Littérature et poétiques pluriculturellles en Asie du Sud





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article paru dans le volume 24 de Purushartha 2004

Littérature et poétiques pluriculturellles en Asie du Sud

pp. 39-78
Nirmal VERMA

L’art et la conscience dans l’Inde d’aujourd’hui*
les crochets indiquent les coupures et les passages résumés

Nirmal Verma est avant tout un romancier (Un Bonheur en lambeaux, Actes-Sud, 2000, Le Toit de tôle rouge, Actes-Sud, 2004, Antim Aranya [La dernière forêt], 1999), créateur d’une prose poétique musicale et métaphysique, centrée sur la saisie de l’expérience spirituelle et de l’intensité émotionnelle qui permet aux héros, généralement enfants, adolescents ou vieillards, de transcender les limitations de la subjectivité par la vision de l’universel dans le particulier. Politiquement engagé (contre l’Etat d’urgence : Rât kâ reporter [Reporteur de la nuit], 1977), c’est aussi un essayiste auteur de cinq recueils sur la fonction de l’art dans la société et la pensée indienne, dont le plus célèbre (Bhârat aur Yûrop, pratisruti ke ksetr [L’Inde et l’Europe], les champs du dialogue, 1991) lui a valu la distinction du Gyanpith (2000).

Les textes présentés ci-dessous correspondent à une sélection faite en accord avec l’auteur sur le double thème de l’ambivalence de la conscience sociale dans l’Inde moderne et de la valeur de la littérature comme révélateur de cette conscience : d’où la disposition en vis-à-vis, la colonne de gauche contenant essentiellement des réflexions sur l’histoire et le mythe, l’art et la conscience du temps, celle de droite, sur la littérature dans cette perspective. Le passage ‘horizontal’ de l’une à l’autre peut susciter des échos car ces deux fils de la pensée de Nirmal se croisent fréquemment, et enjoint à délinéariser la chronologie de la lecture, en conformité avec le mode cognitif exposé par l’auteur ; la lecture ‘verticale’ de chaque colonne en continu respectant la linéarité du texte.

Les essais dont sont traduits les extraits qui suivent ont été publiés entre 1986 et 1995, mais ce n’est pas pour autant qu’ils datent : « Crépuscule d’une époque », de 1986, par exemple, bien qu’historiquement « daté », faisant entre autres allusion à un état de choses antérieur à la fin de la guerre froide et ne tenant compte que sur le mode de l’hypothèse de la libéralisation en Inde, reste très actuel dans les réflexions sociales et politiques qu’inspire à l’auteur la situation des années quatre-vingts. Ces réflexions ont du reste été relayés entre temps par des environnementalistes (Vandana Shiva, Anupam Mishra) comme par des économistes (Amartya Sen) et des artistes (Arundati Roy). A l’exception de « La Vérité en art », et « La fiction indienne et la réalité coloniale », traduits de l’anglais (« The concept of Truth in Art », Sahitya Akademi Conference, « Indian Fiction and Colonial Reality »), ils sont traduits du hindi (nouvelle édition, Satâbdî ke dhalte varso, du titre du premier article, 1995, sauf pour : « écriture et croyance », tiré du recueil Sabd aur smrti).
crépuscule d’une époque

(satâbdî ke dhalte varso se, pp. 140-60, dans l’ouvrage du même titre, 1995)
En tant qu’Indien vivant au crépuscule du XX° siècle, je reste le spectateur muet, au pire la victime passive d’un drame historique dont le scénario a été écrit par les autres. Les rituels du progrès aussi bien que le langage de la crise qui sont les siens, dans la modernité qui m’écartèle, me demeurent largement étrangers. Et cependant, bizarrement, mystérieusement, je me sens impliqué, profondément lié aux destins de ce drame moderne, pressentant qu’en cette dernière décennie du XXe siècle le sort de ma culture est indissolublement lié au rôle que se donnera la civilisation occidentale à l’avenir. Mais ce n’est pas tout. J’ai aussi le sentiment que la nature et les orientations de la civilisation occidentale pourraient bien être profondément affectées par la culture à laquelle j’appartiens. Comment justifier mon engagement historique envers une civilisation qui a introduit deux cents ans durant des distorsions aussi perverses dans ma propre culture ? C’est un dilemme que je ne pourrai résoudre qu’en osant redéfinir mon attachement à ma culture dans le contexte de la crise qui menace la civilisation occidentale aujourd’hui.

Ces dernières années il m’est devenu impossible de penser l’Inde sans éprouver un sentiment d’engagement personnel -- non pas en tant qu’Indien, ni même en tant qu’écrivain indien -- mais simplement en tant que résident du bout de terre qui m’est accidentellement échu à la naissance. L’ensemble des rites et de l’univers spirituel, mythique, lié au territoire où il demeure, à son habitat, joue un rôle crucial pour pratiquement tout Indien, j’en ai la conviction intime. Les racines de notre habitat ne sont pas dissociables de notre conscience du temps comme éternité. La conscience d’une « tradition » historiquement donnée à un Anglais, à un Allemand par le sens du passé, est quelque chose dont je suis dénué. Si notre sens de l’humanité se caractérise par une absence de conscience historique, ce n’est pas que nous ayons été peu attentifs, voire indifférents aux transformations que nous réservait l’avenir -- dans le passé ou le présent --  mais c’est que nous vivons dans et d’une civilisation où passé et présent ne sont pas découpés en tranches distinctes comme peut l’éprouver l’Européen. Moi, Indien, je n’ai cure de qui j’étais -- de ce qu’aujourd’hui on appelle l’identité -- parce que je vis dans un présent qui m’habite depuis toujours -- la conscience d’un présent absolu, éternel. Je crois que dans notre monde, c’est le propre de la civilisation indienne que d’avoir élaboré une conscience du temps acquise de la grandeur ancestrale du temps d’avant l’histoire, littéralement préhistorique. On peut dire en simplifiant que dans le monde d’aujourd’hui le peuple indien est le dernier grand transmetteur d’une culture et d’une conscience du temps particulière encore capable de régir la vie de centaines de millions d’individus. C’est pourquoi mon sentiment d’appartenance1, aujourd’hui, à la culture indienne, ne dérive pas d’un acquis quelconque, pas plus d’un legs historique que de l’adhésion à une Eglise ou à une institution religieuse. Ni une religion institutionnelle ni une quelconque entité politique unifiée, ces deux sources majeures d’identification d’un peuple dans le monde moderne, n’ont joué un rôle déterminant dans la confirmation de mon indianité. Et cependant j’éprouve un sentiment d’appartenance, sentiment d’une part trop personnel et trop lié à des expériences subjectives dépassant mon moi limité pour être égotiste, d’autre part trop vaste pour être patriotique au sens littéral, échappant aux déterminations historiques. Voilà pourquoi ma relation à ma propre culture, comme celle de tout Indien, est à la fois vague et irréductible à toute définition en termes historiques ; c’est un sentiment flou -- flou, mais compact en quelque façon, et non sans résistance dans sa globalité.

Cependant l’histoire est entrée en scène, sous les espèces de la colonisation britannique, elle a interféré dans le cours de notre vie jusque-là fluide et nous avons alors appris que nous appartenions bel et bien à une culture, et que cette culture était fondée sur de très anciens principes. Les savants occidentaux et les indianistes ont fait une exégèse patiente et minutieuse de nos traités anciens, de nos classiques, de nos systèmes philosophiques. Nous avons pris conscience de notre tradition, une tradition que nous avions jusque-là intégrée tout naturellement sans la définir et qui était consubstantielle à notre vie. Mais j’en viens parfois à me dire que ce sentiment d’attachement naturel que nous avions vis-à-vis de notre culture avant l’intervention de l’histoire, s’il n’avait peut-être pas reçu de définition, n’en était pas pour autant moins puissant. Si vague et inarticulé fût-il, il n’était pas informe. Il trouvait son expression, ses signes et ses reflets, dans une sculpture, une idole dans un temple, un rituel, un souvenir, le symbole de l’art et de la vie, signes et images de notre héritage. Je ne demande pas la définition de mon indianité au passé, je ne la suspens pas à des critères occidentaux, je la trouve dans l’univers des signes que m’a légués notre tradition et dans les traces qu’en portent le quotidien de ma vie, nos habitus, nos coutumes et nos croyances. A la vérité, nous n’avons jamais fouillé notre passé pour découvrir notre tradition, nous n’avons pas à la trouver, car notre vie de tous les jours la charroie dans ses images et ses symboles. Nous n’avons pas eu à invoquer le passé pour rester consciemment dans la tradition, comme on le fait dans la société occidentale. Au contraire, la tradition vivait en nous, non définie, non raisonnée, dans la continuité du présent. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est la société moderne qui vit par les symboles du passé, auxquels elle confère le nom d’histoire. Une société traditionnelle qui vit sa tradition de façon spontanée dans le présent absolu n’a pas besoin de passé. Mon sentiment d’appartenance ne réside pas dans le seul fait d’appartenir à un segment de l’espace habitable qu’on appelle Inde, mais aussi de vivre dans un temps tout englobant qui m’est intégralement contemporain. Ce que j’héritais était précisément cela que j’habitais : les images dont se soutient tout Indien pour trouver un sens à sa vie sont toujours celles de son habitat présent. Par conséquent les émotions du patriotisme ou du nationalisme des temps modernes peuvent lui sembler étranges et superflues parce qu’il ne peut en dissocier ses croyances de la terre qui est la sienne.
Mais un moment est venu pour l’Indien -- il y a deux siècles -- où l’Inde a été exposée à l’Occident, avec la domination anglaise, qui a commencé à interférer sur notre mode de vie. Ce fut un moment d’une importance cruciale pour l’histoire de l’Inde, où le cours naturel et inconscient de notre vie se vit imposer une définition sur des critères historiques. La conséquence la plus dramatique de la colonisation ne fut pas tant dans notre esclavage économique et politique que dans l’historicisation de notre conscience qui pour la première fois se trouvait confrontée au tribunal du passé, du présent et de l’avenir. Dès l’instant où l’Occident a entrepris pour moi la recherche du passé je me suis pris à douter de mon présent parce que la conscience spontanée que j’en avais antérieurement à l’interférence de l’Occident ne comportait pas pareille division. Dissocié de mon propre passé, je me suis petit à petit aliéné de ce socle global dans lequel je vis, je meurs, je respire, je donne sens à ma vie. J’en suis venu à me sentir moi-même comme étranger dans ma propre culture. Un peu comme si la pioche de l’histoire m’avait déraciné de ma terre en me disant : « Voilà ce qui était ton passé, voilà ce qui est ton présent. Voilà la tradition de ton passé, et te voilà, toi qui en porte le fardeau dans ton présent ». L’intrusion de l’Occident dans notre culture était l’intrusion de l’histoire et sa conséquence fut d’inaugurer dans l’intimité de tout Indien l’ère de l’ambivalence, la conscience du doute, le désert, le champ de ruines. Mais un désert très différent du sentiment de « champ de ruines » exprimé par Eliot quand il se décrit debout dans les décombres de la civilisation. Car pour moi en tant qu’Indien, l’histoire n’a pas tant ruiné ma civilisation qu’elle m’a inculqué le sentiment de la ruine en moi. Comme je n’avais jamais pu voir ma propre culture de l’extérieur, la destruction quand elle se produisit arriva en moi. C’est en mon être intérieur que je perdis mon sens de la relation (sanlagnatâ), cette conscience englobante qui jusqu’alors me liait à mon environnement, à mon temps, à ma culture.

Qu’est-ce que j’entends exactement par sens de la relation, dont la perte m’a amputé de ma culture, réduit à l’état d’orphelin de ma propre culture, cela fait deux cents ans ? Laissez-moi dire d’emblée que la notion de « culture » au sens où l’Europe occidentale l’a développée depuis cinq cents ans est absente de notre contexte culturel. Nous ne formalisons pas la notion de culture par une conscience réflexive (sacet rûp se2) d’un certain système de rites, de croyances et de symboles. La culture n’a jamais été pour nous un musée où collecter des objets, pas plus que nous ne l’utilisons comme une fenêtre à travers laquelle établir notre relation au monde extérieur. Dans la vision du monde indienne, on ne voit pas le monde par la fenêtre, c’est la fenêtre qui est le monde. Un peu comme si la vérité divine nous transcendait sans nous être extérieure, comme si elle nous était immanente, tissée dans nos corps et nos âmes. Corps et âme, c’est leur dimension sacrée à tous deux qui assure la présence du principe suprême en nous. Une transcendance immanente, bien éloignée des dogmes judéo-chrétiens qui voient dans la création une vallée de larmes, la vérité authentique étant dissimulée derrière le masque du monde créé, qui font du corps un ennemi de l’âme, un obstacle et construisent leur relation comme une confrontation.

La distinction entre corps et âme est aussi artificielle dans la pensée indienne que l’opposition entre dedans et dehors. Ce que depuis les siècles des siècles nos ancêtres ont vu par la fenêtre -- un vaste paysage d’arbres, de rivières, de bêtes et d’hommes -- est toujours ce que j’y vois, moi, paysage inchangé dont je ne suis pas le simple spectateur, mais auquel j’appartiens, dont je fais partie, dont je suis un élément. Pour le dire vite, c’était là un sentiment d’interrelation qui assurait ma cohésion avec le temps et avec l’univers. Ce qui compte, c’est que ce sentiment de relation préside non seulement aux relations entre les diverses composantes du paysage, mais également entre l’observateur et l’observé, celui qui voit et l’objet qui est vu3, et les conduit à la fusion spirituelle (ekâtma). Cette relation entre l’individu qui regarde et l’objet regardé constitue un modèle à la fois plus riche d’âme et plus spontané, plus vibrant, que celui que véhicule le terme de « culture » à l’occidentale, lequel scinde observateur et observé, homme et paysage, humain et nature en unités discrètes nettement dissociées. Peut-être est-ce pour cette raison que l’angoisse qui travaille Rilke ne touche pas l’Indien, angoisse qui fait du poète une entité extérieure à l’univers et l’oblige à se faire l’interprète du monde de dehors : dans les schèmes indiens, les choses sont exactement comme elles sont vues, leur signification est leur vision. Les ombres du moi, de l’ego, n’y interfèrent pas, un moi qui spolie l’être humain de sa totalité (sanpûrntâ) et le coupe de la nature. La cohérence de la vision n’a jamais été en Inde le résultat conscient de l’activité d’une raison souveraine, elle était donnée, simplement, dans l’interrelation des choses en soi. La vision n’était pas seulement la voie de la libération, elle en était la source.

Il est difficile de dater précisément le moment où la cohérence interne de cette vision commença à se désintégrer. L’intervention coloniale fut un facteur majeur dans la rupture d’un certain mode de vie ; la domination grandissante des lois de l’histoire (« l’anarchie des lois fixes », selon D.H. Lawrence) sur une culture qui fonctionne au rythme et sous l’impulsion de sa propre nature en fut un autre. Toute culture a son rythme et son harmonie, en accord avec la nature, mais, mais dès l’instant que la puissance coloniale disloque ce rythme au nom du progrès et de l’histoire, le territoire, l’habitat, des peuples liés à cette culture se démantèle immédiatement. Cette désintégration me laissa dans la fragmentation, fragments de mon passé d’un côté, globalité de la vision spirituelle ou métaphysique de l’autre, mais sans le lien connecteur, disparu, qui rendait signifiants les fragments chacun dans son unité et donnait à chaque composant le sens d’une vision métaphysique. Ma conscience contemporaine traduit ce grand écart entre ces deux pôles de la réalité indienne : le concret de la vie qui n’a rien à voir avec cette globalité et le sentiment d’une totalité spirituelle qui n’a aucun rapport avec notre routine quotidienne. Non seulement la conscience de l’Indien moderne aujourd’hui reflète cette béance qui s’élargit entre les divers segments de sa vie, mais notre administration semble avoir, qui pis est, légitimé depuis l’Indépendance la division dans tous les secteurs de notre vie, avoir donné à la partition une nécessité historique. Cette légitimation historique fait de tous les aspects de notre vie sociale un mensonge et une perversion.

. Voilà exactement où réside la souffrance et le paradoxe de mon engagement dans mon propre pays : cela même qui constitue les côtés les plus primaires et les plus essentiels de ma personnalité, mon sens de la relation interne, est justement l’expérience dont je me sens spolié. Alors même que je suis censé m’engager dans une identité en termes géographiques et nationaux, termes auxquels je n’adhère ni culturellement ni spirituellement. En fin de compte, les structures de l’Etat, le Parlement, le drapeau national, se trouvent justement être les aspects les plus superficiels et les plus périphériques de mon expérience indienne, car ces icônes symboliques ne m’ont pas plus apporté la sécurité qu’elles ne m’ont donné l’occasion de me solidariser à leur importance historique. La béance et la scission dont j’ai parlé ne se bornent pas à éloigner nos pratiques de notre vision spirituelle, elles disjoignent aussi les domaines du politique et du culturel. Les icônes envers lesquelles on veut m’astreindre à m’engager ne suscitent en moi aucun respect ni amour. Celles auxquelles je crois et qui forcent mon respect n’ont pas la moindre place dans notre vie pratique et politique. Cette béance s’est aggravée avec les années, et quand je considère l’avenir avec sa religion du progrès, je me demande si la vision spécifique, unique, de notre tradition sera finalement submergée par le grand courant de la civilisation moderne scientifique ou si le processus pourra s’inverser par miracle. La part engloutie de mon expérience -- la vision d’une réalité unifiée, intégrale -- pourra-t-elle se réaliser à nouveau et se refléter dans les modes ordinaires de la vie de tous les jours ?

A présent en tout cas, même après plusieurs décennies d’Indépendance, je ne saurais décrire mon déracinement intérieur en termes d’exil, de schizophrénie ou d’aliénation ou autres mots à la mode, car mon exil intérieur ne ressemble pas à ce que peut ressentir un citoyen des sociétés occidentales modernes. En dépit de tous les déracinements, des tensions et des conflits internes, je ne me suis jamais senti vidé de mon propre moi. Je n’en suis pas réduit à la misérable situation dont on peut saisir l’image dans maint roman occidental ; je ne trouve dans ma conscience rien du moi individuel aliéné en proie à la solitude, si caractéristique de la littérature occidentale moderne. Je n’ai peut-être pas, en tant qu’Indien, la conscience individuelle qui pour Hegel donne à l’Européen le sens de son identité, en la construisant contre les autres. Le soi en quoi l’Indien se rattache au monde extérieur n’est pas un moi (aham) solitaire en lutte contre les autres ‘moi’, le moi d’autrui. Au contraire il leur est lié par les rites, les rituels, les mythes, les symboles qu’il partage avec les autres et ne peut se comprendre qu’en termes de mémoire collective. Cette mémoire collective qui structure la société transcende le moi (aham) en en repoussant les frontières au « soi étendu » si l’on peut dire. Ce qui implique une différence fondamentale entre le moi d’un Européen et le soi (âtman) d’un Indien, lequel non seulement ne s’oppose pas à l’autre mais intègre l’autre en son moi, en sa propre existence.

Mais s’il en est ainsi, pourquoi mon attachement à ma culture ne peut-il être sans réserve ? Pourquoi rencontre-t-il cette souffrance et cette ambivalence que j’ai mentionnées plus haut ? Pourquoi suis-je rongé intérieurement par un sentiment de culpabilité ? Pourquoi ai-je un sentiment d’appartenance intime et d’éloignement tout à la fois ? Question qui me mène au cœur du malaise qui travaille la vision du monde de tout Indien moderne. Et dont la réponse me paraît mettre en évidence un fait très remarquable.

La société indienne a cela d’unique peut-être dans le monde d’aujourd’hui qu’elle a conservé tous les segments de la vie traditionnelle, accessibles encore dans la vie quotidienne de tous, pénétrant d’une manière ou d’une autre à un degré quelconque les faits et gestes de tous de la naissance à la mort. Tous ces fils qui constituent le tissu de ma perception héréditaire, rites et rituels, symboles et images qui me rattachent à la réalité externe et font de moi un Indien sont toujours là ; mais il manque quelque chose pour que je puisse y associer le sens global de ma vie. Je vis ma vie à part, solitaire, et eux fonctionnent dans leur isolement. Certes il est des moments de fusion où je me sens réalisé en eux comme ils s’incarnent en moi, mais de tels moments d’interdépendance (antargumphit) sont rares dans la vie moderne, exceptionnels au point de me sembler irréels quand ils adviennent. Ces instants fugaces ne me semblent relever que de hasards éphémères. Car ce qui me lie à eux est tout aussi arbitraire que ce qui m’en sépare. J’entre et sors de ce texte qu’est la tradition, mais ma relation à lui n’est pas permanente. Je n’ai pas cette chance qu’a l’Européen, de pouvoir faire consciemment et volontairement acte de réunion à mon passé, à l’histoire, à l’Eglise : un tel acte de volonté consciente suppose une séparation totale entre l’homme et son passé traditionnel. Ce qui n’est pas le cas dans le contexte indien, où la tradition n’est pas extérieure mais intérieure au sujet, et où il n’y a donc pas lieu de faire effort pour la retrouver. Mais l’attachement spontané qu’éprouve naturellement tout Indien pour sa culture, son environnement, sa relation spontanée à sa propre tradition sont aujourd’hui considérablement perturbés.

Ce processus de distorsion qui affecte l’intimité de la conscience indienne a récemment pris des proportions effrayantes du fait du développement aveugle du progrès industriel. La classe industrielle qui le contrôle en effet n’a cure de protéger un mode de vie si peu en accord avec les ambitions du progrès et de l’expansion commerciale. Là est la raison principale du malaise dans la civilisation dans l’Inde moderne : alors que nous avons conservé nos mythes, les rites et les croyances propres aux rythmes quotidiens de la vie traditionnelle, nous ne sommes pas parvenus à conserver une relation vivante et dynamique avec ce tissu, et ce qui en reste dans notre ère industrielle est de plus en plus flou, déformé, perverti. Peut-être voyons-nous davantage qu’un Anglais, un Américain ou un Russe, mais ce « plus de vue » nous donne accès à moins de signification que le « moins de vue » d’un Européen, qui extrait davantage de sens de ce qu’il voit dans sa vision limitée. Et quand nous parvenons à accéder à de grandes significations, c’est aussi au prix de la mise au rebut de vastes pans de réalité, avec lesquels nous ne sommes pas capables d’établir de connexion. Et l’ensemble de ce processus se déroule dans l’opacité, c’est quelque chose de la substance des rêves, qui ne ressemble ni à l’ère des ténèbres ni à l’ère des lumières mais aux marges crépusculaires de l’histoire, entre mensonge et vérité. Nous sommes comme en suspens, aux confins de la tradition et de la modernité, la première ne nous assurant plus le gîte, la seconde ne nous garantissant pas la sécurité.

Avoir foi en la culture indienne a toujours consisté à s’ancrer sur le principe d’interrelation et de totalité englobante qui unit l’homme à la création. La proportion de modernité injectée à l’Indien durant les deux cents dernières années est équivalente au degré de dégradation et d’opacité qui a affecté notre sens intime de l’interrelation. Nous sommes maintenant en proie à un étrange sentiment de culpabilité, fait de frustration et de complexe d’infériorité, coincés que nous sommes entre d’un côté notre prétention à représenter une culture qui rêve de la vie comme un tout et de l’autre côté notre quête d’identification avec les principes de la modernité qui nous montrent tous les jours un peu plus la vacuité de notre idéal englobant. Nous n’avons pas le courage de faire de ce à quoi nous croyons une réalité dynamique, et nous forgeons la réalité de notre vie pratique au moule de ce que nous désapprouvons en théorie. Ce jeu entre le dire et le faire est au principe de notre sentiment de culpabilité, cette mauvaise foi qui a pénétré jusqu’aux centres vitaux de notre vie politique mais aussi au plus profond de notre conscience.

En voici un exemple tiré de mon expérience personnelle. Dans le Bharat Bhavan de Bhopal4 où je réside depuis deux ans, il y a deux galeries distinctes : l’une qui expose les créations artistiques de nos tribaux, tableaux, statues et autres objets d’art, et l’autre les peintures et les sculptures d’artistes modernes de l’Inde. Circuler de l’une à l’autre est pour moi une expérience extraordinaire, merveilleuse et inquiétante. Le sens de la totalité indivise (akhand sapûrntâ) qu’on éprouve devant les peintures tribales -- l’arbre, la bête et l’homme dans la sérénité de leur intégralité et de leur interrelationalité-- fait partie d’un rêve que je porte en moi, tout en étant à des années lumière de ma conscience actuelle prétendument moderne. Je n’ai qu’à faire quelques pas et accéder à la galerie d’art moderne pour être confronté à un sentiment radicalement autre ; face aux oeuvres de mes contemporains, je découvre une flamme et à une intensité imaginative, le rendu d’une expérience fragmentaire de la réalité -- véhiculant en soi une vérité unique -- très proche de ma propre réalité fragmentaire et de mon malaise, mais qui n’entretient pas la moindre relation avec cette aspiration à la totalité relationnelle entrevue dans la salle des tribaux. Comment se fait-il que je ne puisse m’identifier pleinement ni à l’un ni à l’autre ? Il me semble être intégralement divisé dans ma propre conscience de moi, divisé entre le « principe de réalité » qu’évoque l’expérience moderne du réel donné et ce que j’appellerai le « principe de rêve » inhérent au mode de vie traditionnel dans son interrelation. Entre les deux, aucun fil conducteur susceptible de relier l’univers des réalités matérielles et celui du rêve, bien que les deux univers constituent deux aspects objectivement authentiques de ma conscience contemporaine.

Cette scission, dédoublant ma conscience, altère aussi mes pratiques sociales dans leur ensemble. Il y a toujours une part en moi, celle de l’être social régi par les impératifs de la science et de la politique, qui refuse de se soumettre à l’autre part cachée, celle que m’ont léguée la mémoire et les croyances de générations et de générations, et qui aspire à l’expérience totale de la réalité -- mais aucun principe synthétique ne me permet de faire communiquer ces deux parts. Voilà pourquoi mon être individuel fragmenté vit au rythme fragmentaire de la réalité matérielle, sans parvenir à se joindre à un système signifiant et un mode de vie unificateurs. Le tribal et le moderne, qui coexistent en moi, constituent deux pôles radicalement opposés de ma conscience contemporaine, sans pont pour faire le joint entre un segment de réalité et la réalité du tout enfouie en moi comme un rêve oublié. Et en l’absence de connexion signifiante, se glisse la mauvaise foi : j’essaie de me faire plus moderne que moderne en déniant la réalité de ma conscience du tout, ou de nier les tensions conflictuelles de mon expérience fragmentaire en me réfugiant dans la sécurité de ma tradition comme un petit garçon effrayé va chercher refuge dans les jupes de sa mère. Deux voies sans issue, car au lieu de combler le fossé, la mauvaise foi ne fait que perpétuer mon état d’hébétude et de mauvaise conscience.

Voilà bien le problème que nous allons peut-être devoir confronter au tournant de ce siècle. Si j’essaie de le présenter simplement, voici comment je le résumerai. Pour échapper aux confusions de la mauvaise conscience et à la douloureuse ambiguïté du présent, l’Inde finira-t-elle par succomber à la pulsion du principe de réalité5 ? Et en être récompensée par la construction d’un ordre hautement centralisé, l’ordre du même, une structure bureaucratique unifiée, un Etat moderne civilisé dans un monde industriel post-moderne, avec son appareil militaire et ses systèmes sécuritaires aux besoins financiers monstrueux, avantages dont dispose le plus modeste Etat d’Europe ? C’est ce vers quoi évolue l’Inde aujourd’hui, un modèle occidental d’Etat super-moderne (atyâdhunik), modèle esquissé dès l’Indépendance et qui s’impose à présent à nous.

Le réalisme moderne berce aussi son propre rêve, le rêve d’un progrès sans fin, qui mobilise aujourd’hui l’immense majorité des intellectuels du pays, des technocrates, des politiciens libéraux et des idéologues marxistes, dont l’éducation occidentale a largement contribué à façonner la conscience indienne moderne. J’ai pourtant peur qu’une telle religion du progrès dans son adoration aveugle n’en vienne à détruire irrémédiablement la perspective d’une alternative visant à recombiner et à reconnecter les restes d’une culture déjà bien désintégrée en renouant les fils du tissu culturel encore présents. C’est la vision intérieure d’une culture traditionnelle, sa vision du monde, qui est son trésor le plus précieux. Une fois détruit ce trésor, nul ne peut le ressusciter. Nous avons la chance que les restes de notre culture survivent, les valeurs, les symboles, les principes qui ont jusqu’à présent maintenu intacte la flamme de vie de tout un peuple, en dépit de l’assaut répété des vagues dévastatrices que fait déferler le processus du développement. Certes, le mal dont nous nous sommes nous-mêmes rendus coupables, ainsi que notre mauvaise conscience, ont considérablement affaibli l’éclat de cette flamme, mais pas, comme ce fut le cas pour d’autres cultures, au point de concevoir l’écrasement d’une ville entière comme Hiroshima au nom de la civilisation ou l’extermination de millions d’humains dans les camps au nom du socialisme. La civilisation indienne garde encore aujourd’hui ces ferments de vie qui interdisent à l’orgueil humain de se faire le centre du monde au point de détruire le monde dans sa boulimie de progrès, d’anéantir non seulement son lien à ses frères mais à son habitat naturel. C’est en vérité de ce lien que l’homme tire depuis toujours son identité. Quand l’homme est capable de détruire ses semblables pour satisfaire son ego, son moi propre perd tout sens, toute valeur, toute dignité.

Mais il ne saurait y avoir pire illusion que de prendre pour un dû ces traits spécifiques de la civilisation indienne que j’ai mentionnés. Il ne s’agit pas d’une propriété inaliénable sur laquelle nous pourrions nous reposer, assis les bras croisés. Si nous avons la chance que ce trésor soit encore vivant, nous pouvons aussi avoir la malchance, et ce serait une tragédie pour nous, de le perdre, de le laisser se dilapider sous les assauts dévastateurs que constitue le processus historique du développement. Le fait culturel se situe à cette jonction délicate où la vie spirituelle de l’homme touche à son environnement naturel. Et cette relation nous arrache à nos petits ‘moi’ respectifs, isolés et distincts, et nous élève au sens de la totalité englobante, pur sentiment de l’univers, jonction qui touche à tout ce qui détermine notre vie, de la naissance à la mort, et lui donne son sens -- la chaîne continue de nos actes et de nos mythes, de nos mythes et de nos croyances. Qu’un maillon se brise dans cette chaîne, et c’est un peu de nous qui disparaît et nous esseule. Sera-t-il possible de conserver la vitalité des croyances et des rites liés aux arbres chez les populations himalayennes si nous saccageons la forêt ? Ne détruisons-nous pas l’univers spirituel du paysan, sa relation intime au monde concret et à l’univers surnaturel quand nous l’expulsons de sa terre pour le transformer en simple ouvrier agricole ? Si le processus historique d’industrialisation contraint ce paysan à migrer à Bombay pour gagner à l’usine de quoi survivre, combien de temps ses valeurs ancestrales, soutien immémorial de sa vie, survivront-elles à l’enfer des bidonvilles de la mégalopole ? Une rivière asséchée, un village abandonné, une forêt détruite, ce n’est pas seulement un désastre écologique et économique. La blessure subie est plus profonde, le désastre est culturel aussi : c’est la destruction de l’habitat au sens large où une culture ordonne ses significations, rassemble ses savoirs en une vision cohérente et ses expériences en une philosophie qui est le socle de son mode de relation mentale à la réalité extérieure. Dès l’instant qu’on porte atteinte à cette relation, on détruit un univers. Lévi-Strauss a pu dire que si le malheur voulait qu’un Rembrandt soit détruit on pouvait toujours espérer qu’un jour une toile de même nature serait créée alors que si l’on détruit une tribu ou, dans le domaine de la faune ou de la flore, une espèce, elle disparaîtra définitivement du monde et nous ne pourrons plus jamais en retrouver l’identité dans sa spécificité unique.
Et c’est sur ce point précis que l’hypothèse même de la survie de la civilisation indienne est indissociable du sort de la civilisation occidentale. Si le principal problème de la société indienne dans les décennies à venir réside dans la traduction en termes d’habitus privés de la notion métaphysique du Tout, et dans l’impact sur nos structures sociales de ce sens traditionnel de l’unité, le problème qui se pose à la société occidentale est exactement à l’opposé -- élaborer un mode de vie où les fragments aujourd’hui conflictuels de l’expérience contemporaine puissent s’associer en une expérience totale de la réalité susceptible d’assurer une cohésion globale à son identité. Jusqu’à présent l’Occident a toujours cherché à résoudre les problèmes individuellement, sans les lier à l’entité globale qu’est la condition humaine, mais à peine a-t-on découvert le traitement d’une maladie que des centaines d’autres maladies apparaissent, liées à la précédente. Par exemple, le Mouvement des Verts en Allemagne de l’Ouest a pour objectif essentiel de protéger la nature contre les exactions d’une industrialisation excessive, mais la lutte contre la pollution de la nature peut-elle être autre chose qu’une douce chimère si elle ne se tourne aussi contre la prolifération des armes nucléaires et les budgets gigantesques consacrés à l’armement ? De même, comment concevoir une percée réelle des mouvements antinucléaires en Russie et en Angleterre sans prise en compte de la violence et de l’agression à l’encontre de la nature dans la conception même de l’humanité à l’occidentale. En d’autres termes, tant que la valeur de la non-violence n’est pas mise au centre de l’éthique occidentale, ni les écologistes ni les mouvements anti-nucléaires ne pourront constituer un défi éthique susceptible d’impliquer les peuples dans la conservation des valeurs de leur propre civilisation. On ne peut pas à la fois continuer à perpétrer la violence contre la nature et espérer sauver l’humanité de la violence.

Question qui nous amène au cœur du problème, un débat où rien ne sert d’atermoyer mais qu’il nous faut au contraire confronter de toute urgence à deux, la civilisation indienne et la civilisation occidentale, si nous voulons non seulement conserver nos valeurs mais bien défendre les conditions de notre survie elle même sur terre. Tout le monde se souvient de la dénonciation massive dans les années soixante, par la jeunesse américaine et européenne, des inéquités de l’impérialisme occidental et des principes de la dictature fasciste. Mais l’état des choses s’est à ce point dégradé depuis, qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de critiquer un type de régime ou un autre. La question qu’il faut se poser en cette fin de siècle est bien plus fondamentale : la civilisation moderne, dans la version libérale des démocraties occidentales comme dans la version autoritaire de la dictature soviétique, n’est-elle pas en elle-même une menace pour la survie de l’humanité sur terre ? Une fois perdu le sens de la vie, que j’ai plus haut associé à la conception indienne de globalité, quel garde-fou moral serait assez puissant pour empêcher l’espèce humaine de se suicider collectivement ? C’est à ce point que la survie du rêve indien est lié à la conservation de la civilisation occidentale. Que l’on ne se méprenne pas : je n’imagine pas un quelconque accord de synthèse chimérique entre Occident et Orient. Tous les efforts de dialogue, d’accord et de synthèse ont avorté au XIXe siècle, et nos dents grincent aujourd’hui du verjus qu’ont distillé les intellectuels bengalis à l’origine de la « renaissance ». L’élite dirigeante d’aujourd’hui en est le produit, abandonnant notre culture au sort pathétique d’être un objet de vénération que dénigre par ailleurs la mauvaise conscience.

Certes les choses ont changé. La passion qu’a suscitée l’Occident depuis la fin du XIXe siècle a fait place de nos jours à la passion que suscite l’Inde dans la jeunesse occidentale, du fait de la révolte contre certains principes des cultures occidentales, et ce, non seulement dans les nouvelles générations d’écrivains et intellectuels mais dans les masses. Refusant le matérialisme de leur culture, les exclus et les paumés de la société occidentale ont trouvé refuge dans la philosophie ou la spiritualité indienne : vaine solution de fuite et quête d’identité dans une culture déjà arrachée à son habitat social, comme c’est le cas dans l’Inde d’aujourd’hui. Je ne parle même pas des divers guru, bhagwan, maharshi ou autres saibaba, maîtres pseudo-spirituels qui tablent sur le malaise des Occidentaux ; la néo-culture de synthèse qui s’élabore entre les marginaux de la civilisation occidentale et les messies religieux qui se vantent de représenter la tradition indienne est un bel exercice d’auto-illusion, car elle ne reflète pas plus le malaise réel de l’Occident qu’elle ne réhabilite une culture elle-même en plein désert spirituel.

Nous avons ainsi atteint un point commun dans la crise, depuis des points de départ opposés, et cette crise implique l’Orient et l’Occident ensemble. Le même « principe de réalité » qui a abouti à l’aliénation de l’homme vis-à-vis de son propre moi en Occident n’a-t-il pas aussi simultanément dans sa loi d’airain arraché l’Indien moderne à l’habitat social et économique dont s’est nourrie sa culture ? Les deux processus n’opèrent-ils pas sous la même impulsion dominante, celle de la nécessité historique, laquelle a subverti le principe du rêve, relégué en Inde dans un passé mythique, projeté dans les sociétés avancées dans quelque futur également mythique, également élusif et hors d’atteinte, dans les deux cas renvoyant le présent à un parcours erratique, déboussolé ? […] La même force qui détruit les villes d’Amérique par la « loi de la jungle » détruit le tissu social indien par la « loi de la civilisation ». Nous sommes des réfugiés dans notre culture.

Voilà, sans vouloir donner dans l’apocalyptique, le paysage de désolation que nous préparent les prochaines années. Nous ressemblons aux personnages impuissants de La Cerisaie de Tchekhov, qui parlent d’amour et de poésie dans le salon de leur maison de campagne tout en écoutant le bruit menaçant de la hache qui abat les cerisiers du verger. Ils ne peuvent rien y changer car le verger est vendu et eux-mêmes ne sont que des réfugiés dans leur propre maison. La poésie ne peut empêcher la hache d’abattre le verger et pourtant, mystérieusement, elle est liée aux arbres, au jardin, aux oiseaux. Ce fragile rêve de vie est voué à disparaître avec le verger. Pour moi, les deux sont réels et ce sont les deux qu’il faut sauver. Il m’est difficile d’accepter, avec mes ancêtres spirituels, que le verger est une illusion, de l’ordre de la maya, et que la poésie authentique réside en moi, et tout autant de croire avec les progressistes modernes que c’est la hache, contre la chimère du poème, qui est réelle parce qu’elle est l’instrument historique du changement. C’est en fait le principe global d’une logique où l’on ne peut survivre qu’aux dépens de l’autre qui est trompeur. Il me semble que l’Inde a encore le choix, bien qu’elle ne l’ait plus pour très longtemps, de sauver l’un avec l’autre, le poème à l’intérieur, et l’arbre à l’extérieur. Mais cela ne se peut que si nous réintégrons la maison, l’espace sacré où pouvait s’exprimer l’expérience indienne à travers des réalités multiples, où aucune réalité ne falsifiait l’autre. Qu’est-ce que j’entends exactement par « l’espace sacré » que j’oppose à l’espace de la désolation ?

Je voudrais vous raconter deux expériences personnelles, pour les partager avec vous. La première, récente, dans une réserve forestière à Kanha-Kisli au Madhya Pradesh, et la seconde il y a quelques années, au Kumbh Mela d’Allahabad. Toutes les deux, bien que très différentes, représentent deux aspects d’une même expérience ; dans l’une le « principe de nécessité » s’abolit pour laisser place au rêve du sacré et du tout, dans l’autre le rêve lui-même prend corps au cœur même du monde profane et terrestre.

A Kanha-Kisli, on m’avait dit qu’on avait aperçu un tigre à la limite de la forêt. Je suis parti au matin, avec d’autres personnes qui voulaient voir le spectacle, à dos d’éléphant. Nous avons traversé la forêt, une savane déserte de buissons et de hautes herbes, où on entendait doucement bruire le vent et d’où s’envolait un oiseau de temps à autre. C’est un tribal, un Gond, qui conduisait l’éléphant sur lequel j’étais, un jeune homme très calme et maître de sa bête. Tout à coup, comme on venait de passer une épaisse bambouseraie, notre éléphant s’est arrêté : à quelques mètres de nous se tenait le tigre, énorme, jaune, tout brillant dans le soleil, étalé. C’était la première fois que je rencontrais un tigre ailleurs que dans les zoos, un tigre dans son environnement naturel. Il était accroupi au milieu des hautes herbes, prenant tranquillement son petit-déjeuner, un sanglier qu’il venait probablement de tuer au petit matin et dont on apercevait les reliefs sous ses pattes. Il y avait tout autour de nous un silence fabuleux, troublé de loin en loin par les cris des singes et les battements d’ailes des oiseaux qui sortaient des broussailles. Tout à coup le tigre a levé la tête et nous a regardés, un regard calme, serein, qui a duré un bon moment -- une éternité pour moi -- avant de baisser la tête et de continuer son repas, dans une indifférence totale à notre présence. Quelque chose à ce moment-là s’est passé en moi, difficile à définir. Je n’en transmettrai pas grand-chose en disant qu’à ce moment-là j’éprouvais une absence totale de peur, pas seulement l’absence de peur mais ce que je pourrais appeler une conscience absolue de l’interrelation qu’il y a entre l’animal sous moi, l’animal en face de moi et, pour la première fois de ma vie, l’animal en moi ou l’animal derrière lequel je cache mon moi. Pour la première fois je me suis senti extraordinairement humain (manushya), pas au sens des humanistes, mais dans un sens plus fondamental, plus primordial, où l’homme n’est pas le centre du monde et la mesure de toute chose, mais est un parmi des égaux, partageant humblement le même espace avec le tigre qui mangeait, l’éléphant qui se balançait, le Gond qui fumait tranquillement sa bidi et le bois qui brillait dans le soleil. C’est peut-être dans l’espace partagé qu’il y avait cette touche de sacralité. Et s’ils pouvaient partager, c’est qu’ils étaient ancrés, chaque objet, chaque animal et chaque arbre, ancrés dans l’habitat adéquat, dans un sentiment absolument non violent l’un envers l’autre, y compris la carcasse à moitié mangée du sanglier, dont la mort était une partie naturelle du paysage tout autant que la vie qui pulsait dans les veines du tigre.

Je me suis souvenu à ce moment d’une autre sensation d’une profondeur et d’une intensité analogue, dans un contexte entièrement différent. Le Kumbha Mela d’Allabahad, grouillant des milliers de pèlerins venus de tous les coins du pays, était aux antipodes du silence réservé de la forêt de Kanha. Rien d’autre qu’une foule bruyante, brahmanes et mendiants, veuves au crâne rasé, squelettes frissonnants, respirant péniblement, en une procession interminable qui convergeait vers le saint confluent des trois rivières -- deux plutôt crasseuses et boueuses, le troisième dieu merci invisible. Une foule misérable de superstitieux et une rivière dégoûtante, la rivière et la poussière -- c’est peut-être ainsi qu’un Naipaul aurait vu les choses, et il ne se serait guère trompé en enregistrant ce qu’il observait. Mais entre le regard observateur et le fait enregistré réside une gamme complète d’expériences invisibles, celles d’un peuple, impliquant non pas l’homme et la rivière mais l’homme avec la rivière. Toute la culture vivante était cachée, comme l’invisible Saraswati, dans la sacralité de cette relation. Ce que Goethe appelait le secret manifeste de la nature ne demeure un secret que pour l’observateur extérieur, mais continue à se manifester à ceux qui font partie de lui, sont en lui et ne sont rien sans lui.

« Si tu veux voir Dieu, associe-toi au flot », m’avait dit un vieux renonçant barbu, avec un vague geste de dérision en direction de la masse grouillante de monde, et sur le moment je me suis demandé s’il entendait par « flot » la file ininterrompue des pèlerins ou le cours d’eau vers lequel ils se dirigeaient depuis des siècles et des siècles. Et c’est peut-être dans ce vague que réside l’ambiguïté de mon sens de l’appartenance, à un fleuve fatigué, à une foule en haillons, si désespérément ternes et déchus si on les prend isolément, d’une richesse et d’une plénitude si profondes si on les prend dans leur relation. Une culture ancienne a l’air d’une texture très fragile -- si l’on tire sur un fil et qu’on arrache une fibre de mythe à la réalité, qu’on sépare la légende de la vie, c’est la toile entière des significations qui se désagrège.

La sauver de la désintégration est à mes yeux le plus urgent, le plus profond défi que nous demandent de relever les années qui viennent. Pourquoi est-ce que je crois qu’en dépit des agressions de la civilisation industrielle moderne, de la dégradation, de la pauvreté, et surtout du sentiment de déracinement dont elle nous a gratifiés, il est encore possible de renverser le processus et de l’infléchir dans une autre direction ? C’est encore possible, parce que ce que j’ai appelé le principe de rêve de la culture indienne est encore en vie. Gandhi dans notre temps a de fait été tout près de lui donner une réalité concrète. Car c’est lui et lui seul qui a découvert les deux plans jumeaux du rêve indien, le plan extérieur, visible, et le plan plus vital et significatif, largement enfoui dans la conscience populaire, invisible mais non moins réel. Ma double expérience de Kanha et du Kumbh Mela constitue la face visible, physique, l’aspect ritualiste de la culture indienne, dont la face invisible, le sens du Tout, reste une expérience fugace et volatile. En connectant les deux, Gandhi a historicisé le moment mythique du rêve indien dans son contexte global. Il n’a pas davantage rejeté le plan visible dans la culture indienne qu’il ne s’est laissé mystifier par l’invisible, acceptant au contraire la réalité indienne comme une expérience globale, inter-relationnelle, qui transforme les sphères invisibles et impalpables de la conscience indienne en un espace physique, le monde visible au grand jour. Ce n’est pas Gandhi qui a manqué son but, c’est nous qui lui avons manqué, en reléguant le domaine de l’invisible aux sorciers du religieux et en soumettant le domaine du visible à la domination de notre élite occidentale et aux technocrates.

Allons-nous continuer ? C’est la question qu’il faut nous poser dans la décennie qui vient.
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