Souvenirs de Pierre debray





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SOUVENIRS



de

Pierre debray




Combattant de la 2ème D.B.

Colonel de Cavalerie
Commandeur de la Légion d'Honneur

Né le 15 Octobre à Charenton,

Décédé le 25 Janvier 1995 à Senlis,

Inhumé à Cure (Yonne)
Cahier 4 : 18/06/1940 - l'hiver 1945 à St Germain en Laye
- Copie de l'État des Services de Pierre Debray,
dossier N° 68.03237

INTRODUCTION



En lisant ces dernières semaines, le dernier livre de Bodard sur l’Indochine, en fait sur de Lattre, l’idée m’est venue de mettre noir sur blanc tout ce que je sais sur les événements de ces dernières années.

Les circonstances ont permis que je fusse acteur parfois, témoin d’autres fois. Il est temps, avant que ces souvenirs ne s’effacent, ou soient déformés par l’action naturelle du temps, de les fixer.

J’ai pu aussi connaître bien des confidences, bien des documents, je ne ferai état que de ceux dont j’ai pu vérifier l’authenticité, ou dont les auteurs me paraissent dignes de foi.

Ceci dit, il n’en restera pas moins que ces souvenirs sont les miens, et non ceux de tel ou tel, que ces jugements sont les miens, et par conséquent ils ne sont pas, je l’espère du moins, ni incolores, ni sans saveur. Ils sont essentiellement ceux d’un soldat qui aurait toujours voulu être Chrétien sans cesser d’être Français, et Français sans cesser d’être Chrétien, tant dans ses actions que dans ses jugements.
Pour les gens de mon âge, il a toujours été assez simple d’être Français : avant 1914 il s’agissait d’effacer 1870 en allant reprendre Strasbourg et Metz, les Oberlé et Colette Baudoche1. Après 1918 il apparut vite que la paix n’était qu’une trêve, et après 1940 le problème revint le même qu’après 14. A partir de 1945, si les termes changeaient, les données demeuraient : au lieu d’affronter les Allemands pour l’Alsace, il fallait affronter les Américains, Anglais, Russes, pour l'empire ou plus simplement, plus amèrement peut-être : pour l’Honneur. Au sens où l’a entendu St Exupéry écrivant à "l'Otage ".

C'est que toutes ces notions simples - simplistes ? - de Patriotisme, d'Amour de la France, paraissaient mal s'accorder avec les valeurs dégagées d'un approfondissement du Christianisme, comme avec tous les "ismes" contemporains.

Il a fallu, sans rien renier, refaire l'Unité. Grâce soit rendue à Jean Guitton, grâce à qui les mois et les années qui n'auraient pu être que de désespoir, 1940/1943, furent l'occasion de cette découverte essentielle que l'unité doit toujours se chercher vers le haut. Par le dépassement.

Si maintenant vous savez pourquoi j'écris, il me reste à dire comment je vais ordonner ces souvenirs. Le plus simple me parait être de suivre l'ordre chronologique, quitte à revenir sur tel fait, tel aspect d'une question quand cela me paraîtra en valoir la peine.
Les morts vont vite .... Hitler connais pas .... Cela, 20 ans après la fin de la tuerie la plus élaborée qui ait jamais été. Parmi mes enfants eux-mêmes, toujours si avides de savoir ce que j'ai pu faire, quelle différence entre les aînés qui ont vécu, si jeunes fussent-ils, tous ces événements de 1939/45, puis ont connu la Tunisie de Papa, m'ont suivi par la pensée en Indochine ou en Algérie, et les plus jeunes, qui ne connaissent tout cela que par ouï-dire.

Pierre Debray






CAHIER N° 4

17 Juin 1940, HIVER 1945 à St Germain en Laye


Captivité
et
Libération de la France



18 Juin 40 ... l'Appel ...Je ne l'entendis pas, et pour cause.

Après être descendu en fin d'après-midi de mon side-car, je rejoignis un pâté de maisons où étaient déjà parqués un certain nombre d'officiers. Je me jetai sur la paille et commençai à dormir longuement. Et puis le lendemain il fallut s'organiser : rechercher de quoi manger, se vêtir aussi. Je me rappelle un brave paysan vite revenu chez lui qui me donna une vieille chemise, ce qui me permit de laver la mienne ...
Quand on repense 36 ans après à cette période, on peut se demander comment on fut assez stupide pour ne pas tenter de s'évader. J'ai déjà dit ma répugnance à quitter l'uniforme - il faut aussi invoquer la fatigue. Près de 150 km les 15, 16 et 17. Une blessure profonde sur un tendon d'Achille et puis surtout la question sans réponse : où aller ?.

Les souvenirs de 14-18 où même les civils ne pouvaient quitter Beauvais, prendre le train sans être munis de "sauf-conduits", et c'était en France non occupée, me faisaient imaginer qu'à fortiori les Allemands devaient exercer un contrôle rigoureux. Et puis dans l'immédiat comment parvenir à franchir la mer car il n'y avait plus de lutte sur le continent. Bref je n'avais pas encore compris que la volonté d'être libre doit tout balayer - au risque d'être folle.
Au bout de quelques jours nous fûmes amenés au camp de Mailly. En traversant Troyes, dans un faubourg, un de nos gardiens se précipita sur un ouvrier serrant un gros pain contre lui et le lui arracha pour nous le donner. Mais Gay, un narbonnais capitaine au 80, malgré les hurlements de nos gardes sortit des rangs et rendit son pain au pauvre homme qui détala sans demander son reste.
Mailly ... le camp de la mort lente ... a-t-on écrit. Nous y restâmes près de 6 semaines. Et déjà, sans nous en rendre compte, nous fûmes soumis à la plus subtile propagande. Certes les grosses ficelles à but politique : collaboration, lutte pour l'Europe ou contre les Juifs, firent long feu. Mais il y eut tous ces chuchotements sur une proche libération. Il y eut les récits de Dunkerque aux effets anglophobes.
Très vite tout de même nous eûmes vent de la prise de position de de Gaulle. A vrai dire, à part les Messins, bien peu d'officiers, même d'active, le connaissaient. Pour moi dès ce moment là il ne fit aucun doute, connaissant les rapports Pétain - de Gaulle à travers le dossier de celui-ci (dont j'avais la garde à Metz) que tous les deux, quelles que soient les apparences d'hostilité qu'ils devaient adopter, mèneraient le même combat, subtil en France, ouvertement hostile à l'extérieur.

Mes réminiscences historiques me faisaient rappeler l'histoire prussienne après Iéna : Frédéric Guillaume et la reine Louise endormant Napoléon tandis que Stein, Gneisenau, Scharnorst ou bien continuaient la lutte avec les Russes, ou bien animaient et préparaient le soulèvement populaire.

Honnêtement je dois dire que mes convictions étaient peu partagées ... Si personne, du moins je veux le croire, ne se réjouissait ouvertement de notre défaite, chacun cherchait à en rejeter sur le voisin la responsabilité, l'unanimité ou presque, se faisant sur le dos des Anglais.

La faim que personne ne connaissait auparavant, faisait ses ravages dressant les meilleurs amis les uns contre les autres quand était distribuée la soupe : brouet clair où pour vingt personnes, flottaient deux ou trois déchets animaux de un à deux cm3 ! ! Ce fut la grande époque du troc. Ayant récupéré du tabac lors de nos marches pour venir à Mailly, je l'échangeais peu à peu pour du pain - cet affreux pain allemand que je dégustais gourmandement !. (sic)

C'est dans ces moments de dénuement physique, moral, intellectuel, qu'émergèrent successivement le R.P. Dillard, Jean Guitton, le Général Buisson. (….)
La boulimie intellectuelle, rassasiée par des conférences en tout genre : religieuses, politiques, littéraires, économiques, agricoles, juridiques et j'en passe, réussissait à faire oublier la faim. La faim qui vous prend aux entrailles, donne envie de voler, d'étrangler celui qui parvient à préserver quelque provision sauvée Dieu sait comment.

Plusieurs milliers d'officiers - deux ou trois dizaines de milliers de sous-officiers et hommes de troupe soigneusement séparés par les Allemands, n'empêchèrent pas qu'on se retrouvât. C'est ainsi que je pus établir l'état des lourdes pertes de ma Compagnie.

(…)

Surtout je fus très touché de recevoir un jour la visite de deux de mes hommes, arrivés avec un dernier renfort, originaires de la Lorraine de Moselle. les Allemands les employaient et ils m'apportaient du lait, des figues, du fromage de Hollande ... toutes choses dont je ne mangeais pas, encore un mois plus tôt et qui, lait mis à part que je réservais à des camarades malades, me parurent savoureuses. Ils revinrent plusieurs fois et sûrement m'aidèrent ainsi que les camarades de ma chambre . Nous étions une douzaine à tenir le coup.
Habilement, de temps à autre les Allemands libéraient telle ou telle catégorie, toujours très réduite en nombre. On vit ainsi partir les gendarmes - à deux ou trois exceptions près, quelques fonctionnaires agricoles - voire un ou deux hommes politiques. Par exemple ce capitaine de Cavalerie, réserviste, Conseiller municipal de Paris, qui venait de très bien se battre sous les ordres de de Lattre, et qui un ou deux ans plus tard devait être Président du Conseil Municipal de Paris ... Il y eut beaucoup d'espoirs déçus chez les médecins ... ce ne fut pas faute pourtant, pour la plupart d'entre eux, d'avoir multiplié les courbettes devant le vainqueur. Seuls, dès le début, firent exception les médecins israélites, ils soignèrent sans autre souci que d'être fidèles à leur vocation, sans la moindre concession aux Allemands.
Même à petites doses, les libérations entretenaient l'espoir idiot d'une libération totale, étouffant toute velléité d'évasion. Cela dura jusqu'au moment où ayant embarqué un après-midi en wagon à bestiaux, nous nous réveillâmes à Luxembourg. Alors que sur le quai de la gare de Mailly encore, un brave homme, le lieutenant colonel Elichondo, ami d'Ybarnégaray, alors ministre de Pétain, nous disait : "d'après un renseignement que j'ai tout lieu de croire sérieux, nous allons être dirigés sur Massy-Palaiseau où fonctionne d'ores et déjà un centre de libération." ! ! ! !

Osterode -X I - A


Il fallut bien se rendre à l'évidence : la libération ... c'était un rêve évanoui.

A Luxembourg il était sûrement possible de s'évader, les cheminots du coin ne nous cachaient pas leur sympathie. Dans la nuit, dès qu'après Chalon on avait compris que l'on prenait la direction de l'Est, un de nos camarades de wagon, Phalip, capitaine au 80, décida de tenter sa chance en profitant d'un ralentissement et nous sûmes plus tard qu'il avait rejoint Marseille.

A Luxembourg j'appris aussi le départ de D. ; sur le moment je lui en voulus. Du camp à la gare de Mailly j'avais un moment cheminé près de lui et lui avais dit que l'évasion était probablement la solution la plus sûre. Très fermement il m'en avait dissuadé "vous savez que les Allemands ont pris nos noms et adresses, et ont promis des représailles sur les familles en cas d'évasion - vous n'avez pas le droit de faire courir ce risque à vos enfants".

Et il est bien vrai que les Allemands à plusieurs reprises avaient évoqué cette menace de représailles sur les familles. On avait même su que le père ou la femme de tel ou tel, évadé de Mailly, avait été fusillé ou déporté - ce qui empêchait de prendre les menaces à la légère.

Quant à connaître nos identités, en fait ils n'en savaient que ce que nous leur avions déclaré et ils n'avaient bien sûr aucun moyen de vérification. Il eût donc été bien facile de donner état civil et adresse fantaisistes. Mais il me fallut encore quatre ans pour apprendre de la bouche de l'archiprêtre d'Avallon, arrêté puis relâché par la Gestapo qui n'avait pu le prendre en défaut, "qu'on ne devait pas la vérité à ses ennemis" ...
Bref nous arrivions à Osterode am Harz un matin - le 15 août 1940 je crois. Un petit officier avantageux, le rein cambré, la fesse ondulante, stick sous le bras parcourait nos rangs, bousculant l'un, bousculant l'autre, visiblement satisfait de nous humilier et plus encore de voir la servilité que certains ne pouvaient cacher.

Quand tout le monde fut sur le quai avec ses quelques hardes il fut demandé à ceux qui voulaient être "épouillés" à sortir du rang.

J'avais découvert, quelques jours plus tôt ces parasites et c'est ce jour là que je pris conscience de notre misère et de notre humiliation ... Je me présentai donc, moins soucieux du "qu'en dira-t-on" que de me sentir propre ! ! Je me retrouvai avec mon cousin B, lieutenant dans un G.R2. et qui, à Mailly, m'avait reconnu pour m'avoir vu ... le jour de mon mariage ! - et avec D., mon ancien lieutenant qui m'avait succédé au 80 et était capitaine à titre temporaire. Nous montâmes tout de suite vers le camp, ancienne caserne de l'armée allemande et que venaient d'évacuer les Officiers polonais détenus depuis 10/11 mois.

Aussitôt arrivés on nous distribua de grandes écuelles en faïence avec une cuillère et on nous les remplit de semoule au lait ... Malgré mon horreur du lait je n'en laissai rien et en repris même une seconde. Après avoir subi la douche et autres traitements, tandis que dans le plus simple appareil nous attendions que nos vêtements revinssent de la désinfection, je m'aperçus qu'un soldat polonais employé comme ordonnance par les Allemands avait subtilisé dans mon sac la bouteille d'eau de Cologne qu'il s'apprêtait à avaler goulûment ! ! ! !

Rhabillés nous fûmes logés. Bernard B., D. et moi eûmes la chance d'être dirigés sur une baraque en bois certes, mais sur fondations pierre et dotée de lavabos et autres commodités. Nous pûmes avoir une petite chambre où on ne pouvait bouger : les trois lits à étage, la table et un petit poêle occupant toute la place. Les lits : des planches pour sommier, une paillasse garnie de sciure de bois pour matelas, un drap et deux couvertures de coton. Nous nous retrouvâmes donc à six et parmi les trois autres, celui qui devait longtemps être notre providence, grâce à ses colis remarquables, le sous-lieutenant Quèbre, en situation d'activité au régiment de transmissions de Nancy et qui était le seul officier de l'État-major de la 14ème D.I. (commandée par de Lattre) à être prisonnier !.

En fin de journée rejoignirent tous ceux qui n'avaient pas été volontaires pour
l'épouillage ... et beaucoup s'entassèrent dans de mauvaises baraques en bois posées à même le sol et sans confort (!), et quelques jours plus tard, volontaire ou pas, repassa ou passa à l'épouillage avec matelas et couverture !

Il y eut les séances d'immatriculation. Il y eut les fouilles et j'y perdis le magnifique gilet de cuir doublé drap, don du Major Malcolm. Me furent pris aussi et j'en fus catastrophé, mes comprimés de Tréparsol - seuls à calmer mes crises d'amibes.

L'abondant repas de semoule ne se renouvela pas ... Dès le lendemain nous fûmes au régime du jus d'orge grillé le matin, d'une soupe claire avec quelques pommes de terre en robe des champs à midi et vers 17h, 200 gr de pain K.K. avec un peu de charcuterie ou un affreux fromage que l'on dirait fait avec de la graisse de poisson ! Cela ne suffisait pas à apaiser une faim qui nous mettait tôt au lit où nous croyions l'apaiser en nous confiant des adresses de restaurant, des recettes et des projets de menus ... pour la Libération !.
L'atmosphère était, de la part de nos geôliers, à tendance amis-amis, et hélas ça prenait assez bien. Dans chaque chambre il y avait un responsable et c'était le plus ancien dans le grade le plus élevé, et dans ma chambre c'était donc moi. A ce titre je reçus un beau jour, après Mers El-Kébir, des affiches énormes 1m50 sur 1m environ, montrant entre autres un marin français perdant son sang en abondance essayant à la nage de se sauver au milieu des bateaux français en flamme. Je refusai de la placarder et la laissai roulée dans un coin, mais je dus faire preuve d'autorité vis à vis d'un petit lieutenant pourtant un brave garçon, mais disant : "puisque les Allemands sont vainqueurs ils ont le droit de nous commander et puisque nous sommes vaincus nous n'avons qu'à obéir".

Il ne comprenait pas davantage que je m'obstine à ne pas vouloir saluer les Allemands rencontrés dehors et que pour cela je sorte toujours tête nue. Il est bien certain que les tenues des uns ou des autres n'avaient pas grand chose à voir avec des gravures de mode ! J'avais pour ma part bien vite adopté les sabots3, distribués par les Allemands, comme chaussures de chaque jour. J'avais un pantalon de troupe et un manteau de troupe également. Je réservai ma culotte - en piteux état d'ailleurs - souliers, leggings et vareuse d'officier pour quelques réunions de camarades et surtout ... pour la Libération qui tout de même viendrait bien le jour où les boches à leur tour subiraient le sort que nous venions de connaître.

Honnêtement je dois dire que lorsque j'évoquais cette perspective je passai pour fou, illuminé ou ... traître, comme ne me l'envoya pas dire, en Octobre je crois, un brave capitaine de Réserve que j'avais bien connu et qui cinq ans plus tard très exactement, publiait dans un hebdomadaire littéraire un grand article où il racontait comment d'un bout à l'autre de la captivité il avait gardé une foi inébranlable dans la victoire finale ! ... Fermez le ban !

En attendant, cinq ans plus tôt devant le perron de sa baraque de l'Oflag XIA, il m'accusait de "saboter l'amitié naissante entre Français et Allemands tout comme ce vieux c ... de Pétain qui aurait déjà dû signer la paix, alors qu'à atermoyer comme il faisait il allait fâcher ces bons Allemands et qui est-ce qui en subirait les conséquences ? Nous, mon Vieux, nous qui serons encore là à Noël, au lieu d'être chez nous".

Tous n'avaient pas cette franchise d'expression mais beaucoup n'en pensaient pas moins, et quand un jour je déclarais, comme je le pensais, que "mieux valait rester 10 ans en tôle et que les fritz soient battus", je faillis être lynché !!

L'évasion de D. produisit au début quelque flottement quant à l'animation, mais l'impulsion restait et bientôt autour du général Buisson, de Jean Guitton et de quelques autres, les cours, les conférences reprirent.

Nous disposions d'une grande baraque, tantôt amphi, tantôt salle de spectacle car sous l'impulsion d'un scout Pierre Roux, d'un jeune abbé, Saint Martin, d'un cavalier, officier des Haras, le capitaine de Laurens, et d'un étonnant petit sous-lieutenant, A. devenu la vedette féminine de la troupe, une compagnie de comédiens s'était formée. N'ayant d'autre matière première que le papier et des gouaches ils faisaient décors et costumes, et réussirent à monter des pièces qui obtinrent un succès énorme et ... stupéfièrent les teutons.
Les nourritures terrestres se firent plus attendre .. Pendant plusieurs mois selon que l'on était de zone occupée ou de zone prétendue libre, on ne pouvait recevoir dans le premier cas que des colis de 1kg mais dans le deuxième cas ils pouvaient atteindre 5kgs. Comme il fallait en outre avoir des étiquettes envoyées par nous aux éventuels expéditeurs, le système fut long à démarrer. Je ne crois pas que les premiers colis arrivèrent avant le courant du mois d'Octobre et le courrier ne fonctionna guère plus tôt. Nos geôliers en début de mois nous distribuaient lettres et cartes - deux et trois il me semble - et une partie détachable servait pour la réponse4. Dans chaque baraque il y avait un vaguemestre qui chaque jour après l'appel distribuait le courrier et donnait les noms de ceux qu'un colis attendait ... moment de beaucoup d'espoirs et de beaucoup de déceptions ! ! Déception aussi parfois en allant retirer le colis ... plein d'effets chauds, quand on attendait des nourritures substantielles ! Il est bien certain qu'à de rarissimes exceptions près, ni nous ni nos familles n'avions jamais connu la faim, la vraie, celle qui donne des hallucinations, qui devient une obsession. Il faut honnêtement reconnaître que les envois de vivres du gouvernement de Vichy marquèrent, lorsqu'ils parvinrent, la fin de la faim.
Fractionnant la journée pour tous, il y avait les appels : un à 9h un autre à 16 ou 17h. Chaque Compagnie, en gros une baraque, se rangeait, sur le marchfeld5, en ligne sur trois rangs, le responsable, deux pas en avant du centre. Quand arrivait l'officier allemand passant l'appel, flanqué de l'interprète français, des sous-officiers allemands se répandaient devant et derrière chaque compagnie et comptaient les files ; puis ils multipliaient par trois, mais il était bien rare qu'il n'y eut pas une dernière file creuse. Parfois on en créait sournoisement une au centre de la ligne, tant et si bien que jamais les chiffres trouvés ne coïncidaient avec ceux attendus et l'on recommençait imperturbablement - pour notre plus grande rigolade ! - et de temps à autre la fureur des gardiens, mais c'était plutôt rare.

En fait ces braves gens étaient tellement persuadés que nous ne pouvions qu'être reconnaissants de la façon dont nous étions traités, qu'ils furent choqués comme d'une ingratitude quand un matin de Noël ils découvrirent que trois officiers, dont deux frères, cavaliers, les Vignon, s'étaient évadés. Cela nous valut quelques jours plus tard une fouille de la Gestapo. Arrivée impromptue pendant l'appel du matin elle fouilla le moindre recoin de nos chambres, tandis que par quelques degrés sous zéro nous attendîmes des heures qu'ils eussent terminé.

Dans ma baraque une grande pièce avait été aménagée en chapelle, Melicourt, un architecte, l'avait décorée de quelques fresques et chaque matin les nombreux prêtres du camp célébraient la Messe à partir de 7h. Le Dimanche, la grand-messe avait lieu dans la salle de jeux/conférences. Il y avait un responsable de l'aumônerie : un Dominicain, le Père Genevois- de la province de Toulouse, au parler chantant et à la magnifique barbe noire ; un autre Dominicain : le Père Delalande secrétaire du Père Gillet, général de l'Ordre à Rome, ce qui lui vaudra de recevoir des colis de chocolat au lait fort ... recherchés ! !

Il y avait de nombreux prêtres normands, ayant appartenu à la 53ème D.I. formée de réservistes de Haute et Basse Normandie. Parmi eux Mr Vernhet - aveyronnais mais Sulpicien prof. au Grand Séminaire de Bayeux - et l'abbé de Mathan, recordman de rapidité : treize minutes entre le moment où il revêtait son aube et celui où il l'enlevait !

La Messe, les Appels, il restait encore beaucoup d'heures. La rédaction des lettres ou cartes prenait beaucoup de temps car il fallait faire tenir en quelques lignes tant et tant de choses ... et si peu de choses que l'on pût accepter de laisser lire par les censeurs ...
Il y avait les conférences, les cercles. Tout s'organisait, se structurait : cours d'histoire, de géo, de droit, de langues mortes ou vivantes ; et puis on refaisait la France. Pineau, un ancien collaborateur de Gignoux au Patronat français et qui bientôt libéré, et avant de plonger dans la clandestinité, devait un temps être commissaire au rapatriement des prisonniers. Join-Lambert un Conseiller d'État, Druon, grand garçon d'une bonne volonté et d'un dynamisme incomparables, Chalvron, conseiller d'ambassade, en poste à Berlin en 1939 ... Pouënel un agrégé d'histoire ; ces deux derniers eurent l'autorisation des Allemands de nous communiquer sur le réseau radio intérieur (il y avait un haut parleur dans chaque chambre) une synthèse hebdomadaire de la presse allemande qu'ils dépouillaient. Et il faut rendre hommage à la qualité et à la subtilité de leurs laïus, disant ce qu'ils voulaient, les Allemands n'y voyant que du feu !.
Chaque semaine un programme des cours, causeries etc. ... était affiché et comme cela se passait dans des salles nues, chacun apportait son tabouret porté sur les épaules : à longueur de temps des colonnes se croisaient, dans les cours ou les couloirs, tabouret sur le dos. En d'autres temps c'eût été drôle.
Nous étions munis d'une écuelle en faïence et par chambre un ou deux des occupants allaient à midi chercher la soupe à la cuisine, dans un seau qui avait jadis contenu des confitures, le même seau servant à aller chercher, le matin, le jus d'orge ! Le soir on percevait je l'ai dit pain et charcuterie ou confiture et de retour dans la chambre c'était le partage, chacun le surveillant d'un oeil jaloux !

Avec les colis, certains sur les poêles de chambre firent de la cuisine le soir, et des effluves rarement agréables en résultaient. Il y avait en particulier dans notre bâtiment un lieutenant marocain qui reçut 5kgs de sardines à l'huile qu'il fit frire pendant des jours ! Je dois avouer qu'un jour notre chambre fut l'objet de toutes les protestations : l'un de nous avait reçu un magnifique saucisson, complètement abîmé hélas, mais nous avions faim. Alors comme tout de même nous ne voulions pas être malades, notre popotier le charmant sous-lieutenant Quèbre le découpa en petits morceaux qu'il fit revenir sur le poêle ... Affreux, épouvantable, jamais reniflé pareille horreur ... mais nous avions faim et nous fûmes au moins deux à en manger.
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