Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres





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Mangeclous”

(1938)
Roman
Albert Cohen continuait sa saga familiale. Les héros sont Saltiel (l’oncle de Solal qui était mort à la fin du roman précédent, petite difficulté réglée en trois lignes : «Et Saltiel a voulu expliquer pourquoi il n’était pas mort. Mais, comme il y avait beaucoup de tapage, Saltiel s’est fâché et a juré devant dieu que jamais il n’expliquerait pourquoi il était vivant et non mort. Et voilà.»), Salomon, Michael, Mattathias et Mangeclous, tous de la famille des Solal et habitant l’île grecque de Céphalonie. Ils y coulent des jours plutôt paisibles bien qu’un peu misérables. Saltiel se désole toujours d’avoir été séparé de son neveu, ce qui fait qu’il s’est effacé, laissant le devant de la scène à Mangeclous, personnage au physique étonnant, tout à fait hors du commun, tant par sa vie personnelle que par ses pratiques familiales et éducatives. Remarquables, les cinq amis le sont d’ailleurs, chacun à sa façon, et, avec de tels participants, l’aventure ne pouvait être ordinaire. Elle devient même grandiose quand un message mystérieux accompagné d’un gros chèque leur fait miroiter la possibilité d’un trésor et leur donne rendez-vous à minuit dans un parc de… Genève. Ils débarquent donc chez les sages Helvètes qui ne sont guère habitués à ce genre de manières.

Et c’est ainsi que de farces en drames, avec une belle constance dans l’excès et l’exagération, ces « Valeureux » comparent leurs mœurs à celles des Suisses en d’invraisemblables péripéties entrelardées de pages de philosophie bavarde où sont abordés, avec le plus grand des aplombs, d’aussi vastes sujets que la vie, la mort, la guerre, la religion, etc. Ils rencontrent d’autres personnages du même acabit comme Jérémy ou Scipion, le Marseillais. Cela se termine par des retrouvailles avec le fastueux neveu, Solal, qui vit dans un monde luxueux.
Commentaire
Cette invraisemblable histoire est un éclat de rire gigantesque. Ce vaste roman jovial et gaillard, plein de verve et animé du souffle des ‘’Mille et une nuits’’, qu’Albert Cohen a dédié à son père et écrit pour sa fille, est un chef-d'œuvre du roman comique, où il s’est laissé emporter, prenant un plaisir de gamin à délirer. Le rire, arme de vérité, fait du burlesque flamboyant de “Mangeclous” un chant en l'honneur de la dignité bafouée.

Il fut bien reçu par la critique.

L'édition anglaise de ‘’Mangeclous’’ (dédiée à Weizmann) parut dès 1940

La jaquette annonçait une suite intitulée ‘’Belle du Seigneur’.

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En 1938, devant l’imminence de la Seconde Guerre mondiale, Albert Cohen cessa de se vouloir écrivain. Dans “Belle du Seigneur”, il arrêta le récit aux années trente, et, dans le reste de son œuvre, il ne consacra que quelques lignes au temps du mépris et de l'abomination. Dire le malheur a été au-dessus de ses forces. En conséquence, célèbre en 1930, il n'eut plus qu'un petit nombre d'admirateurs dans les années cinquante.

En 1939, avant la déclaration de guerre, devenu représentant personnel de Weizmann à Paris, ainsi que délégué de l'Agence juive pour la Palestine qui, siégeant à Londres, en fit son chargé de mission auprès du gouvernement français, il multiplia les rencontres politiques réciproquement marquantes, avec notamment Mandel, alors ministre des Colonies, et futur titulaire de l'Intérieur (en mai-juin 1940), et Mendès-France, alors tout jeune sous-secrétaire d'État au Trésor dans le second cabinet Blum. En mai 1940, il gagna Bordeaux, chargé de trouver les sièges de la représentation de plusieurs organisations sionistes. En juin, Max Brusset, chef de cabinet de Mandel, lui recommanda de rejoindre l'Angleterre. Il arriva à Londres, avec sa femme et sa fille qui avait alors dix-neuf ans. Mandaté par l'Agence juive pour la Palestine afin d'établir divers liens avec les gouvernements en exil à Londres, il rencontra le général de Gaulle en août 1940, luttant pour libérer la France libre, tenter d’empêcher le génocide du peuple juif, plusieurs membres de sa famille mourant dans des camps de concentration. Puis il oeuvra à la fondation d'Israël. Personnage important, il représenta Chaim Weizmann et le sionisme.

Parallèlement, il continuait à écrire, collaborant notamment au mensuel ‘’La France libre’’, dont Raymond Aron était le jeune rédacteur en chef, et au journal ‘’France’’, dirigé par Pierre Comert, collaboration d'ailleurs familiale, la femme et la fille de l'écrivain assurant respectivement, dans les deux publications, des tâches de correctrices.

Au milieu de ces années londoniennes intensément graves, l'année 1943 commença par une nouvelle fracture, avec la mort, à Marseille, de la mère tant aimée : le travail de deuil prit la forme d'un hommage intitulé ‘’Chant de mort’’, et publié en quatre parties dans ‘’La France libre’’, entre juin 1943 et mai 1944, ébauche du futur ‘’Livre de ma mère’’ (1954).

Cohen rencontra Paul Henri Spaak qui, après avoir été un éphémère Premier ministre entre 1938 et 1939, était alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge en exil, et les deux hommes lièrent une réelle amitié. Surtout, par l'intermédiaire de sa fille, il fit alors la connaissance de Bella Berkowich, Londonienne de vingt-quatre ans qui commença à travailler pour l'écrivain dont elle allait devenir, douze ans plus tard, la troisième épouse.

Après la capitulation allemande, il fit paraître, dans ‘’La France libre’’, en deux livraisons durant l'été 1945, ‘’Jour de mes dix ans’’, qu'il allait reprendre dans ‘’Ô vous, frères humains’’ (1972). Travaillant, depuis septembre 1944, au Comité intergouvernemental pour les réfugiés (C.I.R.), où Bella le rejoignit, il eut la satisfaction de voir adopté, le 15 octobre 1946, un texte dont il était l'auteur, travail de juriste qu’il plaçait au sommet de ses œuvres : signé par les représentants des gouvernements membres du C.I.R., cet accord permettait aux réfugiés apatrides d'avoir enfin un vrai passeport.

Au même moment, l'écrivain et sa deuxième épouse, Marianne, se séparèrent. C'est en juillet 1947 qu’il regagna définitivement Genève, où il se retrouva haut fonctionnaire à l'Organisation internationale pour les réfugiés (O.I.R.), Bella y travaillant aussi. Mais sa fille choisit de vivre à Paris et, quelques années plus tard, mariée, elle s'installa aux États-Unis jusque dans les années 1970. À l'automne 1947, le divorce d’Albert Cohen et de Marianne officialisa leur séparation, ce qui ne les empêcha pas de rester en bons termes, jusqu'à la mort de Marianne, en 1973.

En 1949, il passa de l'O.I.T. au B.I.T. (qu'il retrouvait plus de vingt ans après y avoir entamé sa carrière). Il refusa un poste d'ambassadeur d'Israël sur les conseils de Paul-Henri Spaak, son ami, qui lui dit : «Il y a beaucoup d'ambassadeurs dans le monde, il n'y a qu'un écrivain du nom d'Albert Cohen». Au terme de l'année 1951, il quitta définitivement le B.I.T. et les fonctions internationales. À partir de 1952, il ne vécut plus que par et pour la littérature et allait écrire tous ses livres pour Bella.

Puisqu’elle n'avait pas connu sa mère, qui, succombant à la peur et au chagrin, était morte à Marseille en 1943 (le père mourut en 1952), il composa pour elle :

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Le livre de ma mère”

(1954)
Biographie
Être «parfaitement bon», la mère d’Albert Cohen était dévouée à sa culture et à sa religion, bien qu’elle n’avait pas de réelles convictions religieuses, était plutôt murée dans les traditions soumises à la loi de Moïse. Son mariage avait été décidé par sa famille. Elle était sans statut social, esseulée, et a trouvé sa seule raison de vivre dans son fils unique, lui vouant un amour exclusif et quelque peu étouffant : «Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s’agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l’aimé, le pauvre aimé si peu divin.» Enfant solitaire, il ne vivait que pour elle, lui parlant en patois vénitien. Son amour pour elle le guidant, il composa ses plus beaux chants.

«Je ne veux pas qu'elle soit morte. Je veux un espoir, je demande un espoir. Qui me donnera la croyance en une merveilleuse vie où je retrouverai ma mère? [...] Ce ciel où je veux revoir ma mère, je veux qu'il soit vrai et non une invention de mon malheur. » (‘’Le livre de ma mère’’, chap. XXIII).

Il exprime un remords posthume : « Je ne lui écrivais pas assez. [...] Je n'avais qu'à écrire dix mots et elle était là, magiquement. J'étais le maître de cette magie et je l'ai si peu utilisée, idiotement occupé que j'étais par des nymphes. Tu n'as pas voulu écrire dix mots, écris-en quarante mille maintenant.» Révélant à quel point la déchirure était profonde, il se répand en plaintes et regrets de n’avoir pas assez prouvé son amour pour elle du temps de son vivant, de l’avoir négligée voire délaissée pour ses amantes.

Il évoque aussi le choc de l’antisémitisme.
Commentaire
Ce poignant portrait est certes un hommage filial intense et tendre, mais est aussi une mise à nu : cette humble personne que fut la mère d’Albert Cohen éclaire son origine, explique toutes ses énigmes dont celle de la séduction de Solal. On constate aussi que la judéité l’habite quand il parle d’elle. L’expression de la culpabilité est si appuyée que certains passages sont à la limite de l’autoflagellation, comme s’il avait cherché à se faire encore un peu plus de mal, faisant du livre une thérapie. Il donne l’impression de vouloir exorciser le malheur d’être orphelin et, emporté par la douleur, sombre dans une forme de divagation morbide dont il se rend compte d’ailleurs, qui semble excessive chez un homme de plus de soixante ans. Il se fait aussi moralisateur, incitant les fils à aimer leurs mères mieux qu’il n’a su le faire, rendant le lecteur coupable d’ingratitude s’il n’est pas convaincu de l’amour tout-puissant de sa mère : «Mais ce que je sais plus encore c’est que ma mère était un génie de l’amour. Comme la tienne, toi qui me lis

Au besoin, Cohen s'adonne à la provocation la plus cynique, notamment dans la démythification de la passion amoureuse et de ses grandes figures, exécutée à grands coups de termes impitoyablement crus : «Petite remarque en passant. Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l'âme de Juliette n'éprouve plus de nobles émois. Trente grammes de moins et c'est fini, les sublimes gargarismes au clair de lune, les "ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette". Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l'aimerait plus de toute son âme. L'âme d'Ophélie pour s'élever à de divins sentiments a besoin d'un minimum de soixante kilos de biftecks. Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. Et pourtant, la pauvre Laure, son regard serait resté le même et son âme aussi.» (Le Livre de ma mère, chap. XII).
L’écriture est puissante et enlevée, avec une forte tendance à la prolixité, l’auteur avouant : «Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge.» ; avec aussi une certaine mièvrerie : «Fini, fini, plus de Maman, jamais

De ce chef-d’oeuvre, Marcel Pagnol a dit qu’il est «un livre unique et qui durera. La plus belle histoire d’amour». Il est en effet devenu le classique des hommages à la mère.

Cette autobiographie connut vite plusieurs traductions (en espagnol, suédois, portugais). ‘’Le livre de ma mère’’ fut très vite traduit en plusieurs langues

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En 1955, Albert Cohen épousa, en troisièmes noces, Bella Berkowich.

En 1956, il assura une réédition d'’’Ézéchiel’’, version remaniée de sa pièce de 1930 et dédiée à Spaak. Elle donna lieu à une nouvelle cabale de sionistes qui la jugeaient antisémite, ce qui le fit renoncer aux représentations prévues.

Haut fonctionnaire à la retraite, âgé de soixante-dix ans, il s’attelait alors surtout, dans la quiétude du bonheur conjugal, à la rédaction de la suite des aventures de Solal, qu’il avait entreprise dès 1938, et dont il avait annoncé la parution à l'occasion de la publication de ‘’Mangeclous’’.

Mais ses problèmes de santé (il dut subir trois graves opérations en 1961, 1962 et 1964) le retardèrent, et ce n'est qu'en 1967 qu'il remit à Gallimard l'imposant manuscrit. Refusé tel quel à cause de son ampleur, il fut amputé de la plupart des chapitres relatifs aux « Valeureux», opération qui aboutit à deux publications successives :

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Belle du Seigneur”

(1968)
Roman de 840 pages
Première partie
Genève, « Sous le soleil de midi», 1er mai 1935. «Déguisé en vieux juif», «pauvre et laid», édenté, Solal, «quatorzième des Solal» de Céphalonie, prestigieux sous-secrétaire général de la Société des Nations, prince de beauté mais qui se qualifie de «sous-bouffon général», s’introduit chez Ariane Deume dont il est tombé amoureux à sa simple vision lors d’une réception officielle. C’est une jeune aristocrate protestante, de son nom de jeune fille Ariane d'Auble, qui, parce qu’il l’avait sauvée d'une tentative de suicide, a épousé le petit-bourgeois Adrien Deume, modeste fonctionnaire à la S.D.N., subordonné de Solal, mais a été vite lassée par la vie terne et routinière qu’il lui propose. Sous ces apparences misérables, Solal lui déclare son amour, tente de la séduire, persuadé que «l'attendue et l'inattendue, aussitôt élue» le suivra ; persuadé que l'authenticité de son amour les réunira, sans que s'y mêle «toute cette beauté au cimetière plus tard» ; persuadé d'avoir trouvé «celle qui rachète toutes les femmes […] la première humaine». Mais, horrifiée, elle le repousse violemment, et ce recul, répulsion et réflexe physique, coupe court à son élan. Ôtant son déguisement, il lui promet alors de la séduire par «les sales moyens» habituels : «FemelIe, je te traiterai en femelle, et c'est bassement que je te séduirai.» Le même jour, Adrien, le mari d’Ariane, petit fonctionnaire à la S.D.N., risquant un blâme à cause de son inefficacité chronique, est reçu par Solal qui le fait nommer «membre A» par le tour spécial.
Deuxième partie
Les « Valeureux », cousins de « la branche cadette des Solal », venus de l'Île de Céphalonie, arrivent à Genève fin mai, et Saltiel rend visite à son neveu Solal au Ritz. Le 1er juin, Adrien et ses parents adoptifs, Antoinette et Hippolyte Deume, se préparent à recevoir à dîner Solal, qui ne vient pas. Il confie une lettre d’excuses pour Ariane à Mangeclous qui en profite pour prendre un pantagruélique goûter avec le père Deume. Solal fait envoyer Adrien en mission à l’étranger pour trois mois, dîne avec lui le soir de son départ, le 8 juin, puis, resté seul avec Ariane, arrivée en retard après le départ de son mari, après le pari qu'il lui propose d'emblée : « Si dans trois heures vous n'êtes pas tombée en amour, je nomme votre mari directeur de section» (II, 35), il la séduit par un immense discours sur la séduction, « déshonneur» dont il se dit lassé. Elle ne résiste pas à sa brillante stratégie amoureuse et se donne le titre de «Belle de son Seigneur».
Troisième partie
Leur amour exaltant connaît d'abord « le délire sublime des débuts» (III, 38), couronnés par l'enlèvement, pour l'Italie puis la Côte d'Azur, d'Ariane, les amants vivant alors six semaines de bonheur intense, alors qu’Isolde, la « vieille » maîtresse de Solal, se suicide.
Quatrième partie
S’étant promené, « habillé en juif, avec lévite longue et phylactères », dans les rues du Berlin nazi, Solal, tabasé et en sang, est soigné par la naine Rachel qui se cache avec sa sœur folle et aveugle dans la « cave Silberstein ». Ariane, effrayée par le silence de son amant, rassurée enfin par un télégramme, se prépare longuement à le revoir le 25 août. Mais, à l’heure dite, c’est Adrien, revenu plus tôt que prévu, qui sonne à la porte. La même nuit, aidée par les Valeureux, Ariane s’enfuit à cheval pour rejoindre Solal. Adrien, abattu, erre dans sa maison vide, puis tente de se suicider.
Cinquième partie
Installés dans un hôtel à Agay, sur la Côte d’Azur, Ariane et Solal, qui, poussé par une logique d'échec et par un sentiment de solidarité, est intervenu en faveur des juifs allemands, s’est ainsi discrédité auprès de la S.D.N., a perdu son poste puis sa nationalité française, vivent à l’écart des autres mais sont cependant reconnus. Ils décident de louer une villa, ‘’La belle de mai’’. Solal, qui a caché la vérité à Ariane, supporte de plus en plus mal l’ennui et la lassitude qui s’installent, tandis que l’amour s’étiole et se fane, tourne et se débat sur lui-même, que la passion s'épuise.
Sixième partie
En septembre 1936, Solal entreprend d’humiliantes démarches à Paris, puis à Genève, pour réintégrer le monde social. Ayant échoué, il erre dans les rues, en butte aux omniprésents discours antisémites. Sa déchéance sociale paraît inéluctable et se double d'une dégradation morale, car il a conscience d'avoir aussi trahi sa judéité, remords qui le ronge au rythme de cette litanie désabusée : « Leur pauvre vie» (VI, 42), formule qui inaugure huit paragraphes consécutifs. Ariane, après le retour de son amant, lui avoue avoir eu, avant de le connaître, une liaison avec un chef d’orchestre, réfugié politique allemand, Serge Dietsch. Fou de jalousie, Solal multiplie les scènes, de plus en plus violentes et dégradantes.
Septième partie
De retour au Ritz, à Genève, les amants, qui prennent de l’éther, qui sont de « pauvres damnés du paradis », enfermés dans leur solitude et la déchéance de leur passion, décident d’accomplir un double suicide, afin de sauver leur amour passé, et le font le 9 septembre 1936.
Analyse
Intérêt de l’action
Ce roman en sept parties et cent six chapitres numérotés mais non titrés est le troisième volet d'une tétralogie. Entrepris dans les années 1935, il fait suite à ‘’Solal’’ (1930) et à ‘’Mangeclous’’ (1938). On peut même se demander si Albert Cohen, se montrant fidèle à ses fantasmes de jeunesse, faisant revenir encore une fois les mêmes personnages, la même société, n’a pas passé sa vie à réécrire la même histoire. De plus, ‘’Belle du Seigneur’’ et ‘’Les valeureux’’ (1969) ne formaient à l'origine qu'une seule œuvre : en réponse à des exigences éditoriales (mille deux cents pages composaient le livre initial), le contenu qui était inséré entre les onzième et douzième chapitres de ‘’Belle du Seigneur’’ en fut retranché et fut finalement publié l'année suivante sous le titre ‘’Les Valeureux’’. Ainsi, par rapport aux deux premiers titres de la trilogie, s'amoindrit dans cette œuvre la présence des Valeureux : Saltiel, Mangeclous, Mattathias, Michaël et Salomon. Nous retrouvons avec moins de régularité la fantaisie, la fraîcheur et la verve des cinq héros, mais découvrons des personnages tout aussi truculents. Ainsi, les parutions de ‘’Mangeclous’’ et des ‘’Valeureux’’ ayant répondu d'abord à des demandes de l'éditeur (impatience dans un cas, refus de publier tel quel un manuscrit dans l'autre) et furent donc plutôt accidentelles, on peut considérer que la saga des Solal, telle que l'aurait publiée Cohen s'il l'avait pu, se serait « réduite» à Solal d'un côté et, de l'autre, à l'énorme ensemble constitué de ‘’Mangeclous’’, ‘’Belle du Seigneur’’ et ‘’Les Valeureux’’.

La trame de ce roman est simple, le nombre d’acteurs limité. Sa trajectoire est conventionnelle : sur le plan social, elle fait passer le héros de la gloire à la déchéance, tandis que l’histoire d'amour en réunit toutes les facettes (séduction sans coup férir, rencontres en cachette, ennui, lassitude, mort). L’amour, dès sa naissance, est absolu et définitif et la suite n’est que longs développements de l’évolution de la passion amoureuse, des charmes et des contradictions, des rouages et des ruses d'une passion brûlante et dévastatrice, consciente et expliquée côté Solal, subie côté Ariane, allant jusqu'à une issue tragique. Empruntés à la comédie bourgeoise, les personnages ont le destin de Tristan et Yseult, de Roméo et Juliette : le lien qui les unit est un lien de mort, ils vont au suicide, et “Belle du Seigneur” est une tragédie.

Mais le tout est saupoudré de l'humour juif le plus cocasse qu’on retrouve dans sa naïveté et sa drôlerie chez les « Valeureux » qui font des apparitions décalées et quasi onirique (dans la veine de ‘’Solal’’).

Au passage, on reconnaît une allusion biblique, Solal, voulant conquérir Ariane, se conduisant avec Deume comme le roi David, voulant conquérir Bethsabée, avec Urie, à la différence que Deume ne périt pas au cours de sa mission mais se suicide à son retour.

Albert Cohen s’est abandonné au plaisir de la logorrhée, dans un flot continu de pensées. Mais il faut reconnaître qu’au long de ces 845 pages serrées (ce qui serait aisément l'équivalent de trois ou quatre romans d’ampleur normale), certaines sont évidentes de compréhension des ressorts psychologiques, certaines nettement redondantes et pénibles, distillant un ennui parfois pesant.

Cependant, ce monument dans tous les sens du terme, mêlant lyrisme, cynisme, férocité, fantaisie, tragédie, sublime et grotesque, est servi par un grand style.
Intérêt littéraire
La virtuosité littéraire d’Albert Cohen est telle qu’il nous donne l’impression d’être au cirque car il exécute voltiges savantes et pirouettes joyeuses d’une phrase à l’autre de ce livre toujours étonnant, souvent éblouissant. On craint qu’il ne se casse la figure, mais ce bougre d’acrobate ne manque ni d’air ni de souffle, et le tourbillon qu’est ‘’Belle du Seigneur’’ ne retombe. Il déploie un art baroque qu’il a lui-même défini comme «  une prolifération glorieusement cancéreuse». Cette pratique est lisible dès l'incipit : « Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d'écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d'une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n'avait pas osé. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l'aimerait. / Dans la forêt aux éclats dispersés de soleil, immobile forêt d'antique effroi, il allait le long des enchevêtrements, beau et non moins noble que son ancêtre Aaron, frère de Moïse, allait, soudain riant et le plus fou des fils de l'homme, riant d'insigne jeunesse et amour, soudain arrachant une fleur et la mordant, soudain dansant, haut seigneur aux longues bottes, dansant et riant au soleil aveuglant entre les branches, avec grâce dansant, suivi des deux raisonnables bêtes, d'amour et de victoire dansant tandis que ses sujets et créatures de la forêt s'affairaient irresponsablement.» ( I, I). On a remarqué notamment les répétitions de « allait», « riant», « soudain » et « dansant  ».

En fait, ‘’Belle du Seigneur’’ étant plusieurs livres dans un roman, chacun a son propre style. Et il change de style pour s’adapter au personnage en jeu, épousant ainsi tous les styles et tous les tons : la narration minutieuse, le lyrisme exalté, le panache, le monologue intérieur échevelé, l’humour cinglantles dialogues enlevés, les envolées oniriques.

Il alterne des chapitres très longs et des chapitres très brefs. Certains des longs chapitres contiennent des monologues intérieurs qui ne sont même pas ponctués. Ainsi, pour exprimer la confusion d’Ariane, reprenant la technique narrative illustrée par Joyce dans le fameux monologue de Molly à la fin d’’’Ulysse’’, il nous inflige les douze pages du chapitre XVIII qui commencent ainsi : « Non je ne descendrai pas non je ne veux pas voir le type tant pis si scandale oh je suis bien dans mon bain il est trop chaud j’adore ça tralala dommage j’arrive pas à siffler vraiment bien comme un garçon oh je suis bien avec moi les tenant à deux mains je les aime j’en soupèse l’abondance j’en éprouve la fermeté ils me plaisent follement au fond je m’aime d’amour Eliane et moi à neuf dix ans on partait à l’école l’hiver on se tenait par la main… »

Pourtant, celui dont les phrases fiévreuses, souvent très longues, qui s’enreoulent sur elles-mêmes dans un texte compact dont sont bannis les alinéas, ont suscité des rapprochements fréquents avec le style de Proust ne dédaigna pas la sobriété des phrases brèves. Ainsi, pour faire ressortir la bêtise, la petitesse d’esprit de Madame Deume mère, la belle-mère d’Ariane, le style est sec, les phrases courtes et le vocabulaire infantile : « - Sois tranquille, mon cher ami, répondit Mme Deume avec un sourire bienveillant, je puis me comporter d’une certaine façon en famille et d’une autre dans le monde. Mon père, Dieu merci, recevait. (Elle fit une aspiration de salive de la plus haute distinction.) Allons, va mettre ton smoking, qu’on n’ait pas de surprises au dernier moment, et puis ça t’occupera. Je te l’ai bien élargi, vu que mon cher père n’avait pas de ventre, lui. » Ce qu’allait regretter Pierre-Henri Simon, dans ‘’Le Monde’’, du 9 novembre 1968, qui, s’il parla d’«un crépitement de trouvailles de plume », ajouta : « On trouve [...] des trucs contestables, des traÎnées de prose de dix, vingt pages et plus, où le romancier se met à supprimer ponctuation et majuscules [...] et ça passe difficilement, il faut l'avouer, malgré un crépitement de trouvailles de plume. »

C’est avec un lyrisme enthousiaste qu’Albert Cohen évoque les jouissances de la passion amoureuse :

- « Attentes, ô délices, attentes dès le matin et tout le long de la journée, attentes des heures du soir, délices de tout le temps savoir qu'il arriverait ce soir à neuf heures, et c'était déjà du bonheur. Aussitôt réveillée, elle courait ouvrir les volets et voir au ciel s’il ferait beau ce soir. Oui, il ferait beau, et il y aurait une nuit chaude avec beaucoup d’étoiles qu’ils regarderaient ensemble, et il y aurait du rossignol qu’ils écouteraient ensemble, elle tout près de lui, comme la première nuit, et ensuite ils iraient, iraient se promener dans la forêt, se promener en se donnat le bras. Alors, elle se promenait dans sa chambre, un bras arrondi, pour savourer déjà. Ou bien, elle tournait le bouton de la radio, et si c’était une marche guerrière déversée de bon matin, elle défilait avec le régiment, la main à la empe, en raide salut militaire, parce qu’il serait là ce soir, si grand, si svelte, ô son regard. » (III, XXXIX).

- « Soirées des débuts, ravissants entretiens par tant de baisers interrompus, trêves de chasteté, délice si intéressant de se raconter à l'autre, d'apprendre tout de l'autre, de lui plaire.» (III, XLI).

- « Nuits des débuts, longues nuits balbutiantes, incessantes reprises du désir, enlacements, secrets murmures, chocs rapides et lourds, fureurs battantes, Ariane servile, autel et victime, parfois refermant ses dents sur le cou de l'aimé en une morsure plaintive. Ô ses yeux blancs de sainte extasiée, et elle lui demandait s'il était heureux en elle, s'il était bien en elle, lui demandait de la garder, la garder toujours. Nuits des débuts, mortelles chairs en lutte, rythme sacré, rythme premier, reins levés, reins abaissés, coups profonds, rapides coups impersonnels, implacabilité de l'homme, elle passionnément approuvant, soudain cambrée, allant au-devant de l'homme. » (III, XLII).

- « Marche triomphale de l'amour. Auguste, elle allait, mue par l'amour comme autrefois ses sœurs des temps anciens, [...] Ariane solennelle, à peine souriante, accompagnée par quelle céleste musique, l'amour, l'amour en ses débuts. » (IV, LXVII).

Mais il sait aussi peindre la déchéance : « Elle toussa, et il la vit. Si lamentable, [...] avec son imperméable, sa combinaison, ses bas écroulés, son nez grossi, ses paupières enflées de larmes, ses beaux yeux cernés de bleu malade. Sa chérie, sa pauvre chérie. Ô maudit amour des corps, maudite passion. » (VI, LII).
Intérêt documentaire
‘’Belle du Seigneur’’ est aussi un tableau social.

L’action se situe à Genève, ville qu'Albert Cohen a habitée si longtemps et dont il a fait sa ville (il est aussi un écrivain genevois, le plus grand sans doute depuis Jean-Jacques Rousseau) dont il fait le symbole de la «bien-pensance» bourgeoise européenne. Il trace des caricatures cruelles de bourgeois préoccupés uniquement des apparences. Genève et les salons de la Société des Nations sont un monde proustien qui semble à la mesure des ambitions stendhaliennes du héros. Il en fit la satire avec férocité : «Sous les rires, les sourires et les plaisanteries cordiales, un sérieux profond régnait, tout d'inquiétude et d'attention, chaque invité veillant au grain de ses intérêts mondains. Remuant le glaçon de son verre ou se forçant à sourire, mais triste en réalité et dégoûté par l'inévitable inférieur qui lui cassait les pieds, chaque important se tenait prêt à s'approcher tendrement d'un surimportant enfin repéré, mais hélas déjà pris en main par un raseur, rival haï : surveillait sa proie future tout en feignant d'écouter le négligeable, se tenait sur le qui-vive, les yeux calculateurs et distraits, prêt à lâcher le bas de caste après un hâtif "à bientôt j'espère" (ne pas se faire d'ennemis, même chétifs) et à s'élancer, chasseur expert et prompt à saisir l'occasion, vers le surimportant, bientôt libre, il le sentait soudain. Aussi, ne le lâchait-il plus des yeux et tenait-il prêt un sourire. Mais le surimportant, pas bête, avait flairé le danger. S'étant brusquement débarrassé de son actuel raseur et faisant mine de n'avoir pas vu le regard et le sourire de l'humble important, regard d'aimante convoitise et sourire de vassalité à peine esquissé mais tout prêt à s'élargir, le surimportant, feignant donc la distraction, s'esbignait en douce et disparaissait dans la foule buvante et mastiquante, tandis que le pauvre important, déçu mais non découragé, triste mais tenace et ferme en son propos, s'apprêtait, débarrassé de son casse-pieds personnel, à forcer et traquer une nouvelle proie.» (II, XXVI).

Il se livre à une charge impétueuse contre la Société des Nations, grand «machin» (comme aurait pu dire de Gaulle !) à vous dégoûter des institutions, en proie à une délicieuse et délétère décrépitude. La description par Albert Cohen de ses fonctionnaires, de leur petitesse d’esprit, de leur sottise, de leur paresse, de leur inefficacité, de leur arrivisme est à la fois désespérante et éblouissante. Ils sont uniquement occupés à faire carrière, leur seule ambition étant d’accéder aux niveaux supérieurs. À ce titre, Adrien Deume en est un digne représentant : cherchant l'intrigue et le moyen de se faire bien voir mais ne travaillant jamais quand il faut. Albert Cohen déploie une aisance souveraine dans la description caustique et jubilatoire des milieux diplomatiques et cosmopolites.

Le livre dénonce l’antisémitisme. Évoquant Albert Cohen, Alain Finkielkraut rappelle cette visibilité du patronyme juif dans le discours antisémite français des années trente : Quand M. de Maussane apprend que sa fille Aude a l'intention d'épouser le juif Solal, il se console de cette mésalliance en se disant qu'au moins le ravisseur ne s'appelle pas Isaacsohn ou Gouggenheim. Nous sommes en 1930 et ce détail, glissé comme par inadvertance dans le premier roman d'Albert Cohen, rend compte très fidèlement du climat politique de la décennie qui s'ouvre.

Solal fait vains efforts pour combattre les persécutions que les nazis faisaient subir aux juifs. Il est lui-même renvoyé de la Société des Nations, rejeté de la société, ce qui laissait présager le cataclysme à venir.

Albert Cohen établit des contrepoints entre les rangs sociaux (bourgeois / nobles) les religions (juifs / protestants) les nations (Suisse / France / Belgique). Solal finit apatride.
Intérêt psychologique
Albert Cohen étudie les rapports humains : homme / femme ; sexe / spiritualité ; érotisme / ennui ; beauté / laideur.

Sans nul doute, il mit de sa vie dans son héros, Solal : tous deux sont Juifs, originaires de la même région (Albert Cohen naquit à Corfou, Solal dans l'île de Céphalonie); par ailleurs, Cohen fut membre du Bureau International du Travail à Genève, Solal est sous-secrétaire général à la Société des Nations ; tous deux bien sûr aimèrent passionnément... Et c’est avec une étonnante vitalité qu’à soixante-dix ans il parla de l’amour avec enthousiasme. Pourtant, une analogie systématique entre le héros et son créateur serait réductrice : s’il s'identifie à Solal, c'est pour mieux le morigéner, dénoncer sa superbe, l'inviter à son tribunal. Et il vit aussi en chacun des « Valeureux », cousins et compagnons fantasques de Solal (l’oncle Saltiel, Mangeclous...) qui viennent apporter une dose d'humour par leur simplicité et leur pratique très saine et régulière de la religion juive.

Vouloir nommer l'inspiratrice du personnage d'Ariane paraît dérisoire : en elle sont sans doute réunies plusieurs femmes rencontrées par l'écrivain ; peut-être même possède-t-elle quelque chose de chaque femme.

Le foisonnement et la dimension de l'œuvre puisent en effet beaucoup de leur force dans la richesse et la justesse des peintures de personnages qui gardent une profonde humanité, l'écrivain montrant de la sympathie même pour les victimes de son ironie. Le lecteur pénètre le monde, la pensée, les préjugés de chacun, qu'il soit protagoniste (Solal et Ariane) ou « secondaire » (la famille Deume, les Valeureux, la bonne Mariette). C'est souvent à travers de longs monologues (rêverie, journal, lettre, discours solitaire), qu'Albert Cohen nous entraîne dans les méandres, surprises et fantaisies de leur pensée. Il atteint une justesse étonnante et captivante, souvent mariée à un regard ironique et cruel.

Adrien Deume, pauvre époux d'Ariane, l'idiot d'une famille ridicule, s'il incarne la dérision de l'ambition, amuse plus qu'il ne rebute. Il annonce et magnifiera l'éclat de Solal. Comme sa mère, il est toujours prêt à mépriser ce qui sur l'échelle sociale lui est inférieur, et à flatter et vénérer ce qui le domine. Une autosatisfaction mêlée d'ambition calculatrice monopolise ses pensées, sans que pour autant y balbutie la moindre étincelle de malice ni de finesse. Adrien Deume s'illustre aussi par une singulière paresse, observée avec une justesse irrésistible. On lui donne volontiers le titre de cocu bien qu'il reste assez humain et bon, trop bon avec sa femme. Quand elle le quitte, tout son petit monde s'écroule car c'est encore un enfant vivant avec son père (être faible et lâche, effacé, tyrannisé par sa femme et appréciant Ariane, peut-être comme un souvenir érotique) et sa mère, laide, acariâtre et conventionnelle, parangon de vertu chrétienne (ou vécue comme tel par elle) et de mesquinerie sociale, ne souffrant pas sa bru, belle, noble et intelligente. Mme Deume mère est l'antithèse absolue d'Ariane ; elle est en plus d'une bigoterie qui donne des scènes truculentes quand elle reçoit ses amies. Même au plus profond de la douleur, le ridicule ne quitte pas ce pauvre personnage qu’est Adrien Deume. Avec lui le tragique devient pathétique : tout en lui est grotesque, même son suicide raté.

Le ridicule, Cohen le traque jusque dans la séduction : Ariane, la « Belle du Seigneur », est une nouvelle Mme Bovary. Le lecteur est séduit par son plaisir d'être ; la créature trouve son pardon dans les charmes que lui prête son créateur. Elle est émouvante lorsqu'elle s'invente un interlocuteur imaginaire, l'entretient de mille anecdotes, lui confie son passé, ses haines ou ses émotions. Elle devient ridicule et antipathique, agace, lorsqu'elle n'est plus que coquetterie et désir de séduire, qu'elle voudrait l’amour pur et éternel, qu’elle ne parle jamais de fonctions naturelles et craint à tout moment de paraître vulgaire. Elle est pathétique en objet d’amour manipulé par Solal, inconsciente du ressort des choses ; lorsqu'elle ne recule devant nulle stratégie, mensonge, ni déchéance pour tenter de sauver son amour. Si elle devient à ce point pitoyable, c'est qu'elIe se débat contre l'issue de sa passion, en refuse la fatalité.

Cette dimension pathétique est absente du personnage de Solal. Cousin du Vronsky d’’’Anna Karénine’’, il est d’abord le séducteur, présenté comme le seul pouvant avoir la compréhension des mécanismes amoureux et humains.

Son immense discours sur la séduction prend place dans le chapitre le plus long du roman (plus de cinquante pages !) et l'un des plus célèbres. Solal commence par y affirmer sa « honte de devoir [l'amour des femmes] à [sa] beauté, [son] écœurante beauté» et par dénoncer impitoyablement le rôle excessif que joue dans toute séduction cette beauté, « c'est-à-dire une certaine longueur de viande, un certain poids de viande, et des osselets en bouche au complet, trente-deux» : « Alors, je vous le demande, quelle importance accorder à un sentiment qui dépend d'une demi-douzaine d'osselets dont les plus longs mesurent à peine deux centimètres? » Puis il démonte cyniquement le jeu de la séduction, enumère et commente les onze « manèges » de la séduction : « Premier manège, avertir la bonne femme qu'on va la séduire. [...] Elle reste par défi, pour assister à la déconfiture du présomptueux. Deuxième manège, démolir le mari. [...] Troisième manège, la farce de poésie. Faire le grand seigneur insolent, le romantique hors du social, [...] pour que l'idiote déduise que je suis de l'espèce miraculeuse des amants, le contraire d'un mari à laxatifs, une promesse de vie sublime. […] Quatrième manège, la farce de l'homme fort. […] La force est leur obsession [...], babouines qu'elles sont. [...] Le gorille, toujours le gorille ! [...] Babouins, tous ! [...] Cinquième manège, la cruauté. Elles en veulent, il leur en faut. [...] Si tu veux connaître leur grand amour, paie le sale prix, remue le fumier des merveilles » mais « Sois cruel avec maîtrise » [...] Sixième manège, la vulnérabilité. [...] Il faut que sous ta force elles découvrent une once de faiblesse. Sous le haut gaillard, elles adorent trouver l'enfant. [...] Bref, neuf dixièmes de gorille et un dixième d'orphelin leur font tourner la tête. Septième manège, le mépris d'avance. Il doit être témoigné au plus tôt mais point en paroles. [...] Huitième manège, les égards et les compliments. Si leur inconscient aime le mépris, leur conscient par contre veut des égards. [...] Neuvième manège, proche du septième, la sexualité indirecte. Dès la première rencontre, qu'elle te sente un mâle devant la femelle. [...] Dixième manège, la mise en concurrence. [...] Panurgise-la donc sans tarder, dès le premier soir. [...] Et maintenant elle est mûre pour le dernier manège, la déclaration. Tous les clichés que tu voudras, mais veille à ta voix et à sa chaleur. Un timbre grave est utile. [...] Et n'oublie pas de parler de départ ivre vers la mer, elles adorent ça. Départ ivre vers la mer, retiens bien ces cinq mots. Leur effet est miraculeux. Tu verras alors frémir la pauvrette. [...] Partir est le maître mot, partir est leur vice. Dès que tu lui parles de départ, elle ferme les yeux et elle ouvre la bouche. Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse. C'est fini. Voici la nomination de votre mari. Aimez-le, donnez-lui de beaux enfants. Adieu, madame.» (II, XXXV).

À sa première déclaration, promesse d'amour unique et infini, répond la seconde, annonce de la naissance mais aussi de la mort de l'amour, de l'ennui inéluctable et si proche. C'est par lui que la dimension fatale de l'œuvre est annoncée.

Et pourtant la fatalité s'éclipse pour une seconde et dernière fois : Solal lui-même succombe à l'enchantement de la passion, éblouissement proclamé dans la troisième partie du roman. Les sombres promesses semblent s'être éloignées; mais, alors que, fier et confiant dans son accoutrement miteux, il croyait en l'éternité de son amour, il n'est plus cette fois que victime d'une illusion, cet espoir d'un amour unique et peut-être éternel ne vivant que le temps de trois chapitres. L’exclusion sociale dont il est victime enferme, isole les deux amants, condamnés à ne vivre que par et pour leur amour, enfermés dans la stérilité d'un « amour chimiquement pur », mais privé du miroir et de la nourriture de la société. De cet amour ne rayonne plus alors que le cynisme de Solal et les luttes pitoyables d'Ariane. Quand survient le déclin de son amour, contrairement à Ariane, il le vit et le subit en toute conscience et, sûr de l'issue, ne fait rien pour y échapper.

Ainsi, Albert Cohen sut aussi bien évoquer avec un rare lyrisme les jouissances de la passion amoureuse et, s'adonnant à la provocation la plus cynique, procéder à sa démythification à grands coups de termes impitoyablement crus.
Intérêt philosophique
‘’Belle du Seigneur’’ présente une critique de la bêtise humaine, notamment occidentale.

Le roman d’amour présente l’amour selon Albert Cohen, et, à prime abord, on peut regretter la conception de la femme qui s’y fait jour : son unique mission serait sa fonction de proie d’amour pour l’homme. Mais, en fait, l’esprit très religieux, très religieusement juif d'Albert Cohen, montre un immense désir de pureté et il dénonce férocement l’amour profane et la passion.

À travers la volonté de séduction de Solal, il s’en prend, une fois de plus, à l'Occident : l'esprit de conquête a été la véritable vocation de la chevalerie qu’elle a entraînée dans les croisades, comme celle des conquistadors qui ont fini par vouloir dompter la planète entière, leur aventure se terminant au milieu du XXe siècle dans les plaines de Russie et de Pologne. L'amour-passion, autre face de l'esprit de conquête, est, lui aussi, un legs de la chevalerie.

La recherche de la perfection se dissout presque aussitôt et la démesure de l’amour conduit à la tragédie de sa mort car il est condamné du fait qu’il est coupé du social.

Comme l’a constaté Claude Lanzmann : « La mort hante et ronge ce livre de jeunesse et d’amour. » On décèle en effet dans le roman deux hantises d'Albert Cohen, deux obsessions qui n'en sont qu'une : obsession de l'animalité et de la mortalité de l'être humain, ou plutôt de sa chair. Si, comme nous en sommes avertis dès le troisième chapitre, la séduction et l'amour doivent passer par cette chair, alors la splendeur, l'enchantement et la force de cet amour sont condamnés à s'éteindre. Le livre est un pavé dans la mare de l’amour.

La séduction et l'attachement se nourrissent de puissance et non de petitesse ou de simple vulnérabilité, si bien incarnées par le grotesque d'Adrien Deume, mais aussi par l'émouvante humilité du vieux Juif, exclu et rejeté, double et compagnon de Solal. Et bientôt se révèlent toute l'illusion et la vanité d'un tel amour, fondé sur des bases si dérisoires : triste amour que celui de ces amants prisonniers du culte, et bientôt de l'ennui, de leur corps ; triste amour où la détresse et l'exclusion de Solal, son unique vérité, son identité, ne peuvent s'exprimer devant la femme adorée : en seigneur il a séduit, seigneur il doit rester.

Nicole Avril, dans son ‘’Dictionnaire de la passion amoureuse’’, explique que ‘’Belle du Seigneur’’, le chef-d'œuvre d'Albert Cohen, ce livre qui fut comme un roman d'éducation pour tant de jeunes Français de la fin des années 60, n'est pas une apologie mais un procès de la passion amoureuse ! Il aurait plutôt montré la malédiction de l'amour chez Cohen, que, à la fin des fins, dans le huis clos de la chair éperdue de l'autre chair, c'est toujours la mort qui gagne. Hélas.

Destinée de l’oeuvre
Le roman, dédié à Bella, fut publié chez Gallimard, en mai 1968. Du fait de sa longueur et des événements politiques alors en cours, les premiers comptes rendus ne datèrent que de l'été. En novembre, il fut couronné par le grand prix du roman de l'Académie française. Il fut encensé par la critique. Jean Freustié, dans ‘’Le Nouvel Observateur’’ du 23 décembre 1968, s’enthousiasma : «C’est un livre extraordinaire, irritant, magnifique, propre à déclencher les passions. De ma vie je n'ai assisté au spectacle d'une telle délectation d'un auteur en présence de la bêtise. [...] Votre sottise propre vous saute aux yeux, vous emplit la bouche d'un goût amer. Vous n’êtes plus rien. C'est une singulière expérience. [...] Cest un livre fait pour casser l'orgueil. Pour casser tout. Au passage, et dans son pessimisme absolu, il ramène à zéro la passion sexuelle. [...] En dépit des longueurs, la démarche est splendide, royale peut-on dire. Ce qu'Albert Cohen ne met jamais en doute, et avec raison, c'est son pouvoir de création. Il avance et tout s'écarte devant lui. Je crois saisir en cet esprit très religieux, très religieusement juif d’Albert Cohen, un immense désir de pureté. Qu’on soit ou non d’accord avec le principe sous-jacent, on constatera que ce n’est pas là un des aspects les moins intéressants du livre. ‘’Belle du seigneur’’ est beaucoup plus qu’un roman : un monument, une cathédrale, un morceau de temps recréé dans sa générosité, sa totalité.»

Pour Bernard-Henri Lévy, «c’est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre».

François Nourissier, dans ‘’Les Nouvelles littéraires’’ du 12 septembre 1968, fut plus réticent : «Quel morceau ! Quel monstre ! 845 pages, 32 francs et à peu près autant d'heures de lecture que de francs : on est terrorisé. Il faut aussi confesser que les murmures, la réputation éclair et la vague de publicité qui accompagnent ‘’Belle du Seigneur’’ ont de quoi indisposer. On tente pourtant l'aventure. On plonge dans l'énorme histoire : alors le mécanisme joue et l’on est piégé. Des beautés éclatantes, des torrents de mauvais goût : on est emporté par l'un, ébloui par les autres. On sort de là un peu stupéfait, la tête vide - mais soyons francs : le jeu en valait la chandelle.»

Seul Angelo Rinaldi, dans ‘’L'Express’’ du 21 novembre 1986, fut à son habitude hostile : «L’écrivain, qui, de son propre aveu, ne s’est pas intéressé au système narratif de ses devanciers n’en a pas non plus inventé un qui innove. À moins de faire de pauvreté vertu. La tristesse et la pitié de Cohen devant la misère du monde et des passions sans but ne sont pas contestables. N'était-il pas condamné à la platitude en décrivant, à longueur de chapitres, des personnages qui profèrent des bêtises? Tout entier à ses proies attaché, le dénonciateur n’a-t-il pas négligé l’ombre nécessaire à la perspective dans la fiction? Avec lui, tout est trop clair. Sauf son succès de naguère et un enthousiasme que nous avions partagé. Celui-ci a diminué, comme s'est apaisé lui-même ce fleuve romanesque : il montre à la fois son peu de profondeur et la continuité de son débit. Faut-il voir dans l'apothéose de Cohen l'illustration du mauvais goût moyen d’une époque?»

Si Albert Cohen a mis trentre ans à écrire “Belle du seigneur”, il en aura fallu trente-huit pour passer du livre à l’écran. Dès sa parution , le roman fit tourner les têtes. Dans une lettre de trois pages à Albert Cohen, Catherine Deneuve exprima son désir d’incarner Ariane. Brigitte Bardot, qui s’estimait trop âgée, regretta de ne pas terminer sa carrière avec un tel rôle. Bernard-Henri Lévy fut pressenti pour le rôle de Solal. Mais Gallimard, dès 1968, céda les droits, pour trente ans, aux frères Hakim. Albert Cohen, qui, à l’époque, n’était pas riche, ébloui par cet amas d’argent, avait accepté. Mais, quand il découvrit qui étaient les frères Hakim, il s’en mordit les doigts. Leur filmographie (“Belle de jour”, “L’avventura”, quelques Carné) était flatteuse, mais leur réputation effroyable. Le projet fut mis en veilleuse. Les frères Hakim comptèrent sur la traduction anglaise qui ne parut que dans les années 90. En attendant, les droits furent cédés à des sociétés basées en Suisse, au Liechtenstein, à Guernesey. Mais il manquait un chaînon à ces cessions : elles n’avaient pas été notifiées à Gallimard, ce qui permit à maître Jacoby, qui avait été investi du droit moral sur l’oeuvre de l’écrivain, d’intenter un procès en 1998. Là-dessus, Glenio Bonder, jeune cinéaste brésilien, réalisa un formidable documentaire sur Cohen pour “Un siècle d’écrivains”. Ayant gagné la confiance de Bella Cohen, la veuve de l’écrivain, il proposa de racheter les droits à Gallimard qui, moyenneant finance, les récupéra et les lui rétrocéda. Secondé par Vincenzo Cerami, coscénariste de “La vie est belle”, et James Daearden, scénariste de “Liaison fatale”, Bonder tailla dans le roman-fleuve pour se concentrer sur l’histoire d’amour entrte Ariane (Ludivine Sagnier) et Solal (Alessio Boni), un des deux frères de la saga italienne “Nos meilleures années”. En 2006, le tournage eut lieu simultanément en français et en anglais.

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