La lecture de la bible au moyen age





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CLEF DU TEXTE, CLEF DU ROYAUME,

LA LECTURE DE LA BIBLE AU MOYEN AGE

COMME PARADIGME DE LA LITTERATURE
Jean-Louis BENOIT, UBS, Lorient

Mais, avant d’en venir à exposer la lettre, je commencerai par les sept règles d’exposition de l’Écriture sacrée, dont parle Isidore dans son Souverain Bien (I. 20). Certains appellent ces règles des clés, parce qu’elles ouvrent en beaucoup d’autres endroits l’intelligence de l’Écriture.

(Nicolas de Lyre dans Yves Delègue, Les machines du sens. Fragments d’une sémiologie médiévale, éditions des cendres, 1987, p. 109)

La Bible constitue dans l'Occident chrétien (sans oublier la communauté juive en ce qui concerne l'Ancien Testament) le Livre par excellence. Sa lecture n'a été considérée comme possible que grâce à une exégèse qui éclaire le sens à donner aux textes sacrés. Les théologiens médiévaux n'ont cessé de commenter et d'expliquer les Ecritures. Pour cela ils se sont appuyés sur la longue tradition interprétative des Pères de l'Eglise, au premier rang desquels il faut citer Origène et saint Augustin. Citons également parmi les Pères grecs et latins: Jérôme, Jean Chrysostome, Grégoire de Nysse, Grégoire le Grand, Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers… Ils écrivent pour la plupart aux IVe et Ve siècles. Ils gravitent autour de deux écoles: Alexandrie, où l'on cultive la lecture allégorique et Antioche, où on s'en méfie davantage et où on préfère le sens littéral, mais on n'oublie pas les recettes herméneutiques apprises chez le grammairien et le rhéteur pour la lecture des classiques. Leur langage symbolique rapproche les Pères de la façon biblique de s'exprimer1. Quelle que soit l'école, les Chrétiens ont formulé des règles d'interprétation pour éviter et combattre les déviations doctrinales: L'Ecriture, quoique de main d'homme, est tenue pour sacrée, inspirée, pour le fuit d'un échange complexe entre Dieu et les humains. D'où la nécessité de décrypter et pour cela de fixer les règles de l'interprétation2

Rappelons toutefois que, pour les Chrétiens, à l'origine de la Révélation, ne se trouve pas un livre donné par Dieu, mais une personne: le Verbe de Dieu fait homme. La foi chrétienne n'est donc pas une religion du Livre, mais de la Parole de Dieu, non d'un verbe écrit et muet, mais du Verbe incarné et vivant3. Le Christ lui-même n'écrit pas, il parle. Ses paroles et son comportement ne sont pas toujours faciles à comprendre. Les malentendus sont nombreux et profonds entre Jésus et ses interlocuteurs, surtout dans le quatrième évangile4. Les apôtres, et même Joseph et Marie, sont parfois étonnés: Mais eux ne comprirent pas la parole qu'il venait de dire… Sa mère gardait fidèlement toutes ces choses dans son cœur (Luc, 2, 50-51). Souvent, en outre, il parle par paraboles et elles sont parfois obscures.

Les paroles et les événements de la vie du Christ seront transmis de deux façons. Les évangélistes le firent par écrit et les apôtres transmirent oralement ce qu'ils avaient vu et entendu à la communauté de l'Eglise qui reçoit et conserve cette tradition. Le message divin transmis par l'Ecriture ou la Tradition renvoie donc toujours aux paroles et à la personne du Christ. L'effort de lecture et d'interprétation de l'Ecriture n'a pas sa fin en soi. Il vise au-delà des médiations et des signes offerts à l'homme par Dieu, à atteindre une vérité toute entière inscrite en une personne, visage du Père. Si Jésus accuse les docteurs de la loi d'avoir enlevé la clef de la connaissance et de la compréhension des Ecritures (Luc,11,52), c'est qu'il est lui-même cette clef ou plus exactement l'unique porte qui conduit au Royaume de Dieu: "Moi, je suis la porte, si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé…" (Jean, 10,9). Interpréter consiste à remonter à l'origine du texte. Interprétation difficile et nécessaire qui se prolonge aussi dans l'histoire à la lumière de l'Esprit: "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu'il entendra, il le dira et il vous l'expliquera les choses à venir" (Jean, 16, 12-13).

Cet Esprit envoyé à l'Eglise en fait la dépositaire toujours active du sens à donner à la parole de Dieu. L'effort d'interprétation est au cœur de la révélation chrétienne: "Rien, en effet, n'est voilé qui ne sera révélé, rien de caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour" (Matthieu, 10, 26). Il vise à atteindre une vérité ultime au delà du texte, inépuisable et ineffable.

Nous prendrons comme modèle de ce commentaire scripturaire l'œuvre de Thomas d'Aquin. Elle porte à son sommet la tradition exégétique médiévale. Son Exposé sur les Quatre évangiles, appelé communément chaîne d'or, s'appuie sur la glose d'Anselme de Laon, véritable somme des commentaires des Pères. Nous nous appuierons, surtout, sur son Commentaire sur l'Evangile de saint Jean, traduit et préfacé par Marie-Dominique Philippe5 . Nous essaierons de dégager les principes et méthodes de cette lecture et de cette exégèse. Henri de Lubac a montré ses trois caractères principaux. Elle est christique. Toute l'Ecriture est portée par la promesse du Messie. Il est lui-même le Royaume. Il est la clef qui permet de déchiffrer la Bible entière. Elle est ecclésiale et nuptiale. Le Christ s'est uni à l'humanité rachetée. Il fonde avec elle son Eglise. Elle est eschatologique. La venue du Christ, sa Passion, sa Résurrection ouvrent l'ultime étape du Salut: la marche vers la fin des temps et la Parousie finale6.

Nous établirons ensuite brièvement le rôle de la Bible dans la littérature du Moyen Age. D'abord en examinant les adaptations en latin et les traductions qui ont été faites en français, puis en étudiant l'influence conjointe du texte biblique et de son mode de lecture sur la construction et la réception d'une littérature profane. En conclusion, nous nous demanderons, au delà du Moyen Age, dans quelle mesure l'interprétation exégétique régit encore la lecture, voire l'écriture, d'une littérature moderne presque entièrement laïcisée.
Rappelons brièvement quelques principes de cette lecture. La distinction essentielle qui doit être faite par la lecture de l'Ecriture est celle entre le sens littéral et le sens spirituel:

Dieu a en effet le pouvoir d'accommoder, comme l'homme, les mots à une signification, mais aussi les réalités elles - mêmes (…). l'Ecriture Sainte a ceci de propre que les réalités signifiées par les mots signifient elles - mêmes quelque chose. (Somme Théologique, I q. 1a 10,c)

La première signification (celle qui relie mots et réalités) relève du premier sens de l'Ecriture, qui est le sens historique ou littéral ("celui que l'auteur a en vue"):

Or l'auteur des réalités, non seulement peut accommoder les paroles à signifier quelque chose, mais encore peut disposer des réalités, de manière à en faire la figure d'une autre. C'est en ce sens que dans l'Ecriture Sainte, la vérité est manifestée de deux manières. D'une première manière selon que les réalités sont signifiées par les mots, et en cela consiste le sens littéral. D'une autre manière selon que les réalités sont figures d'autres réalités et en cela consiste le sens spirituel. (Quodlibet II q. 6a2c)

Le sens spirituel (ou mystique), fondé par le pouvoir qu'a Dieu de faire correspondre une réalité à une autre, se divise lui-même en trois sens:

- Le sens allégorique ("ce qui de l'ancienne loi signifie ce qui est de la loi nouvelle").

Eclairer un passage de l'Ecriture par un autre est un des grands principes de l'exégèse du Moyen Age, plus exactement, le Nouveau Testament permet de relire l'Ancien. C'est l'explication typologique ou par figures. Les personnages et les choses préfigurent leur sens évangélique. Origène commente longuement l'épisode des puits que creuse Isaac (Gen., 26,15-33). Le nouvel Isaac c'est bien sûr le Christ. Les puits bouchés par les Philistins, ce sont nos âmes, encombrées par les convoitises terrestres. Si nous les dégageons, nous retrouverons en eux l'eau vivante, celle dont le Seigneur a dit: "celui qui croit en moi des fleuves d'eau vive sortiront de son sein." (Jean, 7,38) (Homélies sur la Genèse, 13). Dès les débuts du Christianisme, on rédige des Canons ou Concordances, comme celle d'Eusèbe de Césarée. L'iconographie, en particulier dans les vitraux, recourt volontiers à ces parallélismes.

- Le sens moral (Ce qui a été réalisé dans le Christ, ou dans ce qui signifie le Christ, est signe de ce que nous devons faire.)

- Le sens anagogique, où est signifié ce qui est dans la gloire éternelle, les fins dernières de l'homme. Nicolas de Lyre, au XIVe siècle, résume les quatre sens ainsi: ce qui s'est passé, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire, ce vers quoi il faut tendre.

Pour saint Augustin, l'allégorie désigne à elle seule les trois sens spirituels habituellement distingués: allégorique, moral, anagogique. Hugues de saint Victor distingue autrement les trois sens: le sens historique, le sens allégorique (dans lequel il inclut le sens anagogique) et le sens "tropologique" (appelé "moral").

Quant au sens métaphorique (appelé "parabolique"), il est inclus dans le sens littéral, car les mots peuvent signifier quelque chose soit au sens propre soit au sens figuré. Ainsi, quand l'Ecriture parle du bras de Dieu, le sens littéral de cette expression n'est pas qu'il y ait en Dieu un membre corporel tel que notre bras, mais ce qui est signifié par ce membre, à savoir la puissance d'agir. La parabole évangélique relève aussi de ce sens métaphorique.

Tous ces sens ne sont pas nécessairement mis à contribution dans la lecture que fait Thomas de la Bible. Dans le Commentaire sur saint Jean, on trouve souvent la division: littéral, allégorique, moral et parfois seulement: littéral et spirituel (fréquemment appelé "mystique"). Il est donc abusif de prétendre que les exégètes médiévaux recourent pour chaque passage à ces interprétations multiples.

Voici quelques exemples de ces lectures plurielles. Nous reprenons le premier textuellement à Thomas7:

Quand je dis que la lumière soit, littéralement, c'est à dire en entendant ces mots de la lumière matérielle, cela relève du sens littéral. Si l'on entend que la lumière soit au sens que le Christ naisse dans l'Eglise, cela relève du sens allégorique.

Mais si l'on dit que la lumière soit en ce sens que par le Christ nous soyons illuminés dans notre intelligence et enflammés dans notre cœur, cela relève du sens moral.

Dieu se révèle à Moïse dans le buisson ardent, lui dit son nom: "Je suis celui qui est", et lui confie sa mission. C'est un événement historique qui constitue le sens littéral. Le sens allégorique est triple. Le buisson est l'image du Christ pleinement homme et pleinement Dieu. Il représente aussi la Vierge Marie, demeurant intacte dans sa nature humaine et portant l'enfant Dieu. Il représente également l'Eglise, corps mystique du Christ dans l'histoire humaine. Au sens moral, ce buisson figure l'âme du juste brûlé par les accidents de la vie humaine, mais purifié et indemne. Enfin au sens anagogique, le buisson représente les bienheureux dans la vie éternelle: ils ne seront pas détruits, ils ne se fondront pas dans l'immense brasier de l'amour divin. Ils resteront eux-mêmes, âme et corps, avec toute leur personnalité.

De même, dans l'Evangile, les événements ont plusieurs sens. Thomas commente ainsi le geste de Jean qui pendant la Cène, pour interroger Jésus, à la demande de Pierre, se penche contre la poitrine de Jésus: Un des disciples, celui que Jésus aimait se trouvait à table tout contre Jésus. Simon Pierre lui fait signe et lui dit: "Demande quel est celui dont il parle." Celui-ci se penchant alors vers la poitrine de Jésus, lui dit: "Seigneur, qui est-ce?" (Jean, 13, 23-25)

Mystiquement, il est par là donné à entendre que plus l'homme veut saisir les secrets de la Sagesse divine, plus il doit s'efforcer de s'approcher davantage de Jésus… car les secrets de la Sagesse divine sont révélés avant tout à ceux qui sont unis à Dieu par l'amour8.

La lecture de la Bible est donc le fruit de la grâce. Elle est faite sous l'inspiration de Dieu en se mettant à l'écoute de l'Esprit qui éclaire l'intelligence et illumine le cœur: Or le Verbe de Dieu, du Père, est un Verbe qui inspire l'amour; c'est donc celui qui la reçoit avec la ferveur de l'amour qui s'en instruit9.

La fécondité du texte biblique est telle que la diversité des sens peut encore être multipliée. En effet Thomas d'Aquin, pas plus qu'Augustin, ne voient d'inconvénient à ce qu'il y ait plusieurs sens spirituels sous une même lettre de l'Ecriture. On a parfois l'impression d'une polysémie illimitée. Tout est signifiant, mais les risques de frénésie interprétative sont réels. Nous pensons par exemple à la volonté systématique de donner un sens, qui semble parfois gratuit ou arbitraire, à tous les détails du texte, notamment aux nombres. Le risque n'est pas si grand, selon Augustin, qui considère que le principal critère de recevabilité est tout simplement l'amour: Celui qui imaginerait avoir compris les Ecritures ou un des livres qui la composent sans construire, avec son esprit, le double amour de Dieu et du prochain n'y a rien compris. En revanche, celui qui retire de son étude de quoi construire la charité, même s'il n'interprète pas exactement le texte, il ne s'égare pas dangereusement et ne fait pas mentir le passage10. Augustin insiste, néanmoins, beaucoup sur la nécessité de suivre un maître pour lire l'Ecriture, en l'occurrence les Pères, de respecter des règles et d'accueillir en Eglise la parole de Dieu11. Il met fréquemment en garde contre l'illuminisme.

Si la lecture doit être inspirée, il est évident que l'Ecriture l'est aussi. Pour les croyants, le véritable auteur de la Bible est Dieu. Pourtant Thomas fait une distinction importante entre l'auteur principal: l'Esprit Saint et l'auteur instrumental: l'homme. Gilbert Dahan démontre l'importance de cette distinction pour expliquer la nécessité de la translatio. Dieu a parlé aux hommes mais il leur a parlé par des hommes à travers leur langue et leur culture. Il faut donc retrouver de manière ascendante le sens du message divin à travers la culture, la langue, les manières de raconter et de sentir, les genres littéraires propres à l'époque des auteurs sacrés12. Certains Pères attachent une grande importance à la connaissance des langues, de l'histoire, de la littérature et même des sciences profanes pour faire une exégèse solide des textes. Saint Jérôme est le modèle de ce type d'exégète. Citons également Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome. Le sens littéral lui-même est susceptible de varier selon l'examen qu'on lui applique. Sa compréhension, sur laquelle tout se construit, reste une priorité. Thomas commente longuement, par exemple, le début de l'évangile de Jean en s'attachant à montrer la signification du choix du mot verbum pour traduire le mot grec logos.

Le sens métaphorique, nous l'avons dit, fait partie du sens littéral. Il n'est pas toujours facile de le dégager. Jésus parle souvent en paraboles. S'il utilise ce langage symbolique, c'est pour rendre son message plus accessible, à travers des images concrètes, surtout auprès d'un public inculte, par souci pédagogique. Il lui arrive même d'expliquer ses propres paraboles. C'est aussi pour faire comprendre à ses interlocuteurs peu perspicaces la nécessité de l'effort, de la réflexion, de la méditation devant une parole difficile touchant à des mystères profonds, qu'il faut préserver d'une approche facile et vulgaire, qui risque de les déformer ou de les mépriser. Thomas souligne la valeur de cette difficulté: De même la difficulté défend la vérité de la foi contre les railleries des infidèles. (
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