Waterloo et victor hugo : genèse poétique





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WATERLOO ET VICTOR HUGO : GENÈSE POÉTIQUE1

La carrière poétique de Victor Hugo naît officiellement en 1817 avec la première mention orale de son nom sous la coupole de l’académie française, dans la séance publique du 25 août, suivie de son apparition dans la presse du lendemain. C’était à l’occasion du prix de poésie de l’académie, dont le sujet était connu depuis 1815 : « Le Bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie. » Victor Hugo y avait concouru in extremis et avait obtenu un encouragement au regard de son jeune âge, tandis que le poème de Casimir Delavigne, qui prenait pourtant spirituellement le contrepied du sujet, n’était pas retenu, de même que ceux d’une quarantaine d’autres participants. Saintine et Lebrun s’étaient partagé le prix, suivis par d’assez nombreux accessits, dont Charles Loyson. Sollicité directement par le jeune Victor Hugo, le secrétaire perpétuel accepta « de faire insérer [s]on nom » dans le « rapport imprimé2 » sur le prix. C’est là l’une des origines à peine cryptiques du livre « En l’année 1817 » des Misérables (I, III), avec le titre un rien redondant de son premier chapitre célèbre pour avoir inventé la nouvelle histoire, « L’année 1817 » (I, III, 1). Nul ne sera étonné d’y trouver une allusion au fameux prix de l’académie, et un vers satirique sur ce malheureux Loyson, dont la réputation ne cessait alors d’enfler paraît-il : « Même quand Loyson vole, on sent qu’il a des pattes3. » L’année 1817 domine ainsi le début du roman, tandis que la date de naissance de son auteur n’y fait qu’une apparition des plus discrètes vers la fin, à propos de cette « inondation de 18024 » qui remplit de fange une bonne partie de Paris, épargnant la maison de Racine mais non la statue de Louis XIV – « respectant, dans le dix-septième siècle, le poète plus que le roi5 ». Cela signifie sans doute qu’à l’âge démocratique les rois n’auront que ce qu’ils méritent, et que les poètes, même Racine, seront épargnés. En attendant, la place de 1802 reste bien marginale à côté de celle de 1817 – laquelle est elle-même écrasée à son tour par Waterloo, qui se taille comme il se doit la part du lion. Comment expliquer le rapport entre ces trois années importantes, dans ce roman où toutes les dates comptent6 ?

« Retournons en arrière, c’est un des droits du narrateur7 » : dans Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, reconstitution des brouillons de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, le premier distique du futur auteur d’Hernani est daté de 1814. Il se présente ainsi : « Le grand Napoléon / Combat comme un lion8. » Le témoin rapporte que ce n’étaient pas ses premiers vers, qu’il en avait fait d’autres dès 1809. L’espace laissé dans le manuscrit pour y intégrer une citation antérieure n’a jamais été rempli, si bien que ces vers deviennent de facto les premiers de Victor Hugo. Adèle Hugo, la fille de Victor Hugo, les a aussi notés dans son journal à la date du 6 août 1855, mais à la différence de sa mère elle écrit bien en toutes lettres qu’il s’agit des « deux premiers vers de [s]on père », et prend la peine de les commenter (plutôt bien), à la place de les dater (plutôt mal) : « Ceci est plat pour l’Enfant sublime qui devait faire quelques années après l’ode à Buonaparte9. » Ce n’est pas si plat que cela, d’autant que ces deux hexasyllabes forment aussi un alexandrin, et que les deux Adèle Hugo (mère et fille) profitent de cette citation pour expliquer la découverte pour ainsi dire spontanée par Victor Hugo des règles de la prosodie française ; tout au plus pourrait-on souligner la pauvreté de la rime, ce qui n’empêchera pas le poète de la réutiliser quand il sera en pleine possession de ses moyens. Non, ce qui serait inquiétant, « pour l’Enfant sublime », ce serait en effet que ces vers datassent de 1814 : les années 1808 ou 1809 seraient beaucoup plus vraisemblables. Car en 1815, ses vers ont une tout autre allure, et l’on serait bien empêché de mettre des progrès aussi fulgurants sur le compte seul de Waterloo, même si « la dernière bataille » n’y est pas pour rien.

Le chanoine Géraud Venzac publia en 1952 les premiers vers composés et conservés dans des cahiers par le jeune Victor Hugo10. Le premier des trois cahiers qui ont été retrouvés porte ce titre éloquent : Cahier de vers français / Traits d’histoire, fables, portraits, épigrammes, etc. / par Victor-Mary Hugo / 1815. Péguy a écrit en 1910 un Victor-Marie, comte Hugo ; qui écrira jamais ce Victor-Mary Hugo à l’anglaise, sans titre de noblesse, mais avec le millésime 1815 ? Année sombre et capitale pour lui : c’est en février, deux semaines avant ses treize ans, qu’il est arraché à sa mère, par décision de justice et volonté de son père, pour être enfermé à la sombre pension Cordier. L’écriture y deviendra son seul dérivatif. En 1815, la catastrophe historique aura donc été préparée par une catastrophe intime.

La page de titre du premier Cahier de vers français a manifestement été calligraphiée avant que les poèmes soient écrits, car ces derniers datent de 1815 et de 1816. Rien de très politique la première année, où dominent déjà les traductions de Virgile. La chanson « Vive le roi ! Vive la France ! » est l’exception qui confirme la règle. Elle est composée avant l’exécution du maréchal Ney (7 décembre), et apparemment aussi avant que la peine capitale ne devienne un sujet d’horreur : « Enfin ce maréchal perfide, / Ce Ney va marcher à la mort11 ». Le premier vers de cette chanson porte le premier écho (atténué) de Waterloo dans la poésie de Victor Hugo, encore assez conventionnel, métaphorique, indirect – mais efficace, et très en avance sur le « Corse à cheveux plats12 » d’Auguste Barbier : « Le Corse a mordu la poussière13 ». Le deuxième poème politique, ou historique ainsi que le précise le titre du cahier, peut-être le premier car il ne s’agit plus d’une chanson, s’intitule « Bonaparte » – et, cette fois, réserve une place réelle à Waterloo. C’est aussi à peu près le premier développement en alexandrins à rimes plates dans l’œuvre de Victor Hugo, forme appelée à un riche avenir... L’ordre des pièces dans le cahier incite à le dater de 1816 même si son auteur croira ou voudra se souvenir un bon demi-siècle plus tard qu’il a été écrit en juin 1815, « à la nouvelle de la bataille de Waterloo14 ». Il commence par une métaphore filée sur vingt alexandrins en deux phrases entre la chute d’un roc dans une montagne créant une avalanche de pierres et l’irruption de Bonaparte, « ce nouveau Marius15 », dans l’histoire de France, et ses conséquences sanglantes. Aussi la punition ne tarde-t-elle pas, que la voix du poète prend à sa charge :
Tremble, tyran : l’Europe et ses rois soulevés

Contre tes noirs projets se sont tous élevés ;

Tremble ! voici l’instant où ta gloire odieuse

Subira du Destin la main victorieuse.

Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirans,

Aux remords qui toujours poursuivent les Tyrans,

Tu voulus tout dompter dans ton brûlant délire,

Et, pour mieux l’affermir, tu perdis ton empire.

Mais du sang des Français cimentant tes malheurs,

Ta chute même, hélas ! nous fit verser des pleurs.

Champs de Waterloo, bataille mémorable,

Jour à la fois pour nous heureux et déplorable,

Qui pourrait exprimer votre sanglante h…

Et du Corse trembl……………………….

Frém………………………………………16.
Sans cacher sa jeunesse ultra, Victor Hugo fera publier par son épouse en 1863, dans le long chapitre intitulé « Les Bêtises que M. Victor Hugo faisait avant sa naissance », dix vers de ce poème (de « Tremble ! » à « déplorable »). Ils ne portent pas de titre, se terminent par une ligne de points, et sont présentés comme « des vers faits quelques jours après la bataille de Waterloo17 » par un enfant dont les convictions n’étaient « que l’écho de la croyance maternelle : haine de la révolution et de l’empire, amour des Bourbons18 ». Le manuscrit a été déchiré, intentionnellement selon Géraud Venzac : « On ne saurait dire par qui, mais sûrement pour la passion politique qui s’y exprimait19. » Du coup, la fin conservée n’est pas reprise non plus dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, malgré son intéressante comparaison entre Napoléon, les Titans et leur punition :
Telle on vit des Titans la troupe audacieuse

Élever jusqu’au ciel sa tête ambitieuse :

Trois fois, traînant des rocs, sa fureur entassa

Pélion sur Olympe, Olympe sur Ossa,

Trois fois, le dieu vainqueur, d’un coup de son tonnerre,

De leurs corps renversés couvrit au loin la terre20.
En faisant republier une partie de ces vers de prime jeunesse, à côté de quelques modifications dont il n’est pas forcément responsable (ponctuation et majuscules), Victor Hugo corrigera leur seule erreur de métrique : il avait compté Waterloo pour quatre syllabes. Son intervention restera minimale, puisqu’il se contentera de faire glisser le o final de trop en ouverture, transformant l’hémistiche « Champs de Waterlo-o » en apostrophe : « Ô champs de Waterloo ». Pourtant ce Waterlo-o quadrisyllabique mérite que l’on s’y arrête : sans même avoir besoin de s’appuyer sur l’autorité plus tardive de Pierre Larousse, pour qui « les mots Wagram, Waterloo, etc., doivent se lire Vagram, Vaterloo21 », il est à peu près certain que le jeune Victor Hugo devait prononcer non seulement Waterlo-o, mais bien Vaterlo-o. Pour lui qui se plaira bientôt à souligner son « nom saxon22 » légué par son « père vieux soldat23 » (de la République et de l’Empire), le surinvestissement paternel de ce Vaterlo-o montre assez que la présence du père de Marius sur le champ de bataille aura des racines profondes. En attendant, son propre patronyme offrait alors, sur la même dimension, trois phonèmes communs au nom de la bataille, et pas n’importe lesquels : le v initial, le o final, et le r central. Tout se passe ainsi comme si Victor Hugo était sorti tout armé de Vaterlo-o, soit de la chute de Napoléon : mort d’un empereur, naissance d’un poète. Autrement dit, une partie du programme de William Shakespeare, annoncé dans le « Waterloo » des Misérables sous cette forme explicite : « Les sabreurs ont fini, c’est le tour des penseurs24. » Cela permettrait, sinon de déterminer précisément le terminus a quo de l’obsessionnelle projection autobiographique de Victor Hugo en Napoléon qui amusait Péguy (« Il était si hanté de ce nom et de cette image de Napoléon que Napoléon lui sert de calendrier25 »), du moins d’expliquer l’héritage non moins obsessionnel que le colonel Pontmercy fait peser à travers la mort sur son fils Marius dans Les Misérables sous forme de titre de noblesse (baron d’empire) et de reconnaissance de dette (envers Thénardier)26, et plus largement enfin de comprendre l’ambition de l’auteur du roman de regagner à tout prix la bataille perdue. C’est la raison pour laquelle il autorise son épouse à publier en 1863 ce morceau du « Bonaparte » de 1816. Six ans plus tard encore, à Auguste Vacquerie qui lui demande quelques précisions sur ses premières œuvres, il répond depuis l’abbaye de Villers où il séjournait :
En 1815, juin, à la nouvelle de la bataille de Waterloo, je fis une quarantaine de vers commençant ainsi :
Ô fatal Mont-Saint-Jean ! désastre mémorable !

Jour à la fois pour nous heureux et déplorable !
Je ne me rappelle que ces deux vers qui contiennent une appréciation assez juste27.
Victor Hugo commet dans cette lettre au moins deux erreurs apparentes. La première, d’autant plus étrange que ces deux vers avaient été republiés six ans plus tôt, c’est d’imaginer qu’ils ouvraient un poème, alors qu’ils se trouvaient en son cœur. La seconde, c’est la réfection complète du premier de ces deux vers : conformément à une certaine vérité historique d’ordre objectif, Waterloo est remplacé par Mont-Saint-Jean28 (ce qui dissimule peut-être la parenté originelle entre Vaterlo-o et Victor Hugo, mais souligne du même coup ce que saint Jean Valjean doit à Mont-Saint-Jean) ; conformément à une certaine vérité historique d’ordre subjectif cette fois, désastre remplace bataille. De la version d’époque il ne reste plus que la rime « mémorable/déplorable », dont la richesse (cinq phonèmes !) fait oublier la faiblesse (deux adjectifs), et le second vers intégralement cité. Son antithèse – peut-être la naissance des antithèses dans la poésie de Victor Hugo – a en effet cette vertu, qui n’est pas des moindres, de pouvoir s’appliquer aussi bien au « Bonaparte » du jeune ultraroyaliste de 1816 qu’à « L’Expiation » de Châtiments.

Dans l’ode « Buonaparte », beaucoup plus connue que la précédente pour avoir eu les honneurs de la publication en plaquette puis en volume en 1822 et, plus rare encore, d’une citation par Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe (XXII, 15) entre Mme de Staël et Byron, Waterloo est l’objet d’une belle ellipse, d’autant plus frappante que l’incendie de Moscou est mentionné en toutes lettres :
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie

Fut l’aurore du grand réveil !
Il tomba Roi ; – puis, dans sa route,

Il voulut, fantôme ennemi,

Se relever, afin sans doute

De ne plus tomber à demi.

Alors, loin de sa tyrannie,

Pour qu’une effrayante harmonie

Frappât l’orgueil anéanti,

On jeta ce captif suprême

Sur un rocher, débris lui-même

De quelque ancien monde englouti29 !
Ce dizain si frappant par son attaque fulgurante, dont Victor Hugo se souviendra pour la clausule de « Mazeppa » (Les Orientales, XXXIV), par sa fin prométhéenne, souvenir du « Bonaparte » de 1816, et si curieux par son système de rimes puisque toutes ses rimes masculines ont la même terminaison en i, de même que la rime féminine centrale qui les réunit, réduisant de facto phoniquement à trois rimes une strophe qui en compte cinq, ce dizain réunit aussi les deux îles et fait tomber à l’eau… Waterloo. Mais le nom resurgit cinq ans plus tard dans le poème politiquement le plus important des Odes et ballades, qui a lui aussi connu son édition à part (dans le Journal des débats comme en plaquette), l’ode « À la colonne de la place Vendôme ». Datée de « février 1827 », elle marque la prise de distance définitive de Victor Hugo avec son enfance royaliste, et le début de son glissement vers la jeunesse libérale. Quatre maréchaux de France, pourtant ralliés à la Restauration, ayant été officiellement humiliés lors d’une réception à l’ambassade d’Autriche, il en profita pour tenter à l’échelle du pays la réconciliation entre ces deux France dont il était l’héritier, qui rempliront bientôt les deux hémistiches de son autobiographie en vers (« Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne30 ») :
Prenez garde ! – La France, où grandit un autre âge,

N’est pas si morte encor qu’elle souffre un outrage !

Les partis pour un temps voileront leur tableau.

Contre une injure, ici, tout s’unit, tout se lève,

Tout s’arme, et la Vendée aiguisera son glaive

Sur la pierre de Waterloo31.
Comme dans Hamlet, the time is out of joint à la fin de cette strophe proprement inouïe. La Vendée ultraroyaliste (et maternelle), dont le destin avait été de combattre aux côtés de Wellington contre son pays, est maintenant prête à prendre la revanche de l’Empire (paternel). Cette « pierre de Waterloo », si étrange eu égard à la réalité du terrain qui venait d’être défiguré par la construction de la butte du lion (inaugurée en novembre 1826), devient une pierre de touche pour la constitution d’une unité nationale tournée vers l’avant : tout l’inverse de celle que la Restauration tentait de recréer en enfermant dans une grande parenthèse ce qui s’était passé entre la mort de Louis XVI et le retour de Louis XVIII. En tout cas, ce
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