Et si le printemps ne revenait pas ?”





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date de publication06.08.2019
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Hélène Morsly

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les hommes et l’étang

et si le printemps ne revenait pas ?”
projet de film documentaire d’hélène morsly


Alors je regardai. L’étang était là, sous moi, autour de moi :

j’étais contre lui et j’étais seul, et j’avais brisé ma solitude.

Il n’était pas une proie. Il serait le compagnon de ma vie.”

(Gaston Baissette, L’étang de l’Or)
L’étang

On pêche dans l’étang de Thau depuis la plus haute Antiquité et on y élève huîtres et moules depuis la fin du XIX° siècle. Ces pêches sont appelées « petits métiers », en regard des pêcheurs des mers et océans embarqués sur des chaluts ou thoniers. Elles se pratiquent avec divers types de filets, en plongée ou aux râteaux et récoltent loups, daurades, anguilles, clovisses ou palourdes. On pratique ces pêches sur tout le littoral languedocien et roussillonnais, riche en lagunes entre terres et mer Méditerranée.

Dans la région, l’étang de Thau est de loin le plus vaste (7500 hectares sur une longueur de 19 kilomètres), le plus profond (huit mètres en moyenne) et le plus riche en ressources. Marseillan, Mèze, Loupian, Bouzigues, Balaruc, Frontignan et Sète : la culture et l’identité des villes et villages alentour sont indissociables de la pratique de ces petits métiers.

Tout au long du XX° siècle, pour des raisons de garantie économique, la plupart de ces pêcheurs se sont tournés également vers la conchyliculture et élèvent les coquillages dans des tables disposées en divers endroits de l’étang.
Les hommes

La relation des êtres humains à un milieu aussi spécifique est toujours marquée d’une sorte de mystère, d’un lyrisme auquel on n’accède que si certains d’entre eux nous ouvrent un passage. Ceux qui incarneront, dans ce film, la relation des hommes à leur étang sont tous issus de familles de pêcheurs sétois. Ils nous amèneront et nous guideront sur l’étang et dans la progression du sujet. Je les filmerai, au fil des saisons, tout au long d’une année, dans leurs mas conchylicoles du quartier du Barrou et dans le quartier de la Pointe courte à Sète. Ensemble, dans leurs mas et sur l’eau, nous parlerons du métier, du milieu, des menaces qui pèsent.
« Et si le printemps... »

Car l’étang de Thau et les activités de pêche et de conchyliculture sont menacés. Essentiellement par une urbanisation massive sur son pourtour qui crée à la fois un conflit d’usages des espaces et une augmentation des pollutions engendrées par l’accroissement démographique. A ce jour un équilibre reste possible. Mais c’est en ce moment que l’avenir de l’étang se décide. En vingt ans, 80 % des pêcheurs “purs” (ne pratiquant pas conjointement la conchyliculture) ont cessé leur activité. Et la plupart des conchyliculteurs rencontrés me disent qu’après eux, « le déluge », que leur exploitation ne sera sans doute pas reprise.
Pour mesurer tout ce que nous pourrions perdre, nous tous, à la lente extinction de ces métiers et de cet environnement, il ne suffit pas d’énoncer des menaces. Il faut, je crois, éprouver ce qu’il en est.
C’est là qu’un rapport documentaire s’impose. Pour dire tout cela. Et pour ne pas tout dire : “Il ne faut pas faire le tour des choses. Elle est impérieuse en moi cette nécessité de ne pas explorer à fond la maison de ma grand-mère, ni l’étang” (Gaston Baissette).
Alors quelquefois, sur l’étang, nous laisserons le silence dire le reste, tout le reste : ce qui nous attache viscéralement aux pays dans lesquels nous vivons. Et qui nous font vivre.


le sujet et le propos


Petite histoire

Depuis une vingtaine d’années, l’avenir de l’étang de Thau s’assombrit, les conditions de travail deviennent plus difficiles.

Il y a deux ans, il m’a semblé utile de faire le point sur ce milieu et sur ces inquiétudes. Je cherche alors un interlocuteur qui pourrait m’aider à défricher le sujet. On me dirige vers Manuel Liberti, pêcheur et conchyliculteur, président à l’époque du Comité régional des pêches. En deux heures de temps, dans son mas conchylicole, pendant qu’il colle ses huîtres au ciment sur des cordes, nous faisons le point, le tour de la question... Elle est vaste.

Manuel fait preuve d’une pédagogie rare. Mais il y a à la fois l’histoire d’un milieu, ses qualités écologiques, la multiplicité des organisations professionnelles, la diversité des pêches, la relation à l’environnement urbain immédiat... Il faudrait tout pouvoir dire et je ne trouve pas d’angle précis pour un documentaire, rien qui ne « m’accroche » spécifiquement.

Deux ans plus tard, pour un autre film, je reviens au mas de Manuel. On reparle alors de la conchyliculture et des pêches, de l’avenir, de la transmission de ces métiers.
Et Manuel me propose de m’amener sur l’étang le lendemain matin.
« Regarde... »

Il me fallait passer par l’image pour comprendre ce qui se noue sur cette lagune et qui m’importe, ce que précisément je viens chercher : le rapport que les êtres humains entretiennent à leur milieu, à leur territoire et comment cela “fait culture”. C’est cette question-là que je travaille de film en film : comment le lien entre identité et territoire bâtit une culture commune, toujours fragile (lire note d’intention p.xx).
J’entre en adéquation pleine, entière, avec ce que je filme ce jour-là : un homme sur sa barque soulève, le regard gourmand, ses cordes d’huîtres pour me montrer « tous ces reflets à la lumière... Regarde... Y a pas d’engrais, y a pas de farines animales, y a pas de Monsanto... y a rien du tout... c’est l’étang de Thau ».

Alors je suis revenue, plusieurs fois, pour mieux voir. J’ai rencontré ce matin-là, et les jours qui ont suivi, un territoire d’une grande complexité et d’une beauté absolue. Et puis un homme : j’étais allée voir, il y a deux ans, le conchyliculteur mais surtout un représentant dans les instances syndicales et professionnelles ; j’avais découvert un pédagogue mais je n’avais pas mesuré son humanité. Sur l’étang, l’évidence s’impose : ce n’est pas seulement l’individu qui se bat pour son milieu, son travail, qui me conduit à ses tables, c’est la vérité d’un homme en son territoire qui s’exprime par ses gestes, ses regards, sa parole.

De retour vers Sète, pilotant la nacelle, les tables de terre de Bouzigues et de Mèze qui s’éloignent de nous, il me dit : « Quand tu es seul sur l’étang, tu rêves. Des fois je me dis que ces tables c’est comme des soldats de plomb qu’on aligne, tu sais ? Quand on est enfant... C’est comme des soldats de plomb qui nous protègent. »
Car c’est l’activité halieutique et conchylicole qui protège les rives de l’étang d’une urbanisation trop importante. C’est la permanence de cette activité qui protège aussi une culture ancienne, ce rapport des hommes à leurs lagunes. Ce sont ces pratiques professionnelles, en évolution constante, qui permettent à cette culture de se ressourcer, de se transformer, sans se “folkloriser” ni s’arc-bouter sur des mythes du passé. En un mot, de rester vive.
L’équilibre ou la perte

Mais pour combien de temps ?

L’étang de Thau est réellement menacé. Par un conflit d’usages des espaces, tout d’abord. Une seule visite en barque suffit pour le comprendre : tout du long, sur les berges, des mas conchylicoles. Cahutes modestes et colorées, de bois, de tôles, de briques et de parpaings de quelques mètres carrés, elles servent aux conchyliculteurs à travailler le coquillage et entreposer le matériel. Devant, pied dans l’eau, leurs barques s’amarrent.
Cependant... Entre 1990 et 1999, les communes littorales françaises ont accueilli 400 000 nouveaux habitants permanents. Depuis ce phénomène d’attractivité des zones littorales va toujours en s’accentuant. Près de 60% de la population mondiale vit dans ces zones, sur des bandes de terre guère plus larges qu’une soixantaine de kilomètres. « La densité estimée est de 170 habitants au km2, soit une valeur moyenne 5 fois plus importante que la densité moyenne des zones habitées. » (1).
L’Hérault, département français le plus attractif depuis dix ans, accueille 1500 habitants de plus chaque mois. Et pour la partie de ces populations nouvelles qui a le pied marin, il faut trouver à accoster leur bateau puisque la plaisance manque “cruellement” de place en France, en Méditerranée notamment.

Alors ces mas, parsemant le pourtour de l’étang de Thau sur ses cinquante kilomètres de côtes, occupent un espace convoité.
Ceci est dit brutalement. Il faut donc nuancer. Mais à peine.

Un développement équilibré de ces zones est possible et il n’y a pas à opposer frontalement l’accueil de nouveaux arrivants et le maintien d’activités traditionnelles. Tout est dans le souci de l’équilibre. Mais une chose est sûre : une trop forte poussée démographique, non maîtrisée, entraînera obligatoirement un accroissement des pollutions. A terme, elle peuvent mettre à mal de manière inéluctable la qualité des eaux, et par là même les pêches et la culture du coquillage. La norme de qualité des eaux de l’étang de Thau pour l’élevage des coquillages est deux cents fois supérieure à celle exigée pour les eaux de baignade.

Ce sont les qualités intrinsèques de la lagune (son étendue et sa profondeur), son renouvellement des eaux à la fois par les précipitations, le ruissellement de ses bassins versants, les échanges avec la mer et l’apport des rivières qui s’y jettent, liées au travail “d’assainissement” qu’exercent les coquillages, qui font de l’étang un petit miracle écologique.
En Languedoc-Roussillon, 58% de la population est concentrée dans les 16% de territoire situé dans les bassins versants bordant ses lagunes.

Les menaces ne sont pas frontales, mais insidieuses. Le territoire du pourtour est rogné, grignoté, au fil des ans. Un changement de Plan d’occupation des sols sur une commune, une zone d’activité reconvertie sur une autre, un schéma de mise en valeur de la mer remis subtilement en cause... Année après année, et jeu de mot compris, autour de l’étang c’est un étau qui se resserre.
Et les filets enfermés

D’ores et déjà, la plupart des pêcheurs et conchyliculteurs rencontrés, qui souvent ont hérité ce métier de leurs pères ou de leurs oncles, me disent qu’ils ne souhaitent pas que leurs enfants prennent la suite : « c’est trop dur, l’incertitude, l’avenir ». Tout en m’affirmant fièrement, dans un même temps, qu’il n’y a pas de plus beau métier que celui qui rend l’homme libre dans un travail et un milieu qui se confondent avec sa vie.
Un jour de cet hiver, Louis Molle, soixante ans, dans le quartier de la Pointe Courte à Sète, me montre ses filets enfermés au garage. Il me parle de son bonheur à avoir travaillé toute sa vie « sans patron » : « J’aurais pas supporté ». Puis il enchaîne, désemparé : « Mais après moi, y a pas eu de relève ». Et les filets, enfermés.
Toujours à la Pointe courte, Yvan Jouet, la cinquantaine, fils et petit fils de pêcheur, dit sur un ton de colère résignée : « Je ne pense pas que le temps où la pêche était bonne reviendra. La pêche et la plaisance ne vont pas ensemble. Depuis dix ans, il n’est pas rare que nos filets soient coupés. Moi, je pense que dans quinze ans, l’étang de Thau sera voué au tourisme. »
Manuel Liberti, lui, a quarante ans. Il sera peut-être le dernier d’une famille qui fournit en marins et en pêcheurs depuis cinq générations. C’est ce qu’il me dit, ce jour-là, sur sa barque : « Avec nous, c’est aussi une culture, toute une culture, qu’on ne pourra pas transmettre. Pas forcément à nos propres enfants d’ailleurs, mais tout simplement à ceux qui voudraient prendre la suite. »
Une culture, avec son langage propre et ses gestes appris. Et une poétique, immédiatement accessible à tous, qui y travaillent, qui y passent, qui promènent alentour. Une poétique de l’étang, des étangs, qui marque profondément l’identité de ce pays languedocien.
Il y a sur l’étang de Thau un sentiment d’éternité. On pressent la force qui s’y puise pour ceux qui s’y ressourcent. On sait qu’il n’y a rien d’immuable dans ce monde et on se prend à espérer que si, un peu, de temps en temps, que ces quelques instants de paix goûtés-là nous appartiennent à jamais. Et à ceux qui suivront, à ceux à qui on se doit de les transmettre.
Si ces pratiques s’éteignaient, doucement, insidieusement, si un jour on ne pêchait plus sur l’étang, si on ne vivait plus de l’étang... il ne s’agirait pas seulement d’un désastre économique qui, en soi, serait gravissime puisque plusieurs milliers de familles en vivent, en comptant les emplois induits (restauration, commerces, promotion touristique). Quelque chose d’incommensurable s’éteindrait. Une culture.
Ce matin-là sur l’étang, alors que je connais ces menaces « par cœur », que je m’y suis presque « résignée » à mon tour, je me suis demandée comment on pouvait imaginer une seule seconde que ce rapport-là à son milieu puisse être menacé ? Comment imaginer que ces hommes n’iront plus à l’étang ? Eux ou les suivants pour prendre la relève et piloter leurs barques ? Et comment imaginer que nous n’allions plus filmer sur l’étang ces « soldats de plomb » qui défilent devant les mas conchylicoles le long des berges de l’étang de Thau ? Comment ?
Et je me suis dit que c’était impossible, impossible à imaginer. Oui, quand on est là, en train de filmer ces hommes qui calent ou relèvent leurs filets, qui soulèvent leurs cordes d’huîtres, on ne peut pas se résigner, se dire que dans dix, quinze, vingt ans, le printemps des daurades, des anguilles, des loups, des palourdes et des moules ne reviendra pas.
1 - Construire ensemble un développement équilibré du littoral, Rapport Datar, 2004, Documentation française.

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