Puis sur l’innocence de ces enfants, et enfin





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date de publication22.04.2017
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Arthur Rimbaud, « Les Etrennes des orphelins »


A. Rimbaud reste le prodige qui marque pour beaucoup l’entrée de la poésie française dans la modernité, l’étoile filante, qui en quatre ans subjugue Verlaine, anticipe sur le symbolisme à venir et invente un nouveau langage poétique pour cesser définitivement d’écrire à vingt ans. « Les Etrennes des orphelins » nous emmènent aux commencements de ce génie. Ce poème fut le premier en langue française du jeune Rimbaud, qui a alors seize ans, et un des seuls à avoir été publié, ne serait-ce que dans La revue pour tous. Il narre les étrennes de deux très jeunes enfants qui viennent de perdre leur mère en cinq sections d’alexandrins à rimes plates. Après avoir présenté le décor, et les sentiments des jeunes enfants, dans la cinquième section le poète présente le rêve qui précède leur réveil et la découverte des étrennes. La tonalité, encore pathétique au début de la section change donc pour plonger le lecteur dans un onirisme apaisant. Ce choix de Rimbaud d’introduire une pause apaisante, justement à la fin du poème, contribue au sens global du poème en conservant intacte la question qui occupe le lecteur depuis le titre : ces étrennes seront-elles un espoir ou l’affirmation du malheur ?

Nous verrons dans un premier temps que le texte conserve sa tonalité pathétique, nous analyserons ensuite la rupture de ton pour voir enfin comment s’articulent les deux atmosphères pour produire une émotion encore plus forte.
Depuis 76 vers, Rimbaud insiste sur la détresse des orphelins et leur sentiment d’abandon en cette nuit particulière. Il utilise pour cela toutes les ressources du registre pathétique. La cinquième section s’inscrit donc tout naturellement dans cette lignée en mettant l’accent tout d’abord sur leur sommeil douloureux, puis sur l’innocence de ces enfants, et enfin en impliquant le plus possible le lecteur.

C’est en effet sur l’évocation du sommeil que commence le texte. Il s’agit d’un sommeil sans repos, alors qu’il devrait être justement le seul repos possible pour ces enfants abandonnés. A l’image d’un moment de paix, d’une parenthèse la souffrance, le chagrin est constamment associé au sommeil par l’adverbe « tristement » mis en relief à la fin du premier vers, v. 77, par l’expression pleurer en dormant qui renforce le premier vers, puis par l’adjectif « lourd » v.82. Dans ce dernier cas le poète joue de plus sur le sens étymologique. Le lourd sommeil n’est pas un sommeil profond mais pesant, pénible. L’évolution du sens de cet adjectif insiste sur cette inversion de la valeur du repos, qui devient presque un oxymore : loin de constituer une pause, ce moment est encore plus douloureux.

L’effet est d’autant plus grand, qu’il s’agit d’enfants, et Rimbaud ne cesse de rappeler leur innocence. Ils sont d’abord qualifiés dès le v. 77 comme « les petits ». L’accent est donc mis non seulement sur leur âge, sur leur extrême jeunesse, mais aussi sur leur taille et ainsi sur leur fragilité. L’évocation du berceau v. 81 va également dans ce sens, et fonctionne comme un rappel de leur état. Leur situation apparaît alors comme un scandale fondamental, une injustice absolue, comme le rappelle la généralisation du v.80 : « Les tout petits enfants ont le cœur si sensible ». Dans ce vers les modalisateurs « tout » et « si » renforcent encore l’idée. De plus, la seconde partie du texte développe l’immense capacité des orphelins à imaginer des anges v.81, ou une fée v.97, à s’émerveiller d’un éclat. Ils conservent dans leur malheur leur innocence, et la possibilité d’oublier, de retrouver la joie. C’est le cas au v.98 avec l’insertion de « tout joyeux » à l’hémistiche, et l’adverbe là, en contre-rejet, répété au début du vers un peu plus loin, qui crée un effet d’attente : qu’ont-ils vus ? Quelle magnifique surprise leur réserve l’ange de leur rêve dans cette nuit particulière ? Le lecteur lui aussi est plongé dans cette spontanéité enfantine.

Et c’est sans doute la plus grande qualité du poème. Rimbaud sait évoquer avec une grande justesse cette scène, le met sous les yeux du lecteur, et parvient magnifiquement à lui faire éprouver l’émotion qu’il cherche. Pour cela il use de tous les procédés rhétoriques associés au pathétique. Il emploie d’abord les tournures exclamatives v.79-80 et 99 pour accentuer sur cette injustice. Celles-ci sont renforcées par le déictique « maintenant », v.77, qui ouvre le texte, et l’emploi du présent de narration. Tout est fait pour rendre le tableau plus vivant, plus parlant, et donc plus émouvant.

Le poète plonge alors son lecteur dans l’univers des orphelins, pour lui faire ressentir une grande pitié à leur égard. Mais pourquoi alors que tout le texte conduit au registre pathétique, et que l’effet est obtenu, opérer une rupture qui allège d’autant l’atmosphère ?
En effet par le tiret du vers 81, et le « mais » qui ouvre ce vers, Rimbaud introduit une rupture nette. Après nous avoir fait pleurer sur le sort des deux petits, il ménage une pause dans cette atmosphère pénible qui fonctionne par un contraste systématique entre les quatre premiers vers, synthèse du reste du poème, et les vers suivants.

Tout d’abord, au « lourd sommeil » succède dans le même vers un « rêve joyeux », l’un à l’hémistiche et l’autre en clôture. Ce rêve est lui une véritable consolation, permis justement par l’innocence des enfants. L’élément qui soulignait l’injustice de leur sort devient leur seul secours. Le tiret en effet introduit un personnage féerique, « l’ange des berceaux » sans que l’on connaisse d’abord l’identité de ce personnage. Quatre vers plus loin un deuxième tiret introduit une deuxième rupture et lance la description par « ils rêvent que ». Ainsi on est d’abord projeté dans le rêve, dans l’imagination des enfants avec d’en avoir conscience, ce qui est une façon de reproduire chez le lecteur la capacité d’émerveillement des petits. Le présent de narration prend alors une valeur particulière. Il ne se contente pas de rendre présente l’action, mais il semble transformer véritablement, au moins dans l’esprit la dure réalité.

Ainsi, après 75 vers de description d’un intérieur confortable devenu misérable, les choses semblent s’inverser de nouveau, au rythme du désir des orphelins. Les couleurs ne sont plus des tonalités de noirs ou de gris, mais du rose, et du bleu, mis en position forte en fin des vers 88 et 90. Les éléments sont personnifiés, le feu « chante gaîment ». La lumière et la chaleur reviennent d’ailleurs à de nombreuses occasions, artificiel dans l’âtre, naturel par un climat devenu plus favorable et la renaissance de la terre v.91-93 qui évoque la renaissance du printemps, et symbolise le réconfort des enfants. La nature surtout reprend son rôle maternel, et compense l’absence de la mère, avec les « baisers du soleil » v.93, qui répondent à l’attente du front du vers 86. Les points de suspension répartis tout au long du texte contribuent à créer cet univers fantastiques.

Tout contribue donc à faire oublier aux orphelins et au lecteur la souffrance et le chagrin, dans un tableau idyllique. Mais des indices laissent présager un terrible retour à la réalité.
En effet, tout l’objet de ce poème, est de revenir sur l’émotion. Le rêve introduit un contraste qui ne semble là que pour rendre la conclusion plus pathétique encore, qui se laisse lire dans la structure du texte, mais qui se réalise complètement dans les derniers vers.

Rimbaud commence par ménager l’espoir de véritables étrennes, ou du moins d’une consolation provisoire. Le poème commence sur l’évocation du triste sommeil, puis au « souffle pénible » fait écho le champ lexical de la joie, avec la reprise du « rêve joyeux » à la fin du v.82 et début du v.83, l’adjectif « souriante » au début du v.84, et finit sur les cris de joie du vers 98 au moment où les petits aperçoivent ce qui doit être leurs étrennes, annoncées dès le titre, qui constitueront nécessairement la clôture du poème.

Mais ce décor paradisiaque ressemble un peu trop à un tableau renaissance avec les bras ronds des enfants qui évoquent ceux des angelots de Raphaël. Par ailleurs la chaleur revient, et le foyer redevient confortable, par la reprise des termes « tièdes » et « vermeils » échos de la section II, qui décrit le logis avant le décès. Mais très vite, le poète invoque de nouveau, ne serait-ce qu’en contraste, « les sombres vêtements » de deuil, et « la bise » v.95-96. Le froid et la mort ne restent pas bien loin. Ainsi le « beau rayon rose » du vers 99, qui synthétise la paradis rose et les rayons du soleil précédents, apparaît comme un reste du rêve égaré dans la réalité qui reprend peu à peu ses droits. La description des étrennes aperçues, retardées sur trois vers aboutit alors à des médaillons dont les couleurs contrastes trop avec cette atmosphère idyllique : argent, noir et blancs. Si Rimbaud s’attarde sur cette description, et évoque le jais, très noir, et les reflets du nacre, et du verre, ce n’est que pour laisser le temps au lecteur de faire le cheminement de pensée que ne feront pas les enfants. Un contraste se crée alors entre le champ lexical du scintillement, et ce jeu ce couleurs sombres, contraste entre l’imagination émerveillée de ces touts petits êtres, et la réalité terrible, et d’autant plus terrible que le poète nous a emmenés dans leurs rêves et leurs espoirs : les seules étrennes des orphelins sont les couronnes mortuaires de leur mère, comme le révèlent enfin les trois derniers mots, terrible glas de cette évocation.
Le jeune Rimbaud, s’il n’a pas encore l’intuition du programme poétique du « Voyant » manifeste donc dès sa première œuvre un grand talent poétique. Choisissant un thème déjà traité avec brio par ses augustes prédécesseurs romantiques ou parnassiens, il arrive à le renouveler, et à provoquer chez son lecteur une émotion forte, sans tomber dans les clichés. L’idée d’insérer à l’extrême fin d’un poème pathétique, cette parenthèse onirique permet en effet de renforcer l’effet de la chute, et de la rendre plus émouvante encore. Le lecteur ne peut plus éviter de ressentir une immense pitié pour ces orphelins qui ont pour seule étrenne la perspective d’un enterrement. Il réussit alors la gageure de ne pas lasser avec un texte qui comporte une centaine de vers, et d’échapper à l’écueil d’un misérabilisme trop facile. Il est donc peu étonnant que  La revue pour tous  ait publié ce premier texte français du jeune prodige qui allait en quatre ans définitivement révolutionner la poésie française.

Une Saison en Enfer – Adieu « J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée ! »

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