Des grâces que Dieu m’a prodiguées





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Des grâces que Dieu m’a prodiguées

de Jalal al-Din al-Suyuti

Paru dans P. Boucheron (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, Fayard, 2009, p. 488-493.

De tous ceux qui ont écrit au XVe siècle, peu sont encore aujourd’hui aussi lus et commentés dans le monde que Jalal al-Din al-Suyuti, auteur égyptien mort au Caire en 1505, à l’âge de soixante ans, en laissant derrière lui plusieurs centaines de livres, œuvre si foisonnante que personne à ce jour n’a été en mesure d’en proposer un inventaire définitif. Langue et grammaire arabe, droit et histoire, exégèse et lexicographie, traditions prophétiques (hadith) et mystique soufie, prose et poésie, médecine et astronomie : son œuvre embrasse volontairement tous les champs de l’islam, considéré aussi bien comme religion révélée, comme savoir hérité et transmis par des générations de savants, que comme passé donné en partage à la communauté des croyants, l’umma. Aux yeux des historiens de l’Orient médiéval, Suyuti est surtout le dernier représentant d’une culture encyclopédique en langue arabe qui trouva son épanouissement dans cette ville-monde que fut, plusieurs siècles durant, Le Caire. Après lui, peu emprunteront les voies d’une collecte aussi rigoureuse et systématique du savoir islamique. Aucun, surtout, ne mettra en scène avec autant de soin sa propre quête érudite, qui prend avec Suyuti les allures d’une véritable « geste » scolastique visant à restaurer et à transmettre dans son intégrité le patrimoine accumulé par des générations de musulmans lettrés.

Suyuti ne conçut pas autrement sa vie que comme une succession de combats menés pour écarter les ténèbres de l’« ignorance » et faire triompher la vérité. De cela, nul témoignage plus éclatant que le Tahadduth bi-ni‘mat Allah, long plaidoyer autobiographique en 21 chapitres composé entre 1485 et 1490. Le titre est clair sur ses intentions : Suyuti souhaite y exposer toutes les « grâces » (ni‘ma) dont le Créateur l’a comblé dans son infinie sagesse. Autrement dit, ses hauts faits personnels. Le procédé est commun dans la littérature autobiographique médiévale : qui aurait en effet l’impudence d’attribuer à l’effet de sa propre volonté des mérites dont Dieu seul est l’auteur ? Sous ces dehors traditionnels, Suyuti donne toutefois au genre une dimension inédite, en ne se limitant pas à l’apologie de sa formation savante, reçue auprès des meilleurs maîtres. Ces derniers, traités en un petit nombre de chapitres (chap. 7-11), s’effacent rapidement devant ce qui constitue le principal personnage de son livre : son œuvre écrite (chap. 14-21). Rassemblée au cœur de son autobiographie en une liste de 443 titres, minutieusement jaugée selon des critères rigoureux, sa production prolifique se présente comme un monument livresque édifié pour durer au-delà de sa propre mort. Suyuti ne se veut pas seulement le concepteur d’une bibliothèque cohérente et ordonnée. Il se vante d’en être, à proprement parler, le premier juge et le premier lecteur.

Auteur-lecteur, Suyuti est en effet, avant toute chose, un « fils des livres » (ibn al-kutub). C’est ainsi qu’il aurait été désigné, après que sa mère l’eut mis au monde, le 3 octobre 1445, dans la bibliothèque familiale où son père Kamal al-Din l’avait envoyée chercher un précieux ouvrage. Suyuti était issu d’une lignée de savants (oulémas) sunnites. Il resta étroitement lié au monde des écoles (madrasa) et des couvents (khanqah), qui s’étaient multipliés au Caire sous le règne des sultans mamelouks. Comme tant d’autres savants de son époque, il fut le produit d’un ethos familial, mais aussi des rivalités qui déchiraient le milieu des « travailleurs intellectuels », fort nombreux au Caire. Tout autant qu’eux, Suyuti sut profiter de la générosité intéressée des puissants, en remplissant diverses charges financées par des fondations émirales ou sultaniennes. Si les premiers chapitres du livre sont consacrés à établir les mérites de sa ville natale, de sa famille et de son père (chap. 2-5), le plus ancien de ses souvenirs d’enfance le ramène à cet univers des cercles d’enseignement du Caire, lorsque, âgé de trois ans à peine, il aurait assisté, en compagnie de son père, à la leçon d’un traditionniste (spécialiste du hadith) fort éminent et fort âgé. Il n’épargne ensuite au lecteur aucune des étapes successives de sa formation, en commençant par l’apprentissage du Coran par cœur à l’âge de huit ans. À quatorze ans, il maîtrise quelques manuels introductifs au droit shafi‘ite, ainsi que la célèbre Alfiyya de Malik, compendium d’exemples grammaticaux contenus dans mille vers. À la Shaykhuniyya, où il est étudiant, il profite en particulier de l’enseignement en langue arabe prodigué par al-Marzubani, bibliothécaire de l’institution.

Suyuti rapporte toutefois avoir, dès cette période, parcouru seul de nombreux livres. De ce temps aussi lui vient le goût de l’écriture, au départ des notes mises en forme, des textes résumant les ouvrages qu’il avait étudiés ou lus, bref tout l’attirail d’un bon élève de madrasa. L’écrit imprègne la vie des écoles cairotes. Tout ce qui est manuscrit paraît circuler aisément, y compris sous la forme de prêts à domicile, pour les livres que contenait la bibliothèque de la Shaykhuniyya. Les cahiers de notes réunis par Suyuti constituent de fait la base de son savoir – celui qu’il commença à son tour à enseigner à l’âge de dix-huit ans, dès 1463 ; celui qu’il ne cessa d’enrichir tout au long de sa vie. De ces « écrits » de jeunesse, ses « notes de cours » pour ainsi dire, il ne mentionne toutefois dans le Tahadduth qu’une quarantaine de titres, considérés comme suffisamment utiles pour être conservés. Tout le reste fut détruit.

Pour autant, la circulation des écrits ne se limite pas aux cercles restreints des maîtres et de leurs élèves. Gagnant le public plus anonyme des lettrés citadins, les textes peuvent rapidement se muer en véritables armes. Suyuti en fait rapidement l’expérience. Il n’a pas vingt ans et rédige un texte polémique, critiquant l’enseignement de la logique, le premier d’une longue série de pamphlets. Le reste de sa vie fut émaillé de ces scandales qui agitèrent à intervalles réguliers le petit monde des oulémas du Caire. Un long passage de son autobiographie leur est consacré (chap. 17). Car Suyuti y voit plus que de simples péripéties d’une vie bien remplie. Toutes les disputes auxquelles il est mêlé sont en effet, pour lui, autant de signes de la faveur que Dieu lui a accordée. Faveur très particulière que celle qui permet de prouver son attachement à la vérité et à la Loi, en les défendant coûte que coûte face à tous ses ennemis ! Mais Dieu, dit Suyuti, n’affirme-t-il pas dans le Coran avoir placé chaque prophète devant l’hostilité de « satans, hommes et djinns » ? En lointains héritiers des prophètes, les vrais savants de l’islam eurent aussi à subir les affronts des jaloux. Suyuti n’a pas de mal à trouver quelques exemples prestigieux, al-Shafi‘i, al-Bukhari ou al-Ghazali, dont la justesse des combats se mesure à ce que « les paroles de ces imams sont restées, se sont diffusées et se sont affirmées avec évidence, alors que ceux qui les avaient contestées sont tombés à jamais dans l’oubli ».

Les objets de ces polémiques (la prononciation d’un mot dans l’une des prières quotidiennes, le statut juridique des serments de répudiation, etc.) ne doivent pas nous tromper. Ce que défend Suyuti, c’est d’abord une certaine conception du savoir, détaché de toute imitation servile et bornée (taqlid) et défini avant tout comme l’art « des argumentations originales et des raisonnements incontestables » (al-tadqiqat al-badi‘a wa-l-tahqiqat al-mani‘a). Face à un problème donné, le savant se doit de réunir l’ensemble des « dits » sur le sujet, qu’ils émanent du Prophète ou des savants du passé. C’est ainsi qu’il peut produire des « raisonnements incontestables », car toujours appuyés sur la Tradition. Mais une fois cette opération achevée, il revient encore au savant de retenir la position la plus probable, c’est-à-dire la plus cohérente avec le donné révélé, même si cette position n’est pas celle de la majorité de ses pairs, passés et présents. C’est là où le travail se mue en « argumentation originale », en une démonstration parfois à contre-courant du consensus forgé au fil des temps.

Cette méthode s’est imposée très tôt dans le droit musulman, le fiqh, sous le nom d’ijtihad, cet « effort d’interprétation » mené sur les textes de la Tradition pour en tirer des normes juridiques solidement fondées. Contrairement à une opinion fort répandue, les « portes » de l’ijtihad ne furent jamais closes après la période de formation du droit musulman classique. Suyuti n’a d’ailleurs pas de mal à énumérer de nombreuses figures de savants qui pratiquèrent cet ijtihad jusqu’à son époque. Mais il entend aller plus loin, en unifiant l’ensemble des champs du savoir sur la Tradition et en leur appliquant uniment des principes méthodologiques inspirés du fiqh. Sur le modèle des « fondements du droit » (usul al-fiqh), discipline développée de longue date, il propose ainsi d’établir une nouvelle science, portant sur les « fondements de la langue arabe ». La formulation des fatwas (avis motivés s’appuyant sur le corpus traditionnel) en matière de soufisme constitue un autre exemple de ces transferts épistémologiques depuis le domaine juridique. Suyuti fut ainsi non seulement l’homme d’un savoir, il fut aussi l’homme d’une méthodologie considérée comme systématique, d’une véritable « scolastique » islamique.

La façon dont Suyuti présente son œuvre, au sein du chapitre 14, est entièrement façonnée par cette conception unificatrice du savoir. Sa liste de 443 titres n’obéit pas à un classement thématique, mais cherche d’abord à mettre en lumière la place de chaque ouvrage dans son entreprise de rénovation des sciences islamiques. Au sommet, l’auteur distingue 18 titres pour lesquels il s’est « distingué, c’est-à-dire des ouvrages sans équivalents jusqu’à présent dans le monde ». Il y mentionne notamment ses sommes sur l’exégèse coranique (al-Itqan) ou sur la langue arabe (Jam‘), que ses contemporains, nous dit-il, auraient été bien incapables de composer, tant leur rédaction nécessitait de « posséder des vues larges, de mener des recherches nombreuses et de ne pas reculer devant la fatigue ». Suivent ensuite 50 ouvrages considérés comme importants, mais non uniques en leur genre. Les textes plus brefs, dont les fatwas, constituent enfin le gros de sa production, sur lequel il s’attarde moins.

En classant ainsi sa « bibliothèque », Suyuti adopte une posture de combat : répondre tout d’abord à ceux qui l’accusent de n’être qu’un vulgaire compilateur de vieux manuscrits ; se situer, ensuite, par rapport, aux plus prestigieux savants de l’islam qu’il prétend égaler. Là se trouve en effet la « fine » pointe du Tahadduth. Parce qu’il domine l’ensemble des sciences islamiques de son temps, Suyuti entend être reconnu comme le « rénovateur » (mujaddid) de l’islam en cette fin de IXe siècle de l’Hégire. Suivant un dit célèbre du Prophète, le début de chaque nouveau siècle devait voir l’apparition d’une telle figure, appelée à revivifier l’ensemble du savoir religieux, à le sauver d’un oubli d’autant plus menaçant que le temps des origines se faisait plus lointain. Suyuti consacre à ces personnages un bref chapitre au terme de son plaidoyer autobiographique (chap. 20). Nombre d’entre eux, se plaît-il à rappeler, n’hésitèrent pas à se proclamer eux-mêmes « rénovateurs » de leur siècle.

Suyuti, homme de la renovatio religieuse ? La démonstration du Tahadduth suscita de violentes réactions. À la lecture des notices biographiques que ses confrères lui consacrèrent, on mesure à quel point les positions de Suyuti ont pu surprendre dans l’univers des lettrés cairotes. On peut ainsi s’étonner de l’anachronisme de ses écrits historiques, orientés vers la défense et illustration d’un califat pourtant vidé de tout poids politique à son époque. Archaïque, Suyuti l’est encore lorsqu’il défend le port du taylasan, ce voile de tête si couramment arboré par les savants de l’âge d’or abbasside, mais réservé sous les Mamelouks aux seuls grands qadis. Peu importent, toutefois, les objets de ces combats au parfum suranné. Car ils dissimulent ce qui fait la vraie nouveauté de Suyuti : un rapport renouvelé à la Tradition, dépassant les pesanteurs de l’univers scolaire du Caire. En bon « fils des livres », l’auteur du Tahadduth est plus encore le révélateur d’une mutation culturelle majeure, qui vit l’autorité du livre remplacer définitivement celle du maître au cœur des processus de transmission du savoir.

Son père avait eu pour principal objectif de former, protéger et placer ses meilleurs étudiants. Suyuti ambitionne de créer un réseau d’une autre envergure. Il conçoit le cercle de ses disciples d’abord comme l’espace où ses ouvrages font écho. Avec lui s’effacent quasi définitivement la figure du lettré voyageur et cette pratique constitutive de l’univers lettré médiéval, la pérégrination en quête de sciences (rihla). Suyuti n’a jamais quitté l’Égypte en dehors de deux pèlerinages à La Mecque, effectués à dix-neuf et vingt-trois ans. Lui ne se déplace pas, mais son savoir atteint des horizons lointains. « Depuis l’année 875 de l’Hégire, mes livres voyagent », affirme-t-il en introduction du chapitre 16 consacré à la dilatation géographique de son œuvre manuscrite. En Orient, vers la Syrie et l’Anatolie, le Hedjaz, le Yémen et l’Inde ; en Occident, vers le Maghreb et l’Afrique subsaharienne (Takrur) : autant de contrées où s’étend encore en cette fin de XVe siècle l’hégémonie culturelle cairote.

Suyuti n’est pas avare de détails sur les conditions de diffusion de ses livres. Nous devinons d’abord le rôle important que joue le marché du livre, très actif au Caire, avec ses relais vers Damas, La Mecque ou Tunis. Dès les années 1470, plusieurs savants effectuent des voyages réguliers pour s’approvisionner en livres du maître, qu’ils recopient au cours de longs séjours au Caire. Sur la route du Pèlerinage, ses étudiants n’hésitent pas à financer leurs voyages en vendant certains de ses manuscrits. C’est ainsi que son œuvre se diffuse rapidement dans la péninsule Arabique. Vers les marges du monde islamique enfin, l’Inde ou le Niger, ses ouvrages circulent surtout par la voie officielle. Ambassadeurs et vizirs de l’Inde, sultan et oulémas du Takrur lui rendent tour à tour visite dans les années 1480 et ne repartent pas sans avoir acquis ses principaux livres.

Suyuti sait s’entourer de bons copistes et n’hésite pas lui-même à prendre le calame qu’il maniait, dit-on, avec dextérité. À la fin de sa vie, la vente des livres représente d’ailleurs sa principale ressource. À sa mère, le « fils des livres » confia le soin de sa bibliothèque après sa mort en 1505. Constitués en une fondation pieuse inaliénable (waqf), les manuscrits qui la composaient pouvaient être mis à la disposition de toute personne souhaitant les copier ou les lire. Près de dix ans plus tard, ils furent transférés dans la grande mosquée al-Azhar pour y être protégés de toute déprédation lors de la prise du Caire par les Ottomans. Ils y restèrent des siècles durant.

Aujourd’hui encore, dans les bibliothèques du monde entier, 245 livres ou opuscules de Suyuti sont conservés sous forme manuscrite, souvent en plusieurs dizaines de copies. Sur ce total subsistant, 175 titres au moins ont fait l’objet d’une ou plusieurs éditions imprimées. On ne saurait mieux mesurer l’influence durable qu’il exerça et continue d’exercer sur le savoir religieux de l’islam sunnite. Sous ses excès égocentriques, le Tahadduth laisse affleurer une nouvelle configuration de l’autorité religieuse, appelée à un grand avenir au fil de toutes les « réformes » qu’a connues l’islam moderne et contemporain. « Nous vous avons précédé dans l’étude auprès des savants, pendant que vous preniez des connaissances dans les livres par le simple pouvoir de votre esprit », lui aurait lancé l’un de ses principaux détracteurs, Ibn al-Karaki. L’individu seul face aux livres (au Livre ?), l’autorité de l’écrit supplantant celle de la transmission orale : la geste scolastique de Suyuti esquisse bien à sa façon l’un des bouleversements sur lequel se construira le monde moderne.

Eric Vallet

Bibliographie

Jonathan P. BERKEY, The Transmission of Knowledge in Medieval Cairo: A Social History of Islamic Education, Princeton, Princeton University Press, 1992.

Kristen BRUSTAD, « Imposing Order : Reading the Conventions of Representation in al-Suyûtî’s Autobiography », Edebiyât, 7, 1997, p. 327-344.

Jean-Claude GARCIN, « Histoire, opposition politique et piétisme traditionaliste dans le Husn al-Muhâdarat de Suyûtî », dans Hommages à la mémoire de Serge Sauneron, II : Egypte post-pharaonique, Le Caire, IFAO, 1979, p. 287-316, repris dans J.-Cl. GARCIN, Espaces, pouvoirs et idéologies de l’Égypte médiévale, Londres, Variorum Reprints, 1987.

Éric GEOFFROY, « Al-Suyûtî », Encyclopédie de l’Islam, 2de éd., IX, p. 951-954.

Marjis J. SALEH, « Al-Suyuti and His Works: Their Place in Islamic Scholarship from Mamluk Times to the Present », Mamlûk Studies Review, 5, 2001, p. 73-90.

E. M. SARTAIN, Jalal al-Din al-Suyuti, Cambridge, Cambridge University Press, 1975 (édition arabe et commentaire en anglais du Tahadduth).




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