2. Les pionnières : l’utopie de la modernité





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L’écriture féminine dans le Japon moderne
Claire Dodane

IETT, Université Lyon 3
1. Introduction

Si seules Higuchi Ichiyô (1872-1896) et Yosano Akiko (1878-1942) sont restées connues du grand public, les femmes écrivains furent plus d’une vingtaine à avoir écrit durant la période de Meiji, concourrant à rendre bientôt visible un renouveau de l’écriture féminine, célébrée comme tel en décembre 1895 par la revue Bungei Kurabu avec un « numéro spécial consacré aux femmes écrivains » (keishû sakka tokushû)1. La poésie, le roman et la traduction d’œuvres occidentales y étaient représentés, tandis que figuraient aussi les portraits photographiques des femmes auteurs.

Paru en 1922, le roman Le Neptune (Kaijin-maru), de Nogami Yaeko (1885-1985), est souvent cité pour avoir marqué une étape importante dans l’histoire de la littérature produite par les femmes à l’époque moderne. Contant une histoire de cannibalisme sur un bateau à la dérive, il fut en effet le premier récit féminin se concentrant sur un drame dont une femme n’était pas le centre. Les romans qui le précèdent durant les ères Meiji et début Taishô accordent tous une place privilégiée aux personnages féminins. Fille, jeune fille, épouse, maîtresse, concubine, mère, célibataires par dépit ou par choix, les femmes y sont représentées dans leur rapport avec les liens familiaux, qu’il s’agisse pour elles de les accepter, de les critiquer ou bien encore d’y échapper. A l’exception des tous premiers romans, parus avant 1890, qui rendent les femmes actrices de situations nouvelles en dehors de la sphère familiale, force est de reconnaître que l’écriture féminine de l’ère Meiji, dont les liens familiaux sont la pierre angulaire, est globalement une écriture du malheur. Elle évolue aux alentours de 1900 vers le roman à caractère autobiographique, ouvrant une plus large place à la vie intime et à l’expression du corps. Nous nous concentrerons ici sur les récits les plus marquants.
2. Les pionnières : l’utopie de la modernité

Plusieurs romans, majoritairement publiés avant 1890, révèlent un imaginaire étroitement lié aux discours sur la modernité. C’est le cas de La Fauvette du fourré (Yabu no uguisu, 1888), dans lequel Miyake Kaho (1868-1943), la pionnière des femmes écrivains de l’ère Meiji, décrivait les mœurs de jeunes étudiantes du lycée Tôkyô kôtô jogakkô à l’heure de la « civilisation » (bunmei kaika). Son récit s’ouvrait sur la description d’un bal à l’occidentale, avant que l’on ne suive les lycéennes dans la chambre de leur résidence. Les conversations entre elles allaient bon train, chacune expliquant la manière dont elle envisageait son propre avenir. L’histoire reposait sur deux héroïnes, qui incarnaient deux types différents de jeunes femmes, présentées par l’auteur comme antagonistes. L’une, issue d’une famille riche, était encouragée par son père à suivre des manières occidentales dont elle ne mesurait ni le sens ni la portée, et déclarait qu’elle souhaitait épouser un savant tout en menant sa propre carrière. Elle était décrite par la romancière comme moderne, mais superficielle. Son fiancé étudiait à l’étranger. La seconde figure féminine du roman, décrite pour susciter la sympathie du lecteur, était vertueuse, orpheline et pauvre, capable de se sacrifier en travaillant comme couturière pour pouvoir envoyer son jeune frère à l’école ; intelligente et curieuse, elle se cultivait, mais en silence, à la maison, grâce aux livres que ses frères ramenaient de l’école. Lorsque le fiancé de la première revenait au Japon, c’est finalement la seconde qu’il choisissait d’épouser.

L’année suivante, en 1889, parut Les Fleurs splendides de la vallée (Sankan no meika). Dans la mouvance des « romans politiques » (seiji shôsetsu), ce récit décrivait la corruption des membres haut placés du gouvernement à travers les yeux d’une jeune femme engagée dans la politique, Yoshiko, que trois de ses camarades admiraient au plus haut point et prenaient pour modèle. Elles discutaient ensemble du droit des femmes, plus spécifiquement du divorce et du système des concubines (mekake). L’auteur n’était autre que Kishida Toshiko (1863-1901), que l’on considère comme la première femme politique du Japon moderne. Membre du « Mouvement pour la liberté et les droits du citoyen » (Jiyû minken undô), elle avait notamment prononcé en octobre1883 un célèbre discours, à Ôtsu, en faveur de la liberté que devaient laisser les parents à leurs filles. Les « enfermer dans des boîtes » (hakoiri musume, tel était le titre du discours) en ne leur inculquant que la vertu et la maîtrise des arts féminins équivalait à vouloir faire pousser des fleurs dans du sel. La seule boîte qui convenait aux femmes, lançait-elle, était celle, immense et libre, du monde. Ce discours, l’une des premières attaques publiques formulées par une femme au sujet du système familial et des coutumes, fut interrompu par la police. Kishida Toshiko fut arrêtée et emprisonnée pendant huit jours.

Le Miroir de la féminité (Fujo no kagami, 1889)2, au titre provocateur compte tenu du message qu’il véhicule, présente lui aussi un personnage féminin éloigné du modèle des « bonnes épouses et mères avisées » (ryôsai kenbo). Hideko, le personnage principal, part étudier en Angleterre, au Newham College. Consciencieuse, brillante, intègre et jolie femme, elle s’attire l’admiration et l’amitié de ses camarades de classe, pour qui elle devient une sorte de « miroir de féminité ». Une fois ses études terminées, elle part pour les Etats-Unis, où elle apprend tout de l’industrie textile, avant de revenir au Japon pour créer une usine dans laquelle les femmes peuvent travailler dans de bonnes conditions. La fabrique de soie fonctionne bien. Une crèche la jouxte pour permettre aux mères de concilier travail et maternité. Utopique, ce roman décrit une femme pour le moins moderne, active, capable de partir seule à l’étranger puis d’en revenir pour aider ses semblables à vivre mieux. Son ambition dépasse la sphère familiale.

Il convient sans doute de rapprocher la représentation de femmes « modernes » véhiculée par ces romans des discours tenus sur l’importance de l’éducation féminine, notamment dans des revues telles que Les études féminines (Jogaku zasshi), créée en 1885 par Iwamoto Yoshiharu (1863-1942). Ce dernier contribua considérablement d’ailleurs au développement de l’ « Ecole de filles de Meiji » (Meiji jogakkô), fondée en 1886 à Tôkyô, école où enseignèrent plusieurs des femmes écrivains que nous venons de citer.
3. Les années 1890 : du mariage et de la dépendance sociale

En janvier 1891, Shimizu Shikin (1868-1933)3 inaugure sans le savoir une série de récits portant sur les mariages malheureux et le poids de la piété filiale. La Bague cassée (Koware yubiwa) montre une jeune femme qui, pour avoir vu sa mère faire la démonstration du Grand savoir des femmes4 (Onna daigaku) en s’adressant toujours à son mari de manière humble et soumise, et en le servant comme un invité important, ne souhaite pas connaître elle-même le mariage. Son père lui impose cependant de se marier avec un homme qui, au bout de quelques mois seulement, entretient une autre femme. A la mort de sa mère, tenue informée des malheurs de sa fille, la jeune femme décide de quitter son mari, déclarant que le malheur et les souffrances ne font pas nécessairement partie du sort que le ciel impose aux femmes. Elle « casse sa bague », pour retrouver sa liberté, et décide de porter le bijou sans sa pierre pour affronter avec courage les critiques dont elle sera l’objet après avoir fait le choix, condamnable aux yeux de beaucoup, de demander le divorce. Ce récit se présente comme un réquisitoire contre la polygamie.

Dans Les Trois séparés (Sannin yamome, 1894), Kitada Usurai (1876-1900)5 décrit comment la piété filiale et les sentiments de reconnaissance et d’obligation (giri) influence négativement la vie de trois jeunes gens : Kôichi, un beau jeune homme ne s’intéressant guère aux femmes ; Tsuyako, la fille du patron de Kôichi et amoureuse de ce dernier ; enfin O-kiyo, jeune femme modeste et très douce que la mère de Kôichi a choisi pour son fils. Tsuyako exige de ses propres parents (en recourrant à la menace du suicide) qu’ils obtiennent de la mère de Kôichi le divorce de ce dernier. Ils y parviennent en raison de l’importante dette morale qu’a cette femme, qu’ils ont autrefois aidée, envers eux. Tsuyako et Kôichi se marient, mais le mariage, que seule Tsuyako a souhaité, est un échec. Ils divorcent. Ainsi les trois jeunes gens se retrouvent-ils séparés à la fin du récit. Cette intrigue n’est pas sans rappeler celle d’un roman de Tokutomi Roka (1868-1927) qui connut un succès populaire extraordinaire en 1898 : Le Coucou (Hototogisu). Un jeune couple vit dans la première partie du récit un bonheur conjugal parfait, avant que l’épouse ne se mette à souffrir de la tuberculose et que sa belle-mère ne décide, pour cette raison, de contraindre son fils, envoyé en mission militaire, au divorce. Dans un dernier souffle, l’épouse délaissée dit espérer ne pas renaître en femme dans une prochaine vie.

L’écriture féminine la plus virulente fut sans doute celle de Tazawa Inafune (1874-1896)6, très mal accueillie par la critique, en particulier par Mori Ôgai qui jugea que ses propos étaient terrifiants. Une rose blanche (Shirobara, 1895) a pour personnage principal Mitsuko, contrainte par son père d’épouser le fils d’un homme très haut placé, Atsumaro. Excentrique, rebelle, insensible aux charmes de son prétendant, la jeune fille décide de quitter le domicile paternel pour échapper à ce mariage, mais elle est poursuivie par Atsumaro qui, aveuglé par son désir de la posséder, l’endort avec du chloroforme et la viole. En se réveillant, Mistuko comprend qu’elle a été violée et se suicide. Les oiseaux picorent ensuite son cadavre. Très violent pour l’époque, ce récit évoquait la brutalité du viol, puis celle d’un suicide pas même justifié par un chagrin d’amour. Par ailleurs, l’auteur faisait tenir à son héroïne des propos très virulents à l’égard des hommes, tous obsédés selon elle par le désir charnel et ternis par l’animalité. Exercices de médecine (Igaku shugyô, 1895) montre de la même manière une jeune femme qui refuse de se marier en raison de son dégoût des hommes et choisit pour cela d’entreprendre des études de médecine malgré son désintérêt pour cette discipline. Après avoir passé plusieurs mois à faire du coloriage dans ses livres d’anatomie et manqué des cours pour se former au récitatif chanté et accompagné de shamisen (gidaiyû), elle acquiert son indépendance en devenant artiste, loin de sa famille. L’année suivante, Tazawa Inafune met cette fois en scène dans Les Eaux de Komachi (Komachi yu, 1896) un homme artiste qui, refusant le mariage que lui impose son père avec une femme fortunée, se lance dans la peinture de corps de femmes nues observées au bain public. Il décide de produire le plus beau tableau dont il soit capable, remporte un prix et vend son œuvre à un Occidental pour une somme astronomique. Constatant qu’il est possible de faire fortune grâce à l’art, le père accepte que son fils devienne artiste. On constatera que dans ces trois récits de Tazawa Inafune, le personnage principal refuse à chaque fois le mariage auquel l’oblige ses parents.

Personne cependant n’a, mieux que Higuchi Ichiyô, dépeint la dépendance sociale des femmes à l’ère Meiji. Au cœur de récits qui s’attachent majoritairement à démontrer le destin tout tracé des populations les plus pauvres soumis aux lois infaillibles du déterminisme social, la sphère familiale se trouve décrite sous ses facettes les plus sombres : deux mariages malheureux, « arrangés », se succèdent dans La Treizième nuit (Jûsan.ya, 1895), tandis que la vie d’une prostituée et la désagrégation parallèle d’une famille charpentent Eaux troubles (Nigorie, 1895)7. Dans Qui est le plus grand ? (Takekurabe, 1895-1896), le plus célèbre texte de la romancière, deux adolescents livrés à eux-mêmes en compagnie de nombreux autres enfants dans un quartier pauvre de Tôkyô découvrent l’amour alors que le destin va bientôt les séparer : le jeune garçon sera moine, comme son père ; la jeune fille prostituée comme sa sœur aînée. Notons que Qui est le plus grand ? était plus largement consacré à cette période charnière de l’existence, celle où l’enfant entre dans le monde de l’adolescence. Très souvent l’indigence pousse les personnages des récits de Higuchi Ichiyô à prendre des décisions ou à commettre des actes qui sont à l’opposé de leurs convictions : dans Chemins séparés (Wakaremichi, 1896) une jeune couturière, qui parvient difficilement à vivre de ses travaux d’aiguille, se lie d’amitié avec un jeune laissé-pour-compte, apprenti dans un magasin de parapluie, avant de faire le « choix », mais à contrecoeur on le devine, de devenir la maîtresse (mekake) d’un homme capable de l’entretenir. Le trente et un décembre (Ôtsugomori, 1894) montre comment une jeune femme pauvre, employée comme servante dans une famille aisée, finit par voler de l’argent pour pouvoir aider l’oncle qui l’a élevée, et qui est aujourd’hui gravement malade. L’amour maternel est décrit comme fondamental dans plusieurs autres textes : c’est celui que n’a pas eu l’enfant du Son du koto (Koto no ne, 1893), abandonné tout petit par sa mère, qui enfouit sa rancœur tout au fond de son cœur d’adolescent-mendiant, jusqu’au jour où la mélodie suave d’un koto ravive sa tendresse et lui permet de mourir serein dans la nuit glacée ; dans Cet enfant-là (Kono ko, 1896), une jeune femme mariée contre son gré à un juge qu’elle n’aime pas souffre de sa vie conjugale, avant que la naissance d’un petit garçon, qui ressemble physiquement beaucoup à son père, n’aide les deux parents à former un couple harmonieux. L’enfant jouait ici un rôle primordial dans la représentation de la famille. Notons que Higuchi Ichiyô écrivit ce récit après avoir été sollicitée par la revue La famille japonaise (Nihon no katei). Décédée de la tuberculose en novembre 1896, la romancière écrivit durant cette dernière année deux autres récits, restés moins célèbres parce qu’inachevés, où elle évoquait le divorce et l’adultère féminin : l’héroïne de De couleur mauve (Uramurasaki), femme mariée, entretient toujours une relation avec son ancien amour jusqu’au jour où son mari l’apprend et décide de divorcer, tandis que De mon plein gré (Warekara) montre une épouse que son entourage soupçonne d’adultère alors que celle-ci souffre de la présence d’une maîtresse et d’un enfant qui n’est pas le sien.

On remarquera que la plupart des récits féminins des années 1890 avaient, sinon pour thème principal, du moins comme point de départ conditionnant le développement du drame, un mariage que les protagonistes n’avaient pas choisi, et qui généralement s’avérait malheureux. Dans ces fictions, les mariages arrangés étaient décrits comme le lot de tout un chacun ; les hommes comme les femmes semblaient contraints par l’autorité parentale ou la piété filiale de les accepter.
4. Les années 1900-1915 : vers une écriture de l’intimité

Quoiqu’il s’agisse de poésie et non de prose, on ne peut pas ne pas mentionner ici le caractère novateur de l’écriture de Yosano Akiko dont le premier recueil, Cheveux emmêlés (Midaregami, 1901), fit l’effet d’une bombe lors de sa parution. Quelque 400 tanka8 chantaient l’amour de la jeune poétesse pour son futur mari, Yosano Tekkan (1873-1935). Il n’y était certes pas fait mention des liens familiaux ; le centre du propos était l’état amoureux sous toutes ses formes, celui-ci comprenant le désir, l’érotisme, la passion, la jalousie, la souffrance. La femme amoureuse de ces vers était volontiers narcissique, admirant son corps dénudé, contemplative du corps de l’amant, lui comparé à tous les dieux des panthéons shintoïste, bouddhique ou chrétien, au sein d’une union choisie et sacralisée, très éloignée des romans que nous avons décrits dans le chapitre précédent. Qualifié de pornographique par certains mais très apprécié pour sa liberté de ton et sa fraîcheur par d’autres, ce recueil devient la Bible de toute une jeune génération de poètes. La même audace et le même parfum de scandale entourèrent en 1904 la parution des vers libres Je t’en supplie, mon frère, ne meurs pas ! (Kimi shinitamô koto nakare), publiés au plus fort de la guerre russo-japonaise. Yosano Akiko s’adressait là à son frère, envoyé sur le front en Manchourie, en lui demandant, à l’heure où l’on se devait d’encourager les siens à se battre courageusement, de ne pas mourir. L’Empereur lui-même ne se rendait au combat, disaient ces vers, et la famille comptait davantage que la Nation Une violente polémique s’ensuivit dans les pages de la revue Myôjô9 .Yosano Akiko fut dès lors connue pour le caractère passionné de ses choix personnels et de son écriture. Dans l’histoire de la littérature féminine, elle fait figure de modèle, ayant réussi à mener de front une longue carrière et une vie familiale intense10. En 1912, elle offrit d’ailleurs une série de poèmes sur son sixième accouchement11 qui frappent encore par leur franchise et leur modernité. Il était rare que ce sujet soit abordé frontalement dans la littérature.

Peu de femmes s’illustrent en réalité dans la création romanesque entre 1900 et 1910. Sans doute faut-il citer Ôtsuka Kusuoko (1875-1910), dont la carrière avait débuté dans les années 1895 avec plusieurs nouvelles traitant d’amours triangulaires12. Proche par son mari de l’écrivain Natsume Sôseki, elle fait paraître Parfum dans le ciel (Soradaki) dans les pages du journal Tôkyô asahi en 1908. On y voit Hinae, jeune femme séduisante, éduquée et indépendante d’esprit, qui épouse un homme deux fois plus âgé qu’elle pour son argent et son statut social et tombe bientôt amoureuse du fils que ce dernier a eu d’un premier mariage. Ses avances étant repoussées, elle met en œuvre tout un stratagème pour se venger, tandis que son mari meurt quelques années plus tard en laissant un testament qui la prive de l’avenir matériel confortable qu’elle avait imaginé. Nogami Yaeko (1885-1985) entreprit elle aussi sa longue carrière vers 1905, avec plusieurs récits dont Des pâtisseries au goût de kaki (Kakiyôkan, 1908), et Les Asters (Shion, 1908), où elle traitait de mariages forcés et malheureux.

A l’heure où le naturalisme et les premiers romans de confession avaient montré la possibilité d’une écriture autobiographique, plusieurs femmes se lancèrent à partir de 1910 dans la création romanesque intimiste. Le prodigieux développement de la presse, l’intérêt grandissant pour la « question des femmes » (fujin mondai), de même que la parution en septembre 1911 de Seitô (Les Bas bleus)13, la première revue exclusivement rédigée et éditée par des femmes, sont également des facteurs qui motivèrent ce regain de l’écriture féminine.

Dans la nouvelle Un peu plus de quarante jours (Shijûyonichi, 1910), Mizuno Senko (1888-1919)14 s’attacha à décrire la manière dont les membres d’une famille de province faisaient face à la maladie de l’une des filles, survenue lors d’un accouchement difficile. La narratrice était la fille cadette, dont le regard pénétrant filmait les quarante et quelques jours d’anxiété que vivait la famille tout entière. En 1913, dans Le Col de kimono à Kagurazaka (Kagurazaka no kan.eri), la romancière s’inspirait cette fois de sa vie maritale pour décrire la contrariété en apparence sans importance qu’éprouvait une femme partie faire des achats en compagnie de son mari. L’accent était mis sur le paysage intérieur, le glissement presque imperceptible des émotions et des humeurs. Nul événement dramatique ne survenait. Le lecteur lisait un instantané de la vie intérieure.

Shiraki Shizu (1895-1918) plaça quant à elle sa propre maladie, à savoir la tuberculose, au cœur de ses récits. Dans Une femme avec une canne (Matsubazue wo tsuku onna, 1913), une adolescente racontait comment l’amputation de l’une de ses jambes avait transformé sa vision de la vie. Peu de jours après son opération, elle revenait d’une promenade en ville qui l’avait confrontée à son nouvel état de personne handicapée ; effondrée, la tête sur les genoux de sa mère, elle disait son sentiment d’injustice et de révolte. Ojima Kikuko (1884-1956) offrit elle une vingtaine de nouvelles à caractère autobiographique, ainsi Le Crime du père (Chichi no tsumi, 1910), où elle montrait comment une jeune fille voyait sa destinée influencée par les hommes de son entourage : un jeune étudiant qui rompait avec elle, son père qui était emprisonné, enfin le mari de sa cousine qui lui faisait des avances inconsidérées.

Mais c’est généralement en Tamura Toshiko (1884-1945) que les spécialistes de l’écriture féminine moderne voient l’auteur le plus représentatif de la fin de l’ère Meiji et des « nouvelles femmes » (atarashii onna). Aujourd’hui méconnue, elle jouit en son temps d’une célébrité très importante. Son œuvre s’inscrit elle aussi dans la mouvance des « romans personnels » et se concentre sur la relation amoureuse au sein du couple. Les disputes conjugales y occupent une place prépondérante, ainsi dans Une femme écrivain (Onna sakusha, 1913), où l’on voit la romancière à peine déguisée souffrir pendant quelques jours d’un cruel manque d’inspiration et rejeter sur son mari la responsabilité de sa propre exaspération. Des scènes d’hystérie jalonnent ce récit qui montre avant tout le combat de l’individu avec lui-même. Cette tendance à l’autodestruction est présente dans ses plus célèbres récits, ainsi dans Le Rouge à lèvres de la momie (Miira no kuchibeni, 1913), où un couple d’écrivains rivalisent et se déchirent, et dans La Gloire (Eiga, 1916), cette fois sous la forme du désir irrépressible de consommer et de dépenser. En septembre 1911, Tamura Toshiko participe au premier numéro de la revue Seitô avec la nouvelle Le Sang chaud (Ikichi), au titre éminemment suggestif, qui raconte la nuit passée par une jeune femme avec un homme qu’elle connaît à peine et sa découverte de la sexualité. Un profond malaise s’empare de la jeune femme, qui semble haïr son compagnon de l’avoir possédée et mais se sent depuis leur étreinte physiquement lié à lui. Dans La Séduction des baies rouges (Kuko no mi no yûwaku, 1914), c’est un viol qui est à demi mots relaté, cette expérience tragique ayant néanmoins pour effet positif d’éveiller une très jeune fille à la sexualité. L’homosexualité féminine, que l’on reprochait alors aux « nouvelles femmes » de la revue Seitô de promouvoir, est elle aussi abordée, ainsi dans Un soir de printemps (Haru no ban, 1914), où était très clairement décrite l’attirance physique d’une femme pour une autre femme, l’une se trouvant les cheveux dénoués sur les genoux de l’autre. Notons que, à l’instar de la romancière, la plupart des personnages féminins de ces romans étaient sans enfant. Un texte a récemment été redécouvert, grâce notamment à l’édition en 1987 des œuvres complètes de Tamura Toshiko15. Résolument moderne, Sa vie (Kanojo no seikatsu, 1915) est une sorte de traité sur le mariage où sont exposées de manière rationnelle, sur un ton volontairement objectif et démonstratif, les différentes étapes psychologiques par lesquelles passe Masako, une jeune femme écrivain qui appréhende, puis découvre et analyse sa vie conjugale. Le couple se forme par amour, se marie, puis s’organise ensuite comme un couple moderne, l’un et l’autre possédant son propre bureau, sa propre chambre à soi16. Afin de respecter le temps de travail de chacun, ils prennent une domestique, mais bientôt insatisfaits de ses services, la congédie. Masako voit alors peser sur elle le poids des travaux domestiques. Au fil des semaines, son mari l’aide de moins en moins. Quoiqu’elle prenne souvent plaisir à faire la cuisine, elle se sent progressivement envahie par les choses du ménage. Son travail intellectuel en pâtit. Le recul et l’analyse lui permettent de conclure cependant qu’elle doit à la fois accomplir son devoir d’épouse et rechercher sans faiblir son propre chemin de femme possédant un esprit. La plénitude de son amour doit être possible en respectant un équilibre entre ces deux parallèles. La vie conjugale du jeune couple se poursuit agréablement, ponctuée d’étreintes qui les comblent l’un et l’autre. Deux années lumineuses s’écoulent, avant qu’une période de crise ne commence, inaugurée par la jalousie excessive de l’époux. Bientôt un enfant naît, que redoute Masako de peur de perdre le fil de sa carrière d’écrivain, mais l’amour maternel aidant, elle parvient sans trop de peine à concilier ses deux vies, etc. La fin de ce texte était heureuse, montrant une femme épanouie, « parvenant à découper, harmoniser, diviser, cloisonner et organiser sa triple vie ». La vie de couple étaient ici presque cliniquement abordée par le prisme de l’examen de conscience permanent de la jeune femme, ainsi le cycle des moments d’entente et de crise, le sens du mariage à redéfinir régulièrement, l’importance de la sexualité, la jalousie, la séduction, le dilemme de l’amour et du travail chez la femme moderne, la maternité et la paternité, la répartition sexuée des tâches. Masako était l’une des ces « nouvelles femmes » « conscientes d’elles-mêmes » (jiga ni mezameshita) des années 1910-1915, qui s’était « éveillée » (jikaku) à son « moi » (jiga, jiko), autant de termes utilisés dans le récit et que l’on trouvait dans les articles de presse ou les essais consacrés à la « question des femmes ».
5. Conclusion

Tout en se gardant de délimiter de manière artificielle des étapes chronologiques closes, il est aisé de repérer une évolution au sein de la littérature produite par les femmes écrivains de Meiji. Les premiers romans semblent davantage se préoccuper d’une nouvelle définition du rôle de la femme, qui étudie, fait de la politique, part à l’étranger, crée des usines et lutte même contre la discrimination envers les eta17, en épousant les contours d’un personnage qui sort de la sphère familiale. Ceux qui paraissent à partir des années 1890, en revanche, se concentrent sur le poids des coutumes familiales en réservant une place de tout premier ordre à la question des mariages imposés par les parents à leurs enfants et au clivage des milieux sociaux. En 1890, le Rescrit impérial sur l’éducation avait rappelé que tous les individus devaient se sacrifier pour la nation et que l’une des principales vertus était la piété filiale ; le mariage d’amour était peu fréquent ; les pratiques liées au mariage favorisaient la situation des hommes aux dépens de celle des femmes ; les promesses tenues en matière d’égalité dans l’éducation n’avaient guère été tenues tandis que l’idéal des « bonnes épouses, mères avisées » était valorisé. De 1900 à 1915, un intérêt grandissant pour l’individu et la vie intérieure se dessine, notamment à travers le roman à caractère autobiographique. Le questionnement semble moins se faire dans un rapport individu-société que dans le rapport de l’individu, en l’occurrence les femmes, à lui-même. Cette introspection, cette « entrée » dans le monde intime, accorde une place non négligeable au corps, notamment par l’évocation de la maladie, du handicap physique, de la grossesse, de la découverte de la sexualité, de l’homosexualité ou encore de l’hystérie comme débordement du corps sur l’esprit.

On peut s’étonner que seules de très rares fictions18 se soient concentrées sur l’amour d’une mère pour son ou ses enfants durant la période de Meiji. Lorsque l’amour maternel est décrit, le personnage principal est une fille aimée de sa mère, mais ce n’est pas elle qui le prodigue. Peut-être était-il difficile avant 1910 d’évoquer frontalement la maternité en raison des tabous tels que la nudité qui rendaient le langage sur le corps difficile. Ajoutons que parmi les femmes écrivains que nous avons citées, nombreuses sont celles qui moururent jeunes de la tuberculose, ce qui peut expliquer que, privées de la maturité, elles n’aient eu la possibilité de connaître ou d’évoquer la maternité. Ce constat étonnant permet aussi de rappeler que l’écriture romanesque invente au moins autant qu’elle ne dit l’existant.
Bibliographie sélective
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Dodane, Claire, « Autour de Yosano Akiko : réflexion sur la notion de « littérature féminine » », in Jean-Pierre Berthon et Anne Gossot (sous la direction de), Japon Pluriel 3, Arles, Picquier, 1999.

Dodane, Claire, De Higuchi Ichiyô à Tamura Toshiko : l’émergence d’une « nouvelle femme » dans la littérature japonaise moderne, Monographie présentée pour l’Habilitation à diriger des recherches, Lyon, Université Lyon 3, 2007.

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1 Ce numéro de la revue Bungei kurabu eut un succès tel (3000 mille exemplaires furent vendus) que ce choix éditorial fut renouvelé en janvier 1896.

2 L’auteure est Kimura Eiko (1872-1890), aussi connue sous son pseudonyme d’Akebono.

3 De son vrai nom Shimizu Toyoko, Shikin étant son nom de plume.

4 Célèbre texte de l’époque d’Edo (1603-1867) qui décrivait le comportement féminin idéal dans les familles de militaires.

5 Kitada Takako de son vrai nom.

6 Tazawa Kinko de son vrai nom.

7 Nous consacrons un article respectif à ces deux récits dans le présent ouvrage.

8 Poème court de 31 syllabes.

9 Revue d’art et de poésie que dirigèrentYosano Tekkan et son épouse de 1900 à 1908.

10 Entre 1902 et 1919, le couple Yosano eut treize enfants dont deux moururent pendant ou juste après la naissance.

11 Ces vingt-cinq poèmes figurent dans le recueil Les Vagues bleues de la mer (Seigaiha, 1912).

12 Ainsi dans Dans l’automne grandissant (Kureyuku aki,1895) et Une faible mélodie (Shinobine, 1896).

13 Revue créée en septembre 1911 par Hiratsuka Raichô (1886-1971). Quoique son but ait été à l’origine de promouvoir la création littéraire féminine, Seitô devint bientôt le lieu de débats concernant la condition féminine.

14 Née Hattori Sadako.

15 Tamura toshiko sakuhin-shû (Œuvres complètes de Tamura Toshiko), 3 volumes, Tôkyô, Orijin shuppansha sentâ, 1987.

16 Pour reprendre le titre d’un ouvrage plus tardif (A Room of One’s Own,1929) de Virginia Woolf (1882-1941) portant sur la création féminine et la nécessité de posséder son propre espace de travail.

17 Ainsi dans L’Ecole des réfugiés (Imin gakuen, 1899) de Shimizu Shikin, où l’héroïne, découvrant ses propres origines d’eta, ouvrait à Hokkaidô une école pour enfants de parias.

18 Ainsi Cet enfant-là (Kono ko, 1896) de Higuchi Ichiyô, ou encore les romans de la première partie de la carrière de Nogami Yaeko tels qu’ Une nouvelle vie (Atarashiki inochi, 1914), Un petit de cinq ans (Itsutsu ni naru chigo, 1914), Deux petits vagabonds (Futari no chiisai buagabondo, 1916), nouvelles regroupées sous le titre d’Une nouvelle vie dans un recueil qui parut en 1916 aux éditions Iwanami.

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