Extrait de «Melancholia» de Victor Hugo





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date de publication06.08.2019
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Extrait de « Melancholia » de Victor Hugo
Au milieu du XIXème siècle, la révolution industrielle ayant entraîné un fort besoin de main d’œuvre, de nombreux enfants travaillent dans la grande industrie. Aucune loi ne les protège encore réellement : ils sont exploités, maltraités et travaillent dans des conditions difficiles. C’est dans ce contexte que Victor Hugo, dans son recueil poétique Les Contemplations, notamment dans le poème « Melancholia », extrait du livre III, paru en 1856, veut se faire le porte-parole de ces enfants : comment parvient-il à mettre son talent de poète au service d’une cause ? C’est ce que nous allons expliquer en analysant tout d’abord le tableau réaliste des enfants au travail que nous propose Hugo. Puis nous étudierons la façon dont le poète s’engage pour dénoncer cette injustice.
Le poète décrit de façon très réaliste les enfants au travail en exploitant le registre pathétique afin d’émouvoir le lecteur. Il insiste tout d’abord sur le portrait de ces jeunes enfants et leur extrême jeunesse, à travers le champ lexical de l’enfance comme l’illustrent ces expressions : « ces enfants » (v.1 et 17), « ces filles de huit ans » (v.3), « âge tendre » (v.24), « petits comme nous sommes » (v.15), « jeunesse en fleurs » (v.27). De même les enfants sont présentés comme tristes : « Pas un seul ne rit », dit le poète au vers 1, soulignant ainsi par cette négation totale la gravité du propos. Leur tristesse est également évoquée par une autre négation qui rappelle que ces enfants ne pratiquent aucune des activités habituelles de l’enfance : « Jamais on ne joue ». Par ailleurs le poète fait également le portrait physique des ces petits travailleurs qu’il décrits comme chétifs, faibles et fatigués : le champ lexical de la maladie est particulièrement exploité dans ce poème, avec des expressions comme « la fièvre maigrit » (v.2), « la cendre est sur leur joue » (v.12), « ils sont déjà bien las » (v.13). Le poète émeut le lecteur en présentant aussi ces enfants comme de doux anges condamnés injustement au pire châtiment, malgré leur innocence, ce que traduit le parallélisme de construction du vers 9 : « Innocents dans un bagne, anges dans un enfer ». L’idée que les enfants sont d’innocentes victimes des adultes est aussi évoquée par l’usage de certaines constructions de phrases comme « ce que nous font les hommes » : dans cette phrase, les enfants sont objets et non sujet du verbe. Enfin la solitude qui entoure les enfants, évoquée dès le vers 3 par l’expression « qu’on voit cheminer seules » complète ce tableau qui reflète la triste réalité d’une époque où l’on autorisait le travail des enfants. Cette image suscite donc la pitié du lecteur en soulignant leur faiblesse physique et leur innocence abusée.

Cependant ce tableau serait incomplet si l’on n’évoquait pas l’univers impitoyable dans lequel évoluent ces enfants. En effet, leur lieu de travail est décrit comme angoissant, la métaphore du « monstre hideux » (vers 9-10) capable de dévorer les enfants l’exprime bien. Sans doute faut-il comprendre que ce monstre terrifiant

« Qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre » (v.8)

est une vision d’enfants dont Hugo se fait le porte-parole. De même le monde du travail est présenté comme dangereux : la préposition qui introduit ce GN « sous des meules » évoque l’idée d’écrasement, danger qui guettait ces enfants à l’usine. Les conditions de travail sont également très difficiles : le travail est répétitif, ce que marque l’adverbe hyperbolique « éternellement » (v.5) ou la répétition de l’adjectif « même », au vers 6 :

« Faire (…) dans la même prison, le même mouvement »

La durée de travail est excessive : ils travaillent « quinze heures » (v.4), « de l’aube au soir » (v.5), ce qui ne laisse aucune place aux activités normales des enfants qui font entendre avec force leurs voix, par l’emploi du pronom « on » dans le vers 11 :

« Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue »

Dans ce vers, l’anaphore liée au parallélisme de construction donne encore plus de force aux voix des enfants. Enfin le poète décrit un univers froid et métallique qui ne semble guère adapté à des enfants ; le poète emploie une allitération en /t/ au vers 10 :

« Tout est d’airain, tout est de fer »

Cette allitération pourrait traduire la froideur, la dureté des lieux de travail. De plus le vocabulaire utilisé pour désigner ces lieux est fortement connoté et insiste sur l’absence de liberté des enfants : c’est un « bagne » (v.9), « un enfer » (v.9), « une prison » (v.6), lieux qui ne sont pas associés d’habitude au monde de l’enfance. Il existe donc un fort contraste entre l’image que le poète donne des enfants et le monde du travail dans lequel ils évoluent : une conclusion évidente s’impose au lecteur : les enfants ne sont pas faits pour ce monde dangereux, angoissant, dur et froid. Hugo défend la cause de ces enfants, dont il se fait le porte-parole.

En effet, dans ce poème, loin du romantisme lyrique de certaines de ces œuvres, Hugo se veut proche de ce qu’on a pu appeler le romantisme social : le poète s’engage contre la misère du peuple, mettant sa plume au service d’une cause. Même si le poète n’apparaît que très implicitement dans le texte car il n’emploie pas la première personne mais le pronom « on » (vers 3 et 26), le choix du vocabulaire permet cependant de comprendre quelle est l’opinion de l’énonciateur : des termes aux connotations très péjoratives comme « servitude infâme » (v.17), « œuvre insensée » (v.19 ou « travail mauvais » (v.23) traduisent la position très engagée de Victor Hugo, de même que les nombreux points d’exclamations ou des questions rhétoriques des premiers vers, afin de susciter la réaction de son lecteur. De même l’usage de certains modalisateurs comme « le plus certain » au vers 21 ou de l’interjection « hélas » mise à la rime est une façon de prendre position. Il s’agit donc d’une critique de la société qui permet le travail des enfants : Hugo dénonce ses contemporains, les accuse clairement d’être responsables de cette situation, en faisant entendre les petites voix enfantines qui crient :

«  (…) petits comme nous sommes,

Notre Père, voyez ce que nous font les hommes « (vers 15-16)

Il exploite à nouveau le registre pathétique comme outil de persuasion : comment rester insensible au désespoir crié par ces enfants ? Hugo fait ainsi le procès d’une société qui cherche le profit au détriment des plus fragiles, ce que traduit le CC exprimant tout à la fois la simultanéité temporelle et l’opposition :

« Travail (…) qui produit la richesse en créant la misère » (v.24)

Le poète dénonce donc le travail des enfants, en critiquant les responsables à qui ils cherchent à faire prendre conscience de l’injustice de la situation.

Victor Hugo veut également mettre en évidence les conséquences dramatiques du travail des enfants afin de dénoncer cette situation. Tout d’abord le travail imposé aux enfants empêche leur développement intellectuel : cela limite évidemment leur chance de s’élever dans la société. La force de cette idée est traduite par la personnification du travail, présenté sous les traits d’un criminel qui « tue (…) dans les cœurs la pensée » (v.20). L’enfant est déshumanisé, en travaillant, il perd ce qui le différencie de l’animal :

« Progrès (…) qui donne, en somme

Une âme à la machine et la retire à l’homme » (v.28)

Hugo évoque aussi les lourdes conséquences qu’entraîne le travail de l’enfant sur son développement physique : la force de l’exclamation nominale « Rachitisme ! » (v.18) est éloquente, ainsi que la reprise de l’image du travail criminel aux vers 19 et 20 en une métaphore filée :

« Travail (…) qui tue, œuvre insensée

La beauté sur les fronts (…) »

Ces deux conséquences terribles sont reprises à travers une proposition faisant office d’argument d’autorité : il évoque le travail qui

« ferait (…) d’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin ! »(v.22)

Le poète avance même un argument religieux ou moral pour convaincre ses lecteurs en faisant parler les enfants dans une prière adressée à Dieu puisque personne ne les écoute ou ne leur vient en aide dans la société, et souligne que le travail des enfants est conte la nature même car il « Défait ce qu’a fait Dieu » (v.19. Il s’agit donc bien de dénoncer une injustice en évoquant avec une grande force de persuasion les problèmes de développement physique et intellectuel de ces enfants.


Au terme de cette étude, le langage poétique apparaît donc bien comme une arme que Victor Hugo a su exploiter pour dénoncer le travail des enfants. En utilisant toutes les subtilités du registre pathétique, il touche le lecteur au plus profond de lui-même. Il pousse les lecteurs de son époque à s’interroger et à agir en leur dressant ce tableau terrible des enfants, de leurs conditions de travail et des conséquences que cela entraîne pour eux. De façon discrète mais efficace, il prend position et souhaite que chacun puisse s’indigner comme lui, dans cette société florissante en pleine révolution industrielle. C’est malgré tout cet engagement vers un romantisme qu’on peut qualifier de social que lui ont reproché les tenants de « l’art pour l’art » comme Théophile Gautier qui pensaient qu’ »il n’y a rien de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ».

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