Les Origines orientales de la mythologie grecque





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Les Origines orientales de la mythologie grecque

Les origines orientales de la mythologie grecque

Qui n’a présent à l’esprit le mythe d’Aphrodite Astarté naissant, sur les côtes de la Grèce, de l’écume de la mer, et qui ne serait tenté de crier au sacrilège si l’on venait à lui dire que la déesse chantée par Homère et par tous les poètes de la Grèce est arrivée dans l’île de Chypre sur les bateaux des marchands phéniciens, et qu’elle a été adorée sous la forme d’une pierre noire avant de revêtir les traits de cette beauté idéale qui l’entoure de l’auréole d’une éternelle jeunesse ? Et pourtant ce mythe, dans lequel s’est incarné le caractère créateur et spontané du génie grec, n’avait pas, à l’origine, la signification que nous sommes habitués à y mettre. Les anciens le savaient bien, et, quand ils représentaient leur déesse sortant des flots, portée sur une conque marine qu’entourait une armée de dauphins, d’amours et de tritons, ils voulaient exprimer parla qu’elle était venue de par-delà les mers et que son culte avait été importé d’Orient en Grèce. Non, la blonde Astarté, ou de quelque autre nom qu’on la nomme, n’a pas été créée tout d’une pièce par le génie de la Grèce, pas plus que Minerve n’est sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Nous avons fabriqué une mythologie classique de convention, et ce panthéon immuable des douze grands dieux de l’Olympe, qui aurait passé tout d’une pièce des Grecs aux Romains, n’est qu’une invention du XVIIe siècle, jaloux de mettre en toutes choses celle belle uniformité qu’il avait fait triompher dans l’État, comme dans la langue et dans la poésie.

Ce sera l’honneur de l’archéologie au XIXe siècle d’avoir brisé ces cadres artificiels et d’avoir saisi les véritables liens des choses et leurs ramifications. Il n’existe pas, dans le domaine de la mythologie et de l’art, plus que dans celui de l’histoire naturelle, de génération spontanée. Il n’y a pas d’enfantement sans conception. Tout fait nouveau a son explication dans un fait antérieur. Toutes les créations de l’esprit humain ont à leur base un emprunt. Gréer, c’est mettre son cachet propre et l’empreinte de son génie à des élémens qu’on a reçus du dehors, et dire avec La Fontaine : « Je l’ai dit comme mien. »

La Grèce n’a pas procédé autrement. Elle a fait à l’égard de l’Orient ce que les modernes ont fait à l’égard des anciens. Elle a pris les matériaux de sa civilisation, non pas tant à l’Inde, avec laquelle elle était sans aucun contact depuis une longue série de siècles, qu’à ses voisins immédiats, à l’Egypte, à l’Asie Mineure, et surtout aux Phéniciens, qui ont joué, durant toute l’antiquité, le rôle d’intermédiaires entre l’Orient et l’Occident. Nous commençons à pouvoir l’établir pour sa mythologie, nous l’entrevoyons pour son art, et peut-être démontrera-t-on quelque jour que sa poésie religieuse, elle aussi, s’est inspirée de l’Orient, et que l’élément fondamental du drame grec, le chœur, avec ses strophes, ses antistrophes et ses répons, a été importé à Delphes par les femmes tyriennes que l’on faisait venir pour y chanter dans les fêtes sacrées d’Apollon.

Toutes ces idées, familières à ceux qui s’occupent des études sémitiques, se sont peu à peu imposées à l’attention des hellénistes dont l’esprit était ouvert aux questions dépassant l’horizon de la littérature classique. Ceux mêmes qui les combattent sont obligés d’en tenir compte. Tout récemment, elles ont donné lieu, au sein de l’Académie des Inscriptions, à une discussion d’un éclat et d’une ampleur inaccoutumés dont on n’a pas perdu le souvenir, et le dernier congrès des Orientalistes tenu à Genève, par une heureuse innovation, a ouvert une section Grèce-Orient, consacrée à l’étude des rapports de la Grèce antique avec l’Orient. Il est impossible, en effet, de toucher aux origines de la Grèce sans se heurter à la Phénicie, à l’Egypte, à l’Assyrie ; l’Histoire de l’Art dans l’antiquité, de M. Georges Perrot, en fournit presque à chaque page la preuve. Sous l’impulsion de son éminent directeur, l’Ecole normale est entrée dans cette voie, et nous avons vu de jeunes savans, nourris dans les études classiques, se tourner du côté de l’Orient et se tailler, pour le plus grand bien de nos études, leur domaine propre dans le champ si vaste de l’antiquité sémitique.

M. Victor Bérard est de ce nombre. Rompant avec les idées reçues, il s’est appliqué à rechercher les traces de la religion phénicienne dans les plus vieux cultes de l’Arcadie qui a été, avec Thèbes, l’un des foyers principaux de la religion grecque, et il l’a fait avec cet enthousiasme et cette ardeur juvénile qui ne connaissent pas de difficultés ; si pénétré de son sujet qu’il semble que ceux qui lui ont indiqué la voie soient des retardataires, et que si on n’accepte pas toutes ses conclusions on ne lui accorde rien. Il y a dans cette tentative un fait intéressant et nouveau, c’est qu’elle émane, non plus d’un orientaliste, qu’on pouvait toujours accuser de parti pris, mais d’un helléniste, qui vient apporter le précieux appui d’une connaissance approfondie des auteurs grecs à une thèse qui est la nôtre. Et, puisque M. Victor Bérard veut bien se réclamer de mon nom, mon seul mérite en cette affaire est d’avoir invoqué le témoignage de Pausanias et d’avoir dit, dans un travail ancien déjà, ce que je crois juste encore aujourd’hui : les cultes de Mégalopolis en Arcadie trahissent une influence phénicienne profonde, et la Vénus Uranie, Pandêmos et innomée de Mégalopolis, de même que la Vénus Uranie, Pandêmos et Apostrophia de Thèbes, ne sont que les trois formes, céleste, terrestre, infernale, que revêt dans tout l’Orient sémitique la grande déesse, au fond la seule, qui est un des élémens fondamentaux de cette triade qu’on retrouve partout, depuis Babylone jusqu’à Carthage, et que j’ai appelée la Trinité carthaginoise.

I

Lorsque après avoir longé les côtes de l’Attique on arrive en vue du Pirée, on ne remarque tout d’abord que les formes accidentées du Lycabète, auquel Athènes est adossée ; mais, peu à peu, on voit s’en détacher dans une lumière douce, dominant la plaine qui l’entoure, une petite hauteur aux flancs abrupts, que couronne une ligne pure et simple, harmonieuse dans ses contours, dont la vue fait éclater des cris d’enthousiasme et remplit l’âme d’émotion : c’est l’Acropole et le Parthénon. Telle est la magie des chefs-d’œuvre qui ont bercé notre jeunesse et dont l’humanité se nourrit depuis que la Grèce existe, qu’Athènes paraît se résumer dans son acropole de même que la Grèce tout entière se résume dans Athènes. Les chefs-d’œuvre ont un rayonnement qui fait pâlir tout ce qui les environne. Athènes a éclipsé Sparte, et, malgré ses défaites et ses dissensions intestines, elle a plus fait pour l’esprit humain que les armées et la puissante organisation militaire de sa rivale.

Et pourtant, derrière la merveilleuse efflorescence de cette civilisation, se dresse tout un passé qui l’a préparée et sans lequel on ne la comprendrait pas. Pallas a reçu des mains de Phidias son expression la plus parfaite et sa forme définitive ; mais la tête de Gorgone qui se voit sur son égide nous reporte à d’anciennes combinaisons religieuses dont les Grecs du temps de Périclès avaient perdu le sens. Ce n’est pas à Athènes qu’il faut chercher les origines de la mythologie grecque ; c’est à Thèbes, à Delphes, à Mantinée, sur les bords du lac Copaïs et sur les pentes du mont Lycée, dans tous les vieux sanctuaires de la Béotie et de l’Arcadie ; c’est là que le culte de Pallas comme celui de Déméter et beaucoup d’autres avec eux ont pris naissance pour se répandre ensuite sur toute la Grèce. Ces vieux sanctuaires en plein air avec leurs enceintes sacrées, leurs rites barbares, leurs bétyles et leurs divinités multiples et complexes, dont plusieurs ont continué d’êtres adorées sous des vocables sémitiques, contrastent singulièrement avec l’idée que nous sommes habitués à nous faire des cultes helléniques et nous apparaissent comme les témoins d’une autre religion, et ils viennent confirmer les récits longtemps méconnus des auteurs anciens sur les origines phéniciennes de quelques-uns des dieux les plus célèbres de la Grèce.

La Grèce a personnifié ses attaches avec le monde oriental on Cadmus, ce roi ou ce marchand phénicien, fils d’Agénor et de l’éléphassa, suivant les uns, de Tyro, suivant les autres, qui fut l’époux d’Harmonia et le père de Sémélé. On a cherché de divers côtés au nom de Cadmus une étymologie grecque ; mais ces étymologies n’ont pas plus de valeur que celles que les Grecs eux-mêmes fabriquaient pour expliquer les noms des dieux qu’ils ont reçus de l’étranger. Les Grecs ont donné à leurs étymologies un air de vraisemblance par les altérations qu’ils ont fait subir à ces noms, pour les plier aux exigences de leur langue, et ils ont greffé sur elles des mythes gracieux qui les ont popularisées ; mais au fond elles sont de même ordre que celles dont abonde l’ancienne littérature du peuple juif. Le nom de Cadmus est un nom sémitique ; de quelque façon qu’on l’explique, il est hors de doute qu’il se rattache à la racine Kedem, « Orient ». C’est Cadmus qui a donné aux Grecs l’alphabet, qu’ils ont appelé de son nom les « caractères cadméens », ou les phoinikeia, les « caractères phéniciens ». Ses rapports avec l’ancienne civilisation thébaine sont établis par l’accord unanime des auteurs grecs. Il est le fondateur de Thèbes, dont la citadelle a porté, jusqu’aux derniers temps de l’indépendance, le nom de Cadmée. Le dieu souverain de Thèbes lui-même, Elieus, est l’équivalent exact d’Elioun, le grand dieu phénicien que Sanchoniathon traduit par Hypsistos.

L’influence des Phéniciens ne s’est pas fait sentir en Béotie seulement. Partout où ils trouvaient une anse sûre, ces hardis marchands établissaient un comptoir. Deux choses le composaient : en haut, sur le rocher, un temple qui leur servait de phare et annonçait les plaisirs de la terre aux matelots pressés d’y apporter leurs ex-voto ; en bas, protégé par le promontoire, un port. Ils y installaient avec eux leurs divinités protectrices, Melqart, l’Hercule tyrien ; Astarté, et le souverain guérisseur, le dieu des incantations et des mystères, qu’ils sculptaient à la proue de leurs navires, le huitième des Cabires, Echmoun, dont les Grecs ont fait leur Esculape. De là viennent les innombrables Portus Herculis, Portus Veneris et les Asklèpieia qui bordent les côtes de la Méditerranée. Port-Vendres est un Portus Veneris ; Monaco s’appelait, de son nom complet, Portus Herculis Monœci, et les Grecs, ces grands inventeurs de mythes et d’étymologies séduisantes et artificielles, qui en connaissaient l’origine phénicienne, l’expliquaient par Hercule Monoïkos, c’est-à-dire Hercule qui n’a qu’un seul temple, le temple de Tyr. En réalité, le Portus Herculis Monœci est le « port d’Hercule qui donne le repos », en phénicien, Melkart Menouakh. Les îles, si nombreuses dans la Méditerranée, Icarie, Ébusus, Ithaque, Ethalie, Ænaria, Enarime, Enosim, Egylia, peut-être Egine, toutes commençant par le mot ei ou î, qui signifie « île » en phénicien, nous ont conservé le souvenir de ceux qui les premiers les ont colonisées ; Salamine, qui se retrouve dans l’île de Chypre et aux portes d’Athènes, est le mot propre en phénicien pour désigner un port, c’est le Havre de grâce.

De toutes les îles de la Méditerranée, Chypre est celle où l’influence phénicienne s’est fait le plus fortement sentir. L’épigraphie nous a permis de reconstituer l’histoire d’un royaume phénicien qui a occupé le sud de l’île, depuis le Vie ou le VIIe siècle avant notre ère. Au nord, dans la région de Lapithos et de Cérynie, des découvertes toutes récentes nous ont démontré l’existence d’un centre phénicien non moins important peut-être. Mais ; au-dessous de ces influences historiques, dont on peut déterminer la date, toute l’île est pénétrée par des influences plus profondes, qui ont laissé leur trace dans les noms de ses villes et de ses rivières et dans les cultes qui l’ont rendue célèbre par le monde entier.

C’est à Chypre qu’Astarté aborda, venant de la côte de Syrie ; les sanctuaires de Paphos et d’Idalie, où elle était adorée sous la forme d’une pierre conique, sont des sanctuaires sémitiques. De là, on peut la suivre dans ses pérégrinations jusqu’aux portes de la Grèce. L’île de Cythère, son séjour de prédilection, est tout imprégnée de souvenirs phéniciens. Là se trouvait le sanctuaire d’Aphrodite-Ourania, dont les Phéniciens avaient enseigné le culte aux habitans de Cythère ; ils leur avaient aussi enseigné l’art de teindre les étoiles en pourpre, et c’est à cette industrie que l’île doit son nom de Porphyrousa. Un de ses ports était appelé Phoinikous ; tout à côté se trouvait la petite île de Cothôn, « la petite » en phénicien.

De l’île de Cythère au continent grec, il n’y a qu’un pas. M. Clermont-Ganneau l’a franchi et, avec sa merveilleuse habileté à se retrouver dans les labyrinthes de la mythologie, il a suivi la trace des Phéniciens sur toutes les côtes du Péloponèse. Leur passage en Laconie est marqué par la ville d’Aphrodisias, située sur le promontoire même, en face de Cythère. Sur l’autre versant du cap Saint-Ange, le petit port de Sidé, fondé par Sidé, fille de Bélus, nous rappelle le nom de Sidon. Pénétrant plus avant, au fond du golfe de Laconie on rencontre Amyklée, ainsi appelée de Resef-Mikal, le dieu au javelot, l’Apollon phénicien, dont le nom revient à chaque instant sur les inscriptions de Citium et d’Idalie. Les Grecs en ont fait l’Apollon d’Amyklée, cet Apollon d’un aspect singulièrement oriental, qui avait, au dire de Sanchoniathon, quatre bras et quatre oreilles, peut-être en souvenir des quatre ailes qui couvraient le corps des grands dieux de l’Assyrie. Mais s’ils ont traduit son nom, les Grecs lui ont laissé son vocable, et ce vocable s’est imposé, dès l’époque homérique, à la ville qui était le centre de son culte en Grèce. Sparte même n’échappe pas à la loi commune, s’il faut en croire la tradition qui lui donne pour fondateurs les Spartoi, chassés de Thèbes, la rattachant ainsi à ces hommes nés des dents de dragon qu’avait semées Cadmus. La mythologie a exprimé la même idée en mêlant aux origines de Sparte le héros fabuleux Amyklas, frère de Lakedaimôn et père de Spartos.

De l’autre côté du Péloponèse, l’Élide présente des traces plus profondes encore de l’influence phénicienne. Hercule, dont les exploits marquent les étapes des Phéniciens dans le bassin de la Méditerranée, joue un grand rôle dans l’histoire fabuleuse de l’Elide. C’est lui qui la conquiert, avec le concours des Argiens, des Arcadiens et des Thébains, et qui plus tard nettoie les écuries d’Augias, le fils d’Eleus ou Elieus, ancêtre mythique des Eléens, en y faisant passer l’Alphée. Il est le grand importateur des arbres en Elide, et c’est sans doute à lui qu’on doit l’introduction du byssus, cette plante asiatique, de nom comme d’origine, et qu’on ne trouve nulle part ailleurs en Grèce. Toutes les légendes qui le concernent sont pleines de paronomasies qui font miroiter devant nos yeux des mots sémitiques. Le nom de l’Alphée est un mot sémitique, il signifie le bœuf, et peut-être est-ce l’origine du mythe des écuries d’Augias ; non loin de là était une autre rivière, l’Alkidas, dont le nom antique, Jardanos, n’était plus compris des Grecs ; nous savons à quelle langue il faut en demander l’explication, c’est le frère du Jourdain. Il n’est pas jusqu’à Elieus, le père d’Augias, qui ne nous rappelle cet autre Elieus, dieu souverain de Thèbes. Les anciens eux-mêmes avaient le sentiment du peu de solidité des étymologies grecques, et Pausanias nous dit que les Grecs ont joué sur les mots quand ils ont fait de cet Elieus ; par une légère modification, Hélios, le Soleil.

L’Alphée et l’Eurotas nous font remonter jusqu’au plateau central de l’Arcadie, d’où ils sortent pour arroser, l’un l’Elide, l’autre la Laconie. On ne s’attendrait pas, à première vue, avoir les Phéniciens pénétrer si avant dans l’intérieur des terres ; mais ceux qui ont longé les côtes du Péloponèse savent quelle terreur inspire encore aujourd’hui aux marins la masse formidable du cap Matapan, qui s’avance en pleine mer comme une paroi gigantesque, sans aucun abri contre les tempêtes qui assaillent les navires. Les Phéniciens devaient chercher à l’éviter, attirés d’ailleurs vers ces hauts sommets qu’on découvre de la pleine mer par une crainte superstitieuse ; et le culte y a conservé d’autant mieux son caractère oriental qu’ils étaient moins accessibles à la civilisation facile et au syncrétisme religieux des villes de la côte. C’est là que M. Victor Bérard a établi son quartier général, guidé par une inscription grecque dédiée à un Zeus Keraunos, « Jupiter foudre », dans lequel M. Foucart, le premier, n’avait pas hésité à reconnaître une divinité sémitique, et il s’est attaqué, non plus seulement à quelques divinités plus ou moins secondaires, mais à Zeus, au plus grec de tous les dieux, et à l’une des formes les plus vénérées de ce dieu, au Zeus Lykaios. Cela mérite qu’on s’y arrête.

Le mont Lycée a de tout temps été considéré par les Arcadiens comme leur montagne sacrée. Perdu au milieu d’un chaos de montagnes, dans la partie la plus sauvage de l’Arcadie, celle qui domine l’Elide, il inspirait une sorte de terreur religieuse. Tous les poètes grecs et latins, depuis Hésiode jusqu’à Ovide, ont chanté l’histoire de Lycaon, fils de Pelasgos. Zeus se rend un soir chez le tyran qui égorge son propre fils, et pose les chairs sur la table du dieu. Le dieu, irrité, met le feu à la maison de l’impie et le change lui-même en un loup. Ce sacrifice humain, le dieu qui y met le feu avant de disparaître, comme l’ange de Jéhovah lorsqu’il apparaît à Manoah pour lui annoncer la naissance de Samson, ce dieu qui porte le nom de la montagne, qui n’est pas le dieu du Lycée mais le dieu Lycée, comme le Zeus Carmel, le Zeus Casios et le Baal-Liban, nous transportent bien loin de la Grèce. Ici, c’est la conception même du temple et du culte, c’est-à-dire la manière d’adorer la divinité, ce qu’il y a de plus permanent dans la religion, qui est sémitique.

Le culte, chez les peuples sémitiques, peut toujours se ramener à un type uniforme, le culte des hauts lieux. Un tertre naturel ou artificiel, avec une plate-forme sur laquelle on adore la divinité. Au fond, c’est une réduction du culte des montagnes qui tient une si grande place dans les religions orientales ; qu’elles s’appellent Sinaï, Carmel, rocher sacré de la montagne de Sion, l’idée est toujours la même. Le dieu est représenté le plus souvent sous une forme rudimentaire et grossière : un cône, une pyramide, une pierre qui se dresse en l’air, un hermès, c’est-à-dire une pierre qui est un dieu. Il ne faut donc pas s’attendre à trouver sur les hauts lieux le temple à la façon des Grecs et des Romains. Un espace consacré, à ciel ouvert, avec une arche contenant l’image de la divinité, parfois recouverte d’une tente, et, par devant, un autel et quelques symboles sacrés qui participent de la divinité du dieu, voilà tout l’appareil du culte. C’est le type du sanctuaire que nous ont révélé dans ces dernières années les fouilles pratiquées dans l’Afrique romaine. Le sanctuaire d’Aïn-Tounga, celui du Baal-Carnensis, déblayé par M. Toutain, n’étaient pas faits de différente façon.

On croirait y être transporté en lisant la description que fait Pausanias du sanctuaire de Zeus Lykaios sur le mont Lycée : « Sur la plus haute pointe du Lycée est un tertre de terre : c’est l’autel de Zeus Lykaios. De là, on aperçoit presque tout le Péloponèse. Devant l’autel, deux colonnes se dressent, presque dans la direction du soleil levant ; des aigles avaient été gravés sur elles, mais à la mode très ancienne, et ils étaient dorés. C’est sur cet autel que l’on fait à Zeus Lykaios de mystérieux sacrifices. » Ainsi, un autel à ciel découvert et deux colonnes sur lesquelles deux aigles sont gravés « à la mode très ancienne », voilà ce dont se compose le sanctuaire.

Ces deux colonnes qui ont frappé Pausanias, et sur lesquelles il insiste à ce point, nous ramènent aux cultes de la côte de Syrie, dont elles sont un des élémens essentiels ; elles sont le symbole divin par excellence, l’image même de la divinité. Quand Hérodote visita le temple de Melkart à Tyr, il fut surpris d’y voir deux stèles, l’une d’or fin, l’autre d’émeraude, qui brillait durant les nuits, comme la colonne de fumée des Hébreux qui devenait colonne de feu pendant la nuit. Partout où nous trouvons le culte de Melkart, il se reconnaît à cette double colonne. A Malte, ce sont ces deux colonnes identiques de forme conique, rappelant la massue d’Hercule, dont les bases portent une même dédicace phénicienne et grecque à Melkart Baal de Tyr, en grec Héraklès Archégète. A Gadès, dans le temple d’Héraclès, on voyait deux colonnes de bronze, de huit coudées, et quelques-uns prétendaient même que c’était de là qu’était venu le nom des Colonnes d’Hercule. Il faut attribuer un sens analogue aux colonnes de bronze, couronnées de chapiteaux en forme de grenades, qui se dressaient dans le temple de Jérusalem, des deux côtés de l’entrée, et portaient les noms mystérieux de lakin et de Boaz. Les monnaies qui nous ont conservé les images des temples d’Ephèse et de Paphos nous présentent de même une façade décorée de deux colonnes libres ; sur les monumens de Carthage enfin, rien de plus fréquent que de voir, à la place occupée par les symboles divins, une colonne solitaire surmontée de la grenade. Ici, pas de grenade, pas de noms mystérieux ; mais cet aigle doré, de style archaïque, n’est autre chose que le disque ailé qui s’étale sur tous les monumens religieux de l’Egypte et de la Phénicie.

Les autres temples du Zeus Lykaios présentaient, avec quelques différences, la même disposition générale. La description qu’en donne Pausanias répond si fidèlement à celle du tabernacle juif qu’on la dirait copiée sur le livre de l’Exode : deux autels, avec deux tables et deux aigles égaux aux tables qui nous rappellent les chérubins dont les ailes se rejoignaient par-dessus l’arche de l’alliance. Notez aussi cette enceinte à ciel ouvert entourée de pierres, dans laquelle il était défendu aux mortels de pénétrer sous peine de mort. Celui qui y pénétrait était aussitôt lapidé. C’est la conception du Sinaï, que Moïse entoure d’une barrière, pour que le peuple ne risque pas de périr en s’approchant de Jéhovah. Le même usage se retrouve dans le sanctuaire qui occupait le sommet du Carmel, comme aussi dans le temple de Poséidon près de Mantinée, un Poséidon qui a, nous le verrons plus loin, de singulières attaches avec la Phénicie ; la stèle du temple, découverte par M. Clermont-Ganneau, nous a prouvé qu’il a été en vigueur jusqu’au temps d’Hérode dans le temple de Jérusalem.

L’origine étrangère du culte du Lycée ne ressort pas moins clairement des pratiques sanglantes dont il était entouré. On pourrait se demander si les termes assez enveloppés dont se sert Pausanias impliquent nécessairement l’horreur des sacrifices humains par lesquels on honorait Moloch en Phénicie, Melkart à Carthage ; le témoignage des auteurs anciens ne laisse aucun doute à ce sujet : « Pour nous, dit Platon, les sacrifices humains loin d’être une loi, sont une impiété ; pour les Carthaginois au contraire c’est un usage sacré. Et ne va point alléguer que seuls les barbares ont des lois si différentes des nôtres ; dans les fêtes du Lycée, les Hellènes font les mêmes sacrifices. » Ainsi donc du même coup Platon affirme la réalité des sacrifices humains du mont Lycée et leur affinité avec les pratiques religieuses des Carthaginois. Théophraste n’est pas moins catégorique : « Jusqu’à nos jours, dit-il, les Arcadiens dans leurs fêtes du Lycée et les Carthaginois dans leurs fêtes de Kronos font en commun des sacrifices humains ; bien plus, à certaines époques périodiques ils vont jusqu’à arroser l’autel du sang des leurs. » C’est ce que Pausanias exprimait d’une façon mythique lorsqu’il disait au commencement de ses Arcadiques : « Lycaon, fils de Pelasgos, porta sur l’autel de Zeus un enfant nouveau-né, le sacrifia et arrosa l’autel avec le sang. » S’il emploie, lorsqu’il parle de son temps, un langage plus énigmatique, c’est à cause de cette sorte de pudeur qu’on a de parler de certaines choses autrement que par euphémismes. Comme l’auteur de l’histoire de Jephté, on laisse planer un voile de mystère sur l’horreur de certains actes sacrés. Et Pausanias ajoute : « Je n’ai pas eu envie d’approfondir la chose ; qu’il en soit ce qu’il est et ce qu’il a toujours été. »

En Achaïe, les Patréens étaient, d’après une ancienne tradition, assujettis à une pratique analogue, et les sacrifices d’enfans ne devaient cesser chez eux que quand un roi étranger apporterait un dieu étranger. Or, après la prise de Troie, Eurypylos reçut comme butin un coffre, — nous dirions dans le langage biblique une arche, — dans lequel était enfermée la statue d’Héphaistos. L’ayant ouvert pour voir ce qu’il contenait, il fut frappé de folie, et un oracle lui dit qu’il recouvrerait la raison en consacrant cette arche en un lieu où l’on ferait des sacrifices étrangers. Il arrive à Patræ ; du même coup les sacrifices humains prirent fin ; les enfans libérés se rendirent pour célébrer leur délivrance dans le temple d’Aisymnètès, et le fleuve qui s’appelait auparavant Ameilichos « l’implacable », reçut le nom de Meilichos. Tout est à noter dans cette légende : les sacrifices humains appelés sacrifices étrangers et rattachés à un culte étranger ; cette arche sainte qui renferme l’image du dieu ; son propriétaire frappé de folie pour l’avoir ouverte, comme les gens de Beth-Semes qui sont frappés d’une plaie mortelle pour avoir regardé à l’intérieur de l’arche de Jéhovah ; enfin le nom de Meilichos, autour duquel tourne toute la légende, et qui nous a conservé, comme son homonyme le Milichus libyen, comme la Mulucha de Maurétanie, le nom à peine altéré du dieu Moloch ; les fleuves sont un des grands véhicules des noms divins. Il n’est pas jusqu’au temple d’Aisymnètès qui ne nous rappelle Echmoun, le dieu guérisseur, le grand libérateur, de même que l’Isménos, ce fleuve de Béotie, qu’Hésychius appelle le « pied de Cadmus », et près duquel se trouvait l’ismenion, le temple d’Apollon Ismène.

Comme le dieu de Patræ, le Zeus Lykaios, ou, si l’on aime mieux, le Baal Louki devait appartenir à la famille des Molochs. Au reste, le grand dieu des Phéniciens avait encore d’autres sanctuaires en Grèce. Il est difficile de ne pas le reconnaître dans ce Zeus Meilichios que nous retrouvons à Tégée, en pleine Arcadie, et à Sicyone, où il était adoré sous la forme d’une pyramide ; on peut suivre ses traces jusqu’en Attique, où Thésée lui immole des brigands, et jusqu’en Eubée, et c’est encore lui sans doute, qu’il faut reconnaître dans le dieu marin que Sanchoniathon appelle Diamichion ou mieux Dia Milichion, et qu’il identifie, comme le faisaient les Patréens, avec Héphaistos, la forme grecque de Phtah, le démiurge, le grand forgeron de l’univers et le prototype des Patèques phéniciens.

Le caractère profondément oriental de tous ces dieux de la Grèce antique nous fait comprendre certaines particularités, jusqu’à présent inexpliquées, du culte le plus célèbre de l’Elide, celui du Zeus Olympien. A Olympie comme à Jérusalem, l’accès du temple de Zeus était rigoureusement interdit aux femmes, qui ne pouvaient s’avancer que jusqu’à une certaine limite, la « barrière des femmes ». Mais elles avaient comme compensation certaines pratiques, singulièrement analogues à celles des pleureuses d’Adonie et de Thammouz, que les prophètes nous montrent se livrant à leurs lamentations jusque dans le temple de Jéhovah ; à un jour fixe, au moment où le soleil allait achever sa carrière, les femmes d’Olympie se frappaient la poitrine pour pleurer sur la mort d’Achille. Et ce n’étaient pas les seules ressemblances du temple d’Olympie avec celui de Jérusalem. Sans doute on voyait à Olympie la statue de Jupiter qui eût paru une profanation à Jérusalem ; mais on faisait à cette statue des onctions d’huile, usage qui paraissait étrange aux Grecs eux-mêmes, et le sanctuaire du dieu était fermé par un voile de laine, cadeau d’Antiochus, de fabrique assyrienne et teint de pourpre phénicienne, qui se repliait de haut en bas, comme le voile du temple de Jérusalem. Il est permis de se demander avec M. Clermont-Ganneau si ce voile ne serait par le propre voile du Temple, enlevé par Antiochus IV et offert par lui en trophée à Zeus olympien, dont il substitua le culte à celui de Jéhovah dans le temple de Jérusalem.

Les cultes de l’Attique ont en général un caractère plus doux et plus humain ; et pourtant on peut encore saisir le lien qui les rattache aux cultes de l’Arcadie et de la Béotie. En même temps que chez Lycaon en Arcadie, Zeus paraissait aussi chez Cécrops en Attique. Lycaon lui donna le nom de Lykaios, Cécrops celui d’Hypatos. Mais Cécrops et Lycaon n’avaient pas la même sagesse dans les choses des dieux. Cécrops ne voulut pas sacrifier d’être vivant, mais il fit brûler sur son autel des pains que les Athéniens appellent
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