Ce travail sur la poésie de Rimbaud a été réalisé par Mme Stéphanie petrone, agrégée Lettres Classiques, pour ses élèves de 1ère du Lycée Langevin à Martigues





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date de publication20.04.2017
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Ce travail sur la poésie de Rimbaud a été réalisé par Mme Stéphanie PETRONE, agrégée Lettres Classiques, pour ses élèves de 1ère du Lycée Langevin à Martigues
Rimbaud secret
Séance pour l’objet d’étude : la poésie

Durée de la séance : 4 heures.
Place de la séance : elle s’intègre soit à une séquence sur Rimbaud (autour d’un groupement de textes représentatif des différentes périodes de sa création poétique, ou en œuvre intégrale), soit à une séquence sur la poésie, objet d’étude de la classe de première.
Objectif de la séance : comprendre les ressorts de la création poétique, à travers un dispositif qui sous-tend, depuis ses débuts, la poétique de Rimbaud : le goût de l’énigme et du secret.
Déroulement de la séance :
Première heure : travail sur le lexique.
Les élèves consultent un dictionnaire de langue française, un dictionnaire étymologique et un dictionnaire bilingue de latin-français pour repérer les modifications que Rimbaud fait subir aux mots (néologismes, réactualisation d’un sens ancien, polysémie, connotations…). Là commence la première immersion dans le travail de création poétique.

Ce dépouillement lexical est aussi l’occasion d’affermir ses connaissances syntaxiques et stylistiques, par le repérage de la construction des vers ou des phrases et l’identification des figures de rhétorique.
En annexe : exemple de recherche lexicale sur le poème « Voyelles ».
Deuxième heure : étude du sonnet « Voyelles ».
Deux questions dirigent l’étude du texte : qu’est-ce qui est mystérieux dans ce texte ? Le texte suit-il toutefois une logique ; a-t-il une cohérence interne ?
L’intérêt de ce questionnement est d’engager des élèves parfois rétifs à la poésie, parce qu’ils pensent qu’elle présuppose un sens complexe à dénouer immédiatement, à un travail de recherche. On s’aperçoit alors que c’est d’abord la phase de description du poème, dans ses aspects lexicaux, syntaxiques, stylistiques, qui va déterminer son interprétation, et que c’est moins le caractère concluant des hypothèses que le fait de les avoir émises qui aura été enrichissant. Ce constat est particulièrement vrai dans « Parade » où l’auteur nous abandonne et dérobe le sens, à la clausule du poème.

En mobilisant leurs connaissances pour répondre aux questions, les élèves s’appuient, par exemple, sur la structure du sonnet. On sait que cette dernière se prête à une variété de combinaisons (vers de chute isolé des treize premiers ; vers du premier tercet marquant une rupture ou un pivot avec les deux quatrains précédents ; jeu de symétrie ou d’opposition entre les strophes…). Les élèves, en redécouvrant les règles de cette forme fixe traditionnelle et le traitement personnel qu’en fait Rimbaud, reconnaissent la structure comme un élément lui aussi ouvert à l’interprétation.
En annexe : le commentaire linéaire du poème.
Troisième heure : étude du poème en prose « Parade ».
Deux questions dirigent l’étude du texte : le poème est-il d’emblée lisible ? (Si non, qu’est-ce qui entrave cette lisibilité ?) Y a-t-il des repères précis auxquels se rattacher ?
Pour répondre aux questions, les élèves sont attentifs aux procédés d’écriture sur lesquels ils ont travaillé au cours de la séance : le lexique, la syntaxe, les figures de style, mais aussi la structure. Ils sont ainsi amenés à définir les traits spécifiques du poème en prose, et à s’interroger sur les possibilités qu’offre sa forme pour faire, elle aussi, à sa manière, grandir l’énigme.
L’étude sera également orientée sur les endroits stratégiques du poème, qui offrent précisément des « clefs » de lecture possibles : le titre du poème, polysémique ; le titre du recueil (Illuminations), polysémique lui aussi ; la dernière phrase du poème, qui correspond au dernier paragraphe et qui est un vers blanc : comment la lire ?
En annexe : le commentaire linéaire du poème.

Dernière heure : prolongements.
Les élèves prennent connaissance et traitent, en partie ou en totalité, les sujets de dissertation et d’écriture d’invention qui leur sont proposés.
Dissertation (à titre d’exemple) :
« Dès que les symboles deviennent traduisibles, ils perdent toute valeur et toute efficacité. […] Nous ne pouvons jamais rien expliquer que par énigmes ». En prenant appui sur les textes que vous connaissez, vous vous demanderez si ce jugement de l’écrivain Henri Miller peut s’appliquer à la définition de la poésie et du langage poétique.
Ecriture d’invention (deux sujets, à titre d’exemple) :
1) Vous rédigerez, sous forme d’article de journal ou de lettre, l’acte d’accusation d’un détracteur de Rimbaud ou la réponse possible que lui adresserait le poète.

Vous pourriez par exemple faire alléguer au premier l’illisibilité réputée de ses poèmes, tandis que Rimbaud se défendrait, en explicitant sa méthode poétique.
2) Vous rédigerez un court poème en prose où vous décrirez une scène énigmatique dont vous seul possédez le sens. Vous veillerez néanmoins à laisser quelques indices au lecteur.

Vous aurez par exemple recours à l’ellipse, à l’asyndète, à l’accumulation d’indicateurs spatio-temporels flous, aux métaphores théâtrales, à la coexistence d’un lexique concret et spirituel, à l’hermétisme, notamment dans la chute du poème. Toute forme d’intertextualité – littéraire, rimbaldienne même – est la bienvenue. Vous soignerez enfin la présentation graphique du poème.


Bilan de la séance : ce travail devrait permettre :
- une connaissance de l’auteur et de sa poétique.

- un aperçu sur le travail de création poétique.

- une mise en relation possible avec le contexte politique, social et culturel de l’époque : critique sous-jacente du mode de vie bourgeois et de la pensée positiviste ; en réaction, à l’instar de Mallarmé, Rimbaud proteste par l’irruption, dans sa poésie, du mystère et de l’irrationnel.

- une révision sur les formes poétiques, le sonnet et le poème en prose, et sur les outils d’analyse stylistique des textes.

- un entraînement aux Epreuves Anticipées de Français, avec la possibilité, pour la dissertation, d’illustrer ses arguments par des exemples concrets et précis, directement tirés des textes étudiés, pour l’écriture d’invention, de prendre conscience des contraintes d’écriture nécessaires au traitement de ce type de sujet.


Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud
« Voyelles »

1. Le texte du poème.

Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs de vapeurs et des tentes,

Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -

2. Le commentaire linéaire du poème.
Recherche lexicale :
« latent » : en latin, « être caché » : qui ne se manifeste pas mais qui est susceptible de le faire à tout moment ; secret. Ex. : un conflit latent : qui couve, qui est sur le point d’éclater.
« bombinent » : néologisme créé sur le mot latin « bombus » qui signifie « bourdonnement des abeilles » : bourdonnement.
« candeur » : du latin « candor », la blancheur : qualité d’une personne pure et innocente.
« cruel » : en latin, « crudelis » a pour sens « cru » ou « qui aime le sang ».
« ombelle » : variété de petites fleurs groupées formant une coupole.
« pourpre » : couleur d’un rouge foncé ; étoffe de la même couleur, symbole de richesse et d’une haute dignité sociale.
« pénitent » : personne exclue des fidèles à cause de ses péchés ; personne qui se repent.
« viride » : du latin « uiridis » qui signifie « vert ». Néologisme rimbaldien.
« pâtis » : néologisme pour « prés ».
« strideurs » : bruits perçants et vibrants.
« oméga » : en grec, signifie « grand o » ; dernière lettre de l’alphabet grec qui note un « o » long ouvert ; dernier élément d’une série (« l’alpha et l’oméga »).

Commentaire :
Le sonnet « Voyelles » est considéré comme l’un des poèmes les plus énigmatiques de Rimbaud. Un de ses critiques, René Etiemble, l’a qualifié de « chef d’œuvre magico-alchimisto-kabbalisto-spiritualisto-psychologico-érotico-mégaïco-structuraliste ». Le poème fait en tout cas l’objet d’un véritable acharnement touchant son interprétation.

Les hypothèses sur les sources d’inspiration de Rimbaud sont variées : sur le plan littéraire, l’auteur a été séduit par la théorie des correspondances de Baudelaire, qui associe la vue et l’ouïe ; sur le plan personnel, il a pu se souvenir d’un abécédaire colorié ; sur le plan scientifique, il s’est peut-être référé au phénomène de l’audition colorée, qui associe, à l’audition de certains sons, une image colorée ; enfin, l’influence des Kabbalistes et de l’alchimie est également possible.

La Kabbale est une doctrine juive secrète, qui prit naissance dans les deux siècles qui précédèrent l’avènement du christianisme, et qui repose sur l’idée d’une correspondance entre les noms et les choses qu’ils désignent ; les lettres de l’alphabet sont des intermédiaires entre le monde matériel et le monde spirituel. La doctrine fait également état d’âmes à moitié masculines ou féminines qui, séparées sur terre, cherchent à s’unir en un seul être, lequel sert, à travers lui, l’expression du divin.

Quant à l’alchimie, dont le nom signifie en grec « magie noire », elle est, au Moyen Âge, la science par excellence, contenant les principes de toutes les autres. Elle a pour objet l’étude de la vie des trois règnes : animal, végétal, minéral. Son but est la découverte et la fixation d’un ferment mystérieux, grâce auquel la désagrégation des corps, et donc la mort, pourrait être retardée. Elle pouvait être liquide, avec l’élixir de longue vie ou panacée, remède infaillible de toutes les maladies, ou solide avec la pierre philosophale : introduite dans la masse d’un métal en fusion, elle transmutait ce dernier en or ou en argent. Les lois chimiques de transformation étaient symbolisées dans des grimoires en une langue figurée à peu près incompréhensible et dont les archimages avaient seuls le secret.
Le premier vers :
Il présente la suite des voyelles de l’alphabet français et grec (manque le Y qui fait double emploi avec le I et le U car le u grec, appelé upsilon, équivaut au y français ; le o vient après le u car il est la dernière lettre de l’alphabet grec) sous forme de lettres majuscules. Le terme « voyelles » qui résume l’énumération précédente (d’où la présence des deux points explicatifs) renvoie bien au titre et au thème du poème.

A chaque voyelle est associée une couleur (sans signe de ponctuation entre elles).

Peut-on voir, dans cette suite, un classement selon l’absence de couleurs que sont le noir et le blanc, la couleur chaude et rouge à laquelle renvoie le i central, et les couleurs froides que sont le vert et le bleu ?
Le deuxième vers :
Il justifie la création du poème qui tente de « dire » (emploi littéraire du verbe dire) la « naissance » des voyelles. Pourquoi ont-elles créées ? Le poète est celui qui va révéler ce sens caché (« latentes »). Ainsi, le mot « voyelles » clôt le premier vers et s’annonce comme une apostrophe en contre-rejet développée par le deuxième vers.

Il y a une nuance à apporter : « je dirai quelque jour ». La parole poétique est moins une explication ou traduction des réalités que la forme par laquelle naissent des images intuitives et personnelles. Le sens ne préexiste pas au mot : A est, plus qu’une voyelle, un signe à partir duquel on peut rêver, en lui conférant telle ou telle forme. Rimbaud l’imagine noir.

Les mouches, personnifiées, portent un noir corset, allusion au taffetas noir que les femmes mettent sur la peau pour faire ressortir leur blancheur, ce qui expliquerait l’antithèse « éclatantes » car l’éclat est synonyme de lumière blanche.

Le noir est négatif ; dans « Le Bateau ivre », il est signe de déclin ou de pourriture, oxymore de l’or, de la Vigueur et de l’espoir. Ici, les odeurs infectes attirent les mouches. « Cruelles » a pour origine étymologique l’attrait du sang : on peut penser qu’il s’agit d’odeurs incommodantes ou qui font état de décomposition.

Les golfes d’ombre dessinent une absence de lumière.

Dans « noir », il y a le son [a]. Il faut noter également la synesthésie entre la couleur, le son et l’odorat.
E
Les sonorités en [e] et [a(n)] se retrouvent dans les termes de la strophe dont « candeurs », « vapeurs » ou « lances ».

La candeur est, au sens propre, la blancheur, au sens figuré, l’innocence et la pureté.

La vapeur est l’amas de fines gouttelettes d’eau de condensation en traînées blanchâtres.

La tente est faite de toile blanche.

Les glaciers fiers sont un champ de glace éternelle, formé par l’accumulation de la neige. Ces glaciers sont inaccessibles. Pouvons-nous interpréter la lance comme l’évocation d’un iceberg ?

L’emblème de la royauté est la fleur de lys : fleur blanche, symbole de candeur.

Les frissons d’ombelles sont-ils là pour dire l’innocence de la nature ou la forme du ?
I
C’est la voyelle de la violence aiguë ; sa couleur est donc le rouge, le rouge du sang craché, le rouge de la passion, qu’il s’agisse du pouvoir politique (« pourpres), de l’amour (« lèvres belles »), de la colère. Notons une allitération en [r], consonne qui suggère la violence et la dureté.

C’est aussi le son, presque onomatopéique, du rire.
U et O
Chacune de ces voyelles est développée sur un tercet et donne l’impression d’une gradation dont le point culminant est la répétition du O, seule lettre à être nommée et écrite.

U est un cycle car il est un y français (le « y » du mot cycle) et il a une forme circulaire. Il est un o non fermé, il le précède donc.

L’allitération en « v » (le u est aussi le v latin : les deux lettres se confondent dans cette langue) fait écho à la couleur verte. Elle-même fait référence à la fois au « vert paradis des amours enfantines » du poème « Moesta et errabunda » des Fleurs du Mal de Baudelaire (1861) et aux parfums « verts comme les prairies » du poème « Correspondances » du même auteur. Rimbaud emploie le néologisme « pâtis ». Le vert équivaut à une avancée dans le monde spirituel. Les mers virides sont l’élément qui préside à l’expérience poétique ; les prés symbolisent le calme bucolique, ce qui est attesté par l’anaphore de « paix ». La présence des alchimistes est le signe d’une transmutation en voie d’achèvement avec la dernière lettre. Les grands fronts des mages sont la métonymie de l’intelligence, de la réflexion et du respect que l’on doit à leur science.

O est le son suprême, le plus haut. C’est un son clair et puissant, digne du clairon dont il a aussi la forme. La continuité avec la voyelle U est établie car les strideurs sont des bruits vibrants et intenses qui évoquent l’assonance vibrante en i du tercet précédent.

O peut symboliser la poésie, qui est un écho à travers les silences ou l’inouï (ce qui n’a jamais été ouï, l’inconnu) des mondes encore inexplorés. Il nous fait accéder à une spiritualité supérieure, Rimbaud multipliant les majuscules pour qualifier des entités abstraites.

Les majuscules attribuées aux lettres mettent l’accent sur leur potentiel symbolique. Les mots ne signifient pas seulement : ils représentent, ils évoquent, ils suggèrent… La dernière lettre de l’alphabet est un o ouvert et long, le ô de l’apostrophe et de la célébration. Ce son profond est pareil au rayon qui se propage. Les yeux (de l’être aimé ?) sont rappelés par le violet, extrémité du spectre visible de la lumière blanche ; organe essentiel du poète voyant, les yeux symbolisent une perception pleine d’acuité, dont celle que le poète manifeste dans son étude des voyelles.
Hypothèses sur la signification d’ensemble des voyelles.

Première hypothèse :
Alpha : corset noir.

E : blancheur du teint.

: lèvres rouges.

U : front paisible.

Oméga : yeux bleus-violets.
Dans ce cas, le poème esquisse le portrait d’une femme, le double sensuel et spirituel du poète ?

Seconde hypothèse :
Alpha : la mal (noir).

E : le bien (blanc).

I : la passion (rouge).

U : la paix (vert).

Oméga : la spiritualité, la vérité (bleu).
Dans cette seconde lecture, le poème décline tous les états par lesquels passe l’homme, dont la quête est moins morale que spirituelle ou intellectuelle.

Illuminations de Rimbaud
« Parade »
1. Le texte du poème.
Parade
Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en œuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon d’une nuit d’été, rouges et noirs, tricolores, d’acier piqué d’étoiles d’or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés, des enrouements folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! – Il y a quelques jeunes, - comment regarderaient-ils Chérubin ? – pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d’un luxe dégoûtant.

Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l’histoire ou les religions ne l’ont jamais été. Chinois, Hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons « bonnes filles ». Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s’élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J’ai seul la clef de cette parade sauvage.

2. Le commentaire linéaire du texte.
Premier paragraphe.
Des drôles très solides…
Cette phrase nominale est déconcertante car au seuil de la lecture, les personnages sont indéfinis (« des ») alors que leur caractère est précisé (« très solides »). Le même procédé est utilisé avec l’indéfini « plusieurs » et les qualificatifs précis (« peu pressés »).
Sans besoins,…
Les phrases sont détachées de leur contexte, employées dans l’absolu : « sans besoins » de quoi… ?
Vos mondes...vos consciences…
On sent qu’un point de vue est esquissé dès le début. Le narrateur et récitant du poème semble donner son avis, par le moyen :

- des adverbes modalisateurs : « très solides », « peu pressés ».

- des connotations : « brillantes facultés ».

- une adresse aux lecteurs : « vos ».

Ce jeu avec le lecteur sert de fil conducteur. Nous avons deux raisons de nous sentir concernés : de qui parle-t-il ? Et pourquoi parle-t-il de nous ? Il fait un lien entre ces hommes et nous, mais s’exclut de tous.
Quels hommes mûrs…
Une critique est faite de ces drôles, inquiétants et amusants, dont on peut se moquer. On note le double sens des mots « drôles » et « mûrs », le premier signifiant à la fois étranges ou amusants ; le second, sages ou vieux. « leurs brillantes facultés » est ironique : ils sont vus comme des exploiteurs, paresseux et manipulateurs.
Des yeux hébétés…
Rimbaud fait une description carnavalesque de ces personnages par :

- le grossissement de la focalisation, qui va du détail au plan d’ensemble : yeux, visage, démarche.

- l’impression de désordre causée par l’énumération de « des » (« des drôles » ; « des yeux » ; « des faciès », « des enrouements ») : le lecteur est plongé dans une foule bigarrée, et des êtres ou des parties d’êtres surgissent de nulle part comme dans un cauchemar.
A la façon d’une nuit d’été…
A la relecture de ces lignes, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de comprendre le sens des mots mais le sens qui naît de leur association. Par exemple, la comparaison « à la façon d’ » nous laisse perplexe et nous fait douter, alors qu’elle devrait nous aider à mieux approcher la réalité décrite. Sur un détail de style, Rimbaud nous égare, brouille les pistes qu’on croit qu’il nous donne. Mais nous pouvons retrouver une voie par la poésie. Rimbaud décrit des matières (l’acier), des couleurs (le rouge, le noir, l’argent).
Plombés, blêmis, incendiés…
Les participes passés adjectivés signalent eux aussi la triple répartition des couleurs : l’argent (« plombés »), le blanc (« blêmis »), le rouge et le noir, voire l’or (« incendiés »). Ces couleurs baroques et le fait d’assister à une alchimie inversée (on passe des « étoiles d’or » aux « faciès plombés ») nous permettent de tenter une interprétation : les hommes ont choisi la laideur plutôt que la beauté, la dureté plutôt que la douceur, le matérialisme plutôt que l’idéal et la poésie. Ces êtres sont décrits tels qu’ils auraient pu être et tels qu’ils ne sont pas ; ils sont un crépuscule d’été, à la fois sombre et chaleureux. Le sujet que Rimbaud décrit – des hommes vils – a contaminé sa poésie, violente et excessive.
La démarche cruelle des oripeaux ! ...
Rimbaud multiplie les images confuses. C’est par elles qu’il veut nous faire sentir les choses. Les oripeaux marchent-ils vraiment, même personnifiés (« cruelle ») ou sont-ils une métonymie pour désigner les drôles ? Quoi qu’il en soit, on remarquera que l’auteur leur refuse l’humanité :

- leurs habits les cachent.

- ces habits renvoient eux-mêmes à des personnages masqués et flous.

On a l’impression d’une scène d’invasion où ces hommes manifestent leur fierté nationale. La « parade » est polysémique : défilé militaire, fréquent lors de la fête nationale, elle est aussi défilé des artistes ; le maquillage tricolore de ces hommes se confond d’ailleurs avec celui des clowns.
Il y a quelques jeunes,…
Réinterprétons le tableau de l’auteur. Ces drôles sont solides, à la fois puissants et sanguins. Les jeunes hommes de leur communauté sont virils, et exaltent leur virilité, en étant peut-être armés. Ils sont le contraire de Chérubin (personnage de jeune homme délicat du Mariage de Figaro de Beaumarchais, souvent joué par une femme). Rimbaud semble décrire des hommes enrichis par les conquêtes ou la spéculation. Sa raillerie se fait sentir sur l’italique du mot « luxe » mais plus encore dans le fait que l’expression « affublés d’un luxe dégoûtant » effémine ceux qui se croient virils. « Prendre du dos » est une parodie des expressions « prendre du ventre » et « faire le gros dos », ce qu’on fait, en se pavanant, c’est-à-dire en paradant, c’est-à-dire en étalant son luxe « dégouttant ».
Deuxième paragraphe.
Ô le plus violent Paradis…
La parade est l’occasion de découvrir un Paradis perdu qu’annonçait déjà le retour de l’or à l’état de plomb. La violence enragée de ces hommes est masquée par leur apparence, que le poète dévoile. Aux grimaces des faciès déformés correspond une poésie qui défigure elle aussi les formes anciennes, pour dire et révéler.


Pas de comparaison…
Conformément à son principe, Rimbaud veut que le lecteur ait une approche poétique et non arraisonnante de ses propos. A la ligne 4, il propose une comparaison déroutante : au moment même où il semble en faire une, même négative (« Pas de comparaison avec… »), c’est pour nous dire que ces réalités n’ont rien à voir avec ce qu’il décrit. Il faudrait, pour comprendre cette nouvelle réalité, retenir l’image ou l’idée d’une grimace continue, protéiforme.
Dans des costumes…
Que retenir dans ce deuxième paragraphe ? Le champ lexical du théâtre est manifeste, avec les costumes, les rôles et la comédie. C’est un spectacle de rue. Ces hommes, par leur hypocrisie (en grec, hypocritès veut dire acteur), ont déplacé le théâtre et le jeu dans la rue. Le vocabulaire est encore celui de la foire, d’un spectacle grotesque et vulgaire.
Chinois, Hottentots, bohémiens…
Cette énumération de gens différents crée une confusion : ces noms sont-ils des appositions qui caractérisent les drôles ou sont-ils les types de rôles qu’ils interprètent ? L’ambiguïté de la syntaxe les fait se confondre, ce qui a aussi un sens : par des traits outranciers et une apparence mensongère, ces hommes essaient d’avoir de l’influence dans la société. On pensera à la proximité qui existe entre ces drôles et à ce que Rimbaud a imaginé être un temps dans « L’éclair » (Une Saison en enfer) : un acteur, un paresseux, un bandit (« fainéantons, feignons », écrivait-il en 1873). Lui-même se mettait en scène, dans ce poème, en « hyène », et on observe ici l’animalité des drôles avec les expressions « enragée », « tendresses bestiales » et « parade sauvage ».
Ils interpréteraient…
A deux reprises dans le poème, le conditionnel est utilisé. La première fois, « Comment regarderaient-ils Chérubin ? » sous-entend la réponse « Mal, assurément » ou « De travers ». C’est une question rhétorique. La seconde fois, « Ils interpréteraient » pourrait être l’équivalent de « Ils seraient capables, ils iraient jusqu’à… », signe que ces hommes sont prêts à tout pour se faire une place dans la société. En même temps, « Ils interpréteraient » signifie qu’ils le feraient…s’ils existaient, le conditionnel étant le mode du doute. Est-on dans un rêve ? Celui de l’auteur ? Où est-on d’abord ? Est-ce une parade dans un paradis violent, dans un au-delà ? Est-ce au contraire l’enfer sur terre qui est décrit ?
Ils transforment le lieu…
L’espace est transfiguré par le jeu des drôles (c’est un théâtre qui nous transporte dans des géographies lointaines ; de même, le temps est archaïque et vague, et ce n’est pas un hasard si « Parade » se situe au début du recueil, après les poèmes « Après le Déluge », « Enfance », « Conte » et avant « Antique ») mais l’espace poétique ne fait-il pas lui-même l’objet d’un jeu de la part du poète ?
Les yeux flambent…
La dernière image est conforme aux principes de Rimbaud. Il saisit le lecteur par des sensations – la vue (« yeux »), le toucher (« ruissellent »), l’ouïe (« chantent ») – qui communiquent entre elles : « le sang chante » est une synesthésie de la vue et de l’ouïe. La scène est exclusivement rouge (« flambent », « sang », « filets rouges ») dans ce qui doit être le dénouement grandiloquent de la pièce que jouent les drôles. Mais il s’agit aussi du dénouement du poème, où la violence est accrue, par contamination du sujet.
Leur raillerie ou leur terreur…
On revient au point de départ : les drôles sont-ils amusants (« raillerie ») ou font-ils peur (« terreur ») ? Il y a une deuxième ambiguïté qui concerne le temps : leurs effets durent-ils longtemps ou retombent-ils tout de suite ? Il y a une troisième ambiguïté, sur « leur raillerie » : s’agit-il, par cette expression, d’évoquer leur jeu lui-même ou les effets produits par le jeu ? Rimbaud emploie trop d’alternatives (« ou…ou ») alors que les mots font référence à une réalité précise, censée être connue. Il mine véritablement le sens.
Troisième paragraphe.
J’ai seul la clef…
Le troisième paragraphe est constitué de cette unique phrase, qui se détache du reste. C’est la première fois que le « je », dont on devinait partout la présence, se montre explicitement. Il est renforcé par « seul ». C’est aussi la seule référence explicite au titre (« cette parade »), même si les jeux de mots ou les situations décrites évoquaient déjà la polysémie du titre. Notons que l’expression « cette parade » peut renvoyer à ce qu’il vient de décrire (le contenu) et à ce qu’il a écrit lui-même, qui est une « parade », une mise en scène tapageuse. Les sonorités répétitives de cette dernière phrase semblent d’ailleurs créer une intimité entre le sens et lui :
J’ai seul la clef de cette parade sauvage

[é] [s] [l] [l][a] [l][é] [s] [a][a] [s] [a]
Pourquoi avoir montré les choses pour nous refuser tout à coup leur sens ?

En même temps, cela signifie qu’il y a un sens caché et d’une certaine façon, avons-nous attendu la fin du poème pour en conclure à son caractère énigmatique ? Rimbaud aiguise notre envie d’interpréter, au lieu de l’émousser. Ne tombe-t-on pas aussi dans une évidence ? Le « je » de l’auteur sort de l’histoire et s’en dit l’inventeur. N’est-ce pas compris dans la définition du « créateur » ? Ce qui est moins habituel, c’est que ce dernier le fasse remarquer, par ce défi, cette parade au lecteur.

« la clef » est polysémique. C’est la clef du chef d’orchestre qui fait « chant(er) » tout ce « sang ». La musicalité de la clef se fait par ailleurs entendre dans les douze syllabes qui composent la phrase, qui est un alexandrin, un vers blanc dans ce poème en prose. C’est aussi la clef de l’énigme du poème. C’est la clef qui fait se mouvoir les marionnettes, les jouets mécaniques qu’agite l’auteur. C’est enfin la clef du Paradis-Parade, Rimbaud étant un double du Créateur, un maître en illusions et fantasmagories.
Conclusion.
Nous conclurons sur trois points.
1) Le poème en prose est constitué de trois paragraphes.

Les deux premiers nous font entrer de force dans un monde. Le dernier nous en fait sortir brutalement, nous coupant de tout ce qui avait été mis en place.

Si l’on observe la distribution circulaire des thèmes, on s’aperçoit d’un jeu interne particulier, sous forme de chiasme, dont voici le schéma :
Parade (l’auteur donne ce titre pour présenter son poème)

« Des drôles » (amusants ou terrifiants)

« Solides »

Rouges sont les yeux.

THEÂTRE (« Chérubin » : un rôle que les drôles n’aiment pas et ne jouent pas).

THEÂTRE (énumération des rôles qu’ils jouent).

Rouge est le sang.

Liquides (« sang », « larmes », « ruissellent »)

Des drôles (« raillerie ou terreur »)

« parade » (l’auteur a présenté son poème).
2) Qui sont les drôles ?

Ils sont peut-être la société occidentale caricaturée à travers la parade militaire, ou ses bourgeois, avec leur esprit de conquête coloniale et leur soif d’argent.
3) Une poésie nouvelle.

Il s’agit de comprendre par d’autres moyens : allusions, connotations, composition secrète –mais qui est pourtant là, sous nos yeux -. Une place importante est faite au corps, aux gestes, comme révélateurs des êtres, derrière le masque social.



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