Essai pour introduire la méthode





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manière dont les causes opèrent est aussi la même. Selon toutes les règles de l’analogie, on doit justement s’y attendre. Si, après avoir essayé, nous trouvons que l’explication des phénomènes que nous utilisons pour une espèce ne peut pas s’appliquer au reste des espèces, nous pourrons présumer que cette explication, malgré son apparence de vérité, est en réalité sans fondement.
Pour décider de cette question, considérons qu’il y a évidemment la même relation d’idées, qui dérive des mêmes causes, dans l’esprit des animaux et dans celui des hommes. Un chien qui a enfoui un os oublie souvent l’endroit mais, s’il revient à cet endroit, sa pensée passe aisément [à l’idée] de ce qu’il a précédemment caché, et cela au moyen de la contiguïté qui produit une relation entre ses idées. De la même manière, s’il a été copieusement battu à un endroit, il tremblera en s’en approchant, même s’il ne découvre aucun signe d’un danger présent. Les effets de la ressemblance ne sont pas aussi remarquables mais, comme cette relation est un élément considérable de la causalité (dont tous les animaux jugent, on le voit avec tant d’évidence), nous pouvons conclure que les trois relations de ressemblance, de contiguïté et de causalité opèrent de la même manière chez les bêtes que chez les créatures humaines.
Il y a aussi des exemples de la relation des impressions qui suffisent à nous convaincre qu’il y a une union de certaines affections les unes avec les autres, aussi bien dans les espèces inférieures de créatures que dans les espèces supérieures, et que leur esprit passe fréquemment par une série d’émotions reliées entre elles. Un chien, chez qui s’éveille la joie, passe naturellement à l’amour et à la bienveillance, soit envers son maître, soit envers l’autre sexe. De la même manière, s’il est plein de peine et de chagrin, il devient querelleur et méchant ; et cette passion qui était d’abord du chagrin se convertit en colère à la moindre occasion.
Ainsi tous les principes internes qui sont nécessaires pour produire en nous de l’orgueil ou de l’humilité sont communs à toutes les créatures et, puisque les causes qui suscitent ces passions sont également les mêmes, nous pouvons justement conclure que ces causes opèrent de la même manière pour toute la création animale. Mon hypothèse est si simple et suppose si peu de réflexion et de jugement qu’elle peut s’appliquer à toutes les créatures sensibles, ce qui non seulement sera reconnu comme une preuve convaincante de sa vérité mais aussi sera considéré comme une objection à tout autre système.


Livre II : Des passions
Partie II
De l’amour et de la haine


Section I : De l’objet et des causes
de l’amour et de la haine
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Il est tout à fait impossible de donner une définition des passions de l’amour et de la haine, et cela parce qu’elles produisent uniquement une impression simple sans mélange ni composition. Il n’est pas non plus nécessaire d’en tenter une description tirée de leur nature, de leur origine, de leurs causes et de leurs objets, et cela à la fois parce que ce sont les sujets de notre recherche actuelle et parce que ces passions sont par elles-mêmes suffisamment connues par notre expérience et notre sentiment courants. C’est ce que nous avons déjà remarqué pour l’orgueil et l’humilité et nous le répétons ici pour l’amour et la haine ; et, en vérité, il y a une si grande ressemblance entre ces deux groupes de passions que nous serons obligés de commencer par une sorte d’abrégé de nos raisonnements sur les premières pour expliquer les secondes.
Alors que l’objet immédiat de l’orgueil et de l’humilité est le moi, cette personne identique dont les pensées, actions et sensations sont intimement saisies par notre conscience, l’objet de l’amour et de la haine est une autre personne dont les pensées, actions et sensations ne sont pas saisies par notre conscience. Cela est suffisamment évident par expérience. Notre amour et notre haine sont toujours dirigés vers un être sensible qui nous est extérieur ; et, quand nous parlons d’amour de soi, ce n’est pas au sens propre car la sensation qu’il produit n’a rien de commun avec cette tendre émotion que fait naître un ami ou une maîtresse. Il en est de même pour la haine. Nous pouvons être mortifiés de nos propres fautes et de nos propres folies mais nous n’éprouvons de la colère ou de la haine que par les offenses d’autrui.
Mais, quoique l’objet de l’amour et de la haine soit toujours une autre personne, il est clair que l’objet n’est pas, à proprement parler, la cause de ces passions et qu’il ne suffit pas, à lui seul, pour les susciter. En effet, puisque l’amour et la haine sont directement contraires dans la sensation que nous en avons et qu’ils ont le même objet en commun, si cet objet était aussi leur cause, il produirait ces passions opposées à un degré égal, et comme elles se détruiraient l’une l’autre dès le premier instant, aucune d’elle ne pourrait jamais apparaître. Il doit donc y avoir quelque cause différente de l’objet.
Si nous considérons les causes de l’amour et de la haine, nous trouverons qu’elles sont très diverses et qu’elles n’ont pas beaucoup de choses en commun. La vertu, le savoir, l’esprit, le bon sens et la bonne humeur d’une personne produisent l’amour et l’estime, tout comme les qualités opposées produisent la haine et le mépris. Les mêmes passions naissent de perfections corporelles telles que la beauté, la force, la rapidité et la dextérité et de leurs contraires ; et également d’avantages et de désavantages extérieurs dans la famille, les possessions, les vêtements, la nation et le climat. Il n’est aucun de ces objets qui ne puisse produire, par ses différentes qualités, de l’amour et de l’estime, de la haine et du mépris.
De l’examen de ces causes, nous pouvons tirer une nouvelle distinction entre la qualité qui opère et le sujet où elle se trouve. Un prince qui possède un majestueux palais commande l’estime du peuple pour cette raison, et cela premièrement par la beauté du palais et deuxièmement par la relation de propriété qui met en connexion le prince et le palais. Otez l’une des circonstances et vous détruisez la passion, ce qui prouve à l’évidence que la cause est une cause complexe.
Il serait fastidieux de suivre les passions de l’amour et de la haine à travers toutes les observations que nous avons faites sur l’orgueil et l’humilité et que l’on peut également appliquer aux deux groupes de passions. Il suffira de remarquer en général que l’objet de l’amour et de la haine est évidemment une personne pensante, que la sensation de la première passion est toujours agréable et que celle de la deuxième est toujours désagréable. Nous pouvons aussi supposer, avec quelque apparence de probabilité, que la cause de ces deux passions est toujours reliée à un être pensant, que la cause de la première produit un plaisir distinct et que celle de la deuxième produit une gêne distincte.
L’une de ces suppositions, à savoir que la cause de l’amour et de la haine doit être reliée à une personne ou un être pensant pour produire ces passions, est non seulement probable mais elle est trop évidente pour être contestée. La vertu et le vice, quand on les considère abstraitement, la beauté et la laideur, quand elles se trouvent dans des objets inanimés, la pauvreté et la richesse, quand elles concernent une tierce personne, ne suscitent aucun degré d’amour et de haine, d’estime et de mépris envers ceux qui n’ont aucune relation avec eux. Une personne qui regarde par la fenêtre me voit dans la rue et voit, derrière moi, un beau palais qui n’a aucun rapport avec moi. Je pense que personne ne prétendra que cette personne va me payer du même respect que si j’étais le propriétaire du palais.
Il n’est pas aussi évident à première vue qu’une relation d’impres­sions soit requise pour ces passions et cela parce que, dans la transition, l’une des impressions se confond tant avec l’autre qu’elles deviennent d’une certaine manière indiscernables. Mais, comme, dans l’orgueil et l’humilité, nous avons été facilement capables de faire la séparation et de prouver que toute cause de ces passions produit une douleur ou un plaisir distincts, je pourrais ici observer la même méthode avec le même succès en examinant en particulier les diverses causes et de l’amour et de la haine. Mais, comme j’ai hâte de prouver ces systèmes de manière entière et décisive, je diffère cet examen pour un temps. En attendant, je vais tenter de convertir à mon présent dessein tous mes raisonnements sur l’orgueil et l’humilité par un argument fondé sur une expérience indubitable.
Il est peu de personnes qui, satisfaites de leur propre caractère, de leur propre génie ou de leur propre fortune, n’aient pas le désir de se montrer au monde et d’acquérir l’amour et l’approbation de l’huma­nité. Or il est évident que les mêmes qualités et circonstances qui sont les causes de l’orgueil ou de l’estime de soi sont aussi des causes de la vanité et du désir de réputation, et que nous faisons toujours voir les points particuliers dont nous sommes, en nous-mêmes, le plus satisfaits. Mais, si l’amour et l’estime n’étaient pas produits par les mêmes qualités, selon que ces qualités nous sont reliées ou sont reliées à autrui, cette manière de procéder serait très absurde et nous ne pourrions attendre une correspondance entre les sentiments de toute autre personne et ceux que nous entretenons nous-mêmes. Il est vrai que peu sont ceux qui sont capables de former des systèmes exacts sur les passions ou de réfléchir à leur nature générale et à leurs ressemblances. Mais, [même] sans un tel progrès en philosophie, nous ne sommes pas sujets à de nombreuses erreurs sur ce point. Nous sommes suffisamment guidés aussi bien par l’expérience courante que par une sorte de présentation 10 qui nous dit ce qui agira sur autrui à partir de ce que nous éprouvons immédiatement en nous-mêmes. Puisque donc les mêmes qualités qui produisent l’orgueil ou l’humilité causent l’amour ou la haine, tous les arguments qui ont été employés pour prouver que les causes des premières passions font naître une douleur ou un plaisir indépendants de la passion s’appliqueront avec une égale évidence aux causes des secondes passions.

Partie II : de l’amour et de la haine

Section II : Expériences pour confirmer
ce système


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En pesant comme il faut ces arguments, personne n’aura de scrupule à donner son assentiment à la conclusion que j’en tire sur la transition qui se fait dans la suite des impressions et des idées reliées, d’autant plus que c’est là un principe en lui-même si aisé et si naturel. Mais, pour pouvoir mettre ce système hors de doute aussi bien en ce qui regarde l’amour et la haine qu’en ce qui regarde l’orgueil et l’humilité, il serait approprié de faire certaines nouvelles expériences sur toutes ces passions et de se rappeler les quelques observations que j’ai précédemment effleurées.
Pour faire ces expériences, supposons que je sois en compagnie d’une personne que j’ai auparavant considérée sans aucune amitié ni inimitié. J’ai ainsi l’objet naturel et ultime de ces quatre passions placé devant moi. Moi-même suis l’objet propre de l’orgueil et de l’humilité et l’autre personne est l’objet de l’amour et de la haine.
Considérons maintenant avec attention la nature de ces passions et leur situation les unes par rapport aux autres. Il est évident que voici quatre passions placées, pour ainsi dire, en carré, en connexion régulière les unes avec les autres et à distance les unes des autres. Les passions de l’orgueil et de l’humilité aussi bien que celles de l’amour et de la haine sont en connexion par l’identité de leur objet qui est le moi pour le premier groupe de passions et une autre personne pour le second groupe. Ces deux lignes de communication ou de connexion for­ment les deux côtés opposés du carré 11. De plus, l’orgueil et l’amour sont des passions agréables, la haine et l’humilité des passions pénibles. Cette similitude de sensation entre l’orgueil et l’amour et celle entre l’humilité et la haine forment une nouvelle connexion et peuvent être considérées comme les deux autres côtés du carré. En somme, l’orgueil est en connexion avec l’humilité, l’amour en connexion avec la haine par leurs objets ou idées, l’orgueil est en connexion avec l’amour et l’humilité avec la haine par leurs sensations ou impressions.
Je dis alors que rien ne peut produire l’une de ces passions sans soutenir avec elle une double relation, à savoir une relation d’idées à l’objet de la passion et une relation de sensation à la passion elle-même. C’est ce que nous devons prouver par nos expériences.
Première expérience. Pour procéder avec le plus grand ordre dans ces expériences, supposons d’abord, qu’étant placé dans la situation ci-dessus mentionnée, c’est-à-dire en compagnie d’une autre personne, un objet se présente qui n’ait aucune relation d’impressions ou d’idées avec l’une de ces passions. Supposons que nous regardions ensemble une pierre ordinaire ou un autre objet commun qui n’appartienne à aucun de nous et qui, par lui-même, ne cause aucune émotion, aucune douleur ni aucun plaisir indépendants. Il est évident que cet objet ne produira aucune des quatre passions. Faisons l’essai avec chaque passion, l’une après l’autre : l’amour, la haine, l’humilité et l’orgueil. Aucune d’elle ne s’éveille jamais au plus petit degré que l’on puisse imaginer. Changeons d’objet aussi souvent qu’il nous plaît, pourvu que nous en choisissions toujours un qui n’ait aucune de ces deux relations. Répétons l’expérience dans toutes les dispositions dont l’esprit est susceptible. Aucun objet, dans la grande variété de la nature, en aucune disposition, ne produira une passion sans ces relations.
Deuxième expérience. Puisqu’un objet auquel ces deux relations font défaut ne peut jamais produire une passion, donnons-lui seulement l’une de ces relations et voyons ce qu’il en résulte. Ainsi supposons que je regarde une pierre ou un objet commun qui m’appartienne ou appartienne à mon compagnon et qui, par ce moyen, acquière une relation d’idées à l’objet des passions. Il est clair qu’à considérer la question a priori, on ne peut raisonnablement attendre aucune émotion d’aucune sorte. En effet, outre qu’une relation d’idées opère secrètement et calmement sur l’esprit, elle donne une impulsion égale vers les passions opposées de l’orgueil et de l’humilité, de l’amour et de la haine, selon que l’objet nous appartient ou qu’il appartient à autrui, laquelle opposition de passions doit détruire les deux et laisser l’esprit parfaitement libre de toute affection, de toute émotion. Ce raisonnement a priori est confirmé par l’expérience. Aucun objet futile ou vulgaire, qui ne cause ni douleur ni plaisir indépendants de la passion, ne sera jamais capable, par ses propriétés ou par d’autres relations, soit à nous, soit à autrui, de produire les affections d’orgueil ou d’humilité, d’amour ou de haine.
Troisième expérience. Il est donc évident qu’une relation d’idées n’est pas capable, seule, de donner naissance à ces affections. Supprimons maintenant cette relation et mettons à sa place une relation d’impressions en présentant un objet agréable ou désagréable mais qui n’ait aucune relation avec nous ou avec notre compagnon et observons les conséquences. A considérer d’abord la question a priori comme pour la précédente expérience, nous pouvons conclure que l’objet aura une petite mais incertaine connexion avec ces passions. En effet, outre que cette relation n’est ni froide ni imperceptible, elle n’a pas l’incon­vénient de la relation d’idées et ne nous dirige pas avec une force égale vers deux passions contraires qui se détruisent l’une l’autre par leur opposition. Mais, d’un autre côté, si nous considérons que la transition de la sensation à l’affection n’est secondée par aucun principe qui produise une transition d’idées mais, qu’au contraire, quoique l’une des impressions se transfuse aisément en une autre, le changement d’objets est cependant supposé contraire à tous les principes qui causent une transition de ce genre, nous pouvons en inférer que rien de connecté avec la passion simplement par une relation d’impres­sions ne pourra jamais être la cause ferme et durable d’une passion. Ce que notre raison conclurait par analogie après avoir pesé ces arguments serait qu’un objet qui produit un plaisir ou une gêne mais qui n’a aucune sorte de connexion avec nous ou avec autrui peut donner à la disposition [d’esprit] un tour tel qu’elle puisse naturellement tomber dans l’orgueil ou l’amour, dans l’humilité ou la haine, et chercher d’autres objets sur lesquels elle puisse, par une double relation, fonder ces affections ; mais [elle conclurait aussi] qu’un objet qui n’a qu’une de ces relations, même la plus avantageuse, ne peut jamais donner naissance à une passion constante et solide.
Tous ces raisonnements se trouvent le plus heureusement exactement conformes à l’expérience et aux phénomènes des passions. Supposez que je voyage avec un compagnon à travers un pays auquel nous sommes totalement étrangers. Il est évident que, si les points de vue sont beaux, les routes agréables et les auberges confortables, cela peut me mettre de bonne humeur, tant à mon propre égard qu’à l’égard de mon compagnon de voyage. Mais, comme nous supposons que ce pays n’a aucune relation avec moi-même et avec mon ami, il ne peut jamais être la cause immédiate de l’orgueil ou de l’amour ; et donc, si je ne fonde pas la passion sur quelque autre objet qui soutienne avec l’un de nous une plus étroite relation, mes émotions doivent être considérées plutôt comme l’épanchement d’une disposition noble et humaine que comme une passion établie. Le cas est le même quand l’objet produit une gêne.
Quatrième expérience. Ayant trouvé qu’un objet sans aucune relation d’idées ou d’impressions et qu’un objet qui n’a qu’une seule relation ne sauraient jamais causer de l’orgueil ou de l’humilité, de l’amour ou de la haine, la raison seule peut nous convaincre, sans expérience supplémentaire, que tout ce qui a une double relation doit nécessairement éveiller ces passions puisqu’il est évident qu’elles doivent avoir quelque cause. Mais, pour laisser au doute aussi peu de place que possible, renouvelons nos expériences et voyons si, dans ce cas, l’événement répond à notre attente. Je choisis un objet tel que la vertu qui cause une satisfaction distincte. A cet objet, je donne une relation au moi et je trouve que, de la disposition des choses, il naît immédiatement une passion. Mais quelle passion ? Celle-là même de l’orgueil, avec laquelle l’objet soutient une double relation. Son idée est reliée à celle du moi, l’objet de la passion. La sensation qu’elle cause ressemble à la sensation de la passion. Pour être sûr de ne pas me tromper dans cette expérience, je supprime d’abord une relation, puis l’autre, et je m’aperçois que chaque suppression détruit la passion et fait que l’objet nous est parfaitement indifférent. Mais je ne me contente pas de cela. Je fais encore un essai supplémentaire et, au lieu de supprimer la relation, je la change en une relation d’un genre différent. Je suppose que la vertu appartient à mon compagnon, non à moi-même et j’observe ce qui résulte de ce changement. Je m’aperçois immédiatement que les affections se tournent de l’autre côté et que, délaissant l’orgueil où il n’y a qu’une seule relation, elles versent du côté de l’amour où elles sont attirées par une double relation d’impressions et d’idées. En répétant la même expérience et en changeant à nouveau la relation d’idées, je ramène les affections à l’orgueil et, par une nouvelle répétition, je les remets sur l’amour ou la bienveillance. Pleinement convaincu de l’influence de cette relation, j’essaie les effets de l’autre relation et, en mettant le vice à la place de la vertu, je convertis l’impression plaisante qui naît de la vertu en une impression désagréable qui provient du vice. L’effet répond encore à l’attente. Le vice, s’il se situe en autrui, éveille, au moyen de ses doubles relations, la passion de la haine au lieu de l’amour qui, pour la même raison, naît de la vertu. Pour continuer l’expérience, je change à nouveau la relation d’idées et je suppose que le vice m’appartient. Que s’ensuit-il ? Ce qui est ordinaire, un changement subséquent de la passion de la haine en humilité. Cette humilité, je la convertis en orgueil par un nouveau changement de l’impression et je trouve finalement que j’ai fermé le cercle et que, par ces changements, j’ai ramené la passion exactement dans la situation où je l’avais d’abord trouvée.
Mais, pour rendre la chose encore plus certaine, je change d’objet et, au lieu du vice et de la vertu, je fais l’essai sur la beauté et la laideur, la richesse et la pauvreté, le pouvoir et la servitude. Chacun de ces objets parcourt le cercle des passions de la même manière par un changement de leurs relations. Dans quelque ordre que nous procédions, soit par l’orgueil, l’amour, la haine, l’humilité, soit par l’humi­lité, la haine, l’amour, l’orgueil, l’expérience n’est pas le moins du monde modifiée. Certes, l’estime et le mépris s’éveillent dans certains cas à la place de l’amour et de la haine mais ce sont au fond les mêmes passions, seulement diversifiées par certaines causes que nous expliquerons plus loin.
Cinquième expérience. Pour donner une plus grande autorité à ces expériences, changeons la situation des choses autant que possible et plaçons les passions et les objets dans toutes les différentes positions dont ils sont susceptibles. Supposons, outre les relations mentionnées ci-dessus, que la personne avec qui je fais toutes ces expériences soit en étroite connexion avec moi, soit par le sang, soit par l’amitié. Nous supposerons que cette personne est mon fils ou mon frère ou qu’elle m’est uni par une fréquentation longue et familière. Supposons ensuite que la cause de la passion acquière une double relation d’impressions et d’idées avec cette personne et voyons quels sont les effets de toutes ces attractions et relations compliquées.
Avant de considérer ce qu’elles sont effectivement, déterminons ce qu’elles doivent être conformément à mon hypothèse. Il est clair que, selon que l’impression est plaisante ou pénible, la passion de l’amour ou de la haine doit s’éveiller envers la personne qui est ainsi en connexion avec la cause de l’impression par ces doubles relations que j’ai exigées depuis le début. La vertu d’un frère doit me le faire aimer, comme son vice ou son infamie doit éveiller la passion contraire. Mais, à en juger seulement par la situation des choses, je ne dois pas attendre que les affections en restent là et ne se transfusent jamais en une autre impression. Comme il y a ici une personne qui, au moyen de la double relation, est l’objet de ma passion, le même raisonnement exactement me conduit à penser que la passion ira plus loin. Selon l’hypothèse, la personne a avec moi une relation d’idées. La passion dont elle est l’objet, étant soit agréable, soit pénible, a une relation d’impressions avec l’orgueil ou l’humilité. Il est alors évident que l’une de ces passions doit naître de l’amour ou de la haine.
Tel est le raisonnement que je forme en conformité avec mon hypothèse et je suis content de trouver, après essai, que toutes les choses répondent exactement à mon attente. La vertu ou le vice d’un fils ou d’un frère non seulement éveille l’amour ou la haine mais aussi, par une nouvelle transition, par des causes semblables, donne naissance à l’orgueil ou l’humilité. Rien ne cause une plus grande vanité qu’une qualité brillante d’un de nos parents, rien ne nous mortifie plus que son vice ou son infamie. Cette exacte conformité de l’expérience à nos raisonnements est une preuve convaincante de la solidité de cette hypothèse sur laquelle nous raisonnons.
Sixième expérience. Cette évidence sera encore accrue si nous inversons l’expérience et que, conservant toujours les mêmes relations, nous commençons seulement par une passion différente. Supposez qu’au lieu de la vertu ou du vice d’un fils ou d’un frère, qui cause d’abord de l’amour ou de la haine et ensuite de l’orgueil ou de l’humilité, nous placions ces bonnes ou mauvaises qualités en nous-mêmes, sans aucune connexion immédiate avec la personne qui nous est reliée. L’expérience nous montre que, par ce changement de situation, toute la chaîne est brisée et que l’esprit n’est pas conduit d’une passion à une autre comme dans l’exemple précédent. Nous n’aimons ou ne haïssons jamais un fils ou un frère pour la vertu ou le vice que nous discernons en nous-mêmes quoiqu’à l’évidence les mêmes qualités en lui nous donnent un orgueil ou une humilité très sensibles. La transition de l’orgueil ou de l’humilité à l’amour ou à la haine n’est pas aussi naturelle que celle qui va de l’amour ou de la haine à l’orgueil ou à l’humilité. Cela, à première vue, peut être jugé contraire à mon hypothèse puisque les relations d’impressions et d’idées sont dans les deux cas précisément les mêmes. L’orgueil et l’humilité sont des impressions reliées à l’amour et à la haine. Moi-même suis relié à la personne. On devrait donc s’attendre à ce que des causes semblables produisent des effets semblables et à ce qu’une transition parfaite naisse de la double relation comme dans tous les autres cas. Cette difficulté, nous pouvons facilement la résoudre par les réflexions suivantes.
Il est évident que, comme nous sommes à tout instant conscients de nous-mêmes, de nos sentiments et de nos passions, leurs idées doivent nous frapper avec une plus grande vivacité que les idées des sentiments et des passions de toute autre personne. Mais toute chose qui nous frappe avec vivacité et apparaît dans une forte et pleine clarté s’impose, d’une certaine manière, à notre considération et devient présente à l’esprit à la plus petite allusion et par la relation la plus banale. Pour la même raison, dès que l’objet est présent, il fixe l’attention et l’empêche d’errer vers d’autres objets, quelque forte que puisse être leur relation à notre premier objet. L’imagination passe aisément des idées obscures aux idées vives mais le fait difficilement des idées vives aux idées obscures. Dans le premier cas, la relation est secondée par un autre principe ; dans l’autre cas, le principe s’y oppose.
Or j’ai observé que ces deux facultés de l’esprit, l’imagination et les passions, s’assistent l’une l’autre dans leur opération quand leurs propensions sont semblables et qu’elles agissent sur le même objet. L’esprit a toujours une propension à passer d’une passion à une autre passion qui lui est reliée ; et cette propension se renforce quand l’objet de l’une des passions est relié à l’objet de l’autre. Ces deux impulsions concourent l’une avec l’autre et rendent toute la transition plus coulante et plus aisée. Mais s’il arrive que, tandis que la relation d’idées demeure à strictement parler la même, son influence pour causer une transition de l’imagination cesse, il est évident que son influence sur les passions doit aussi cesser puisqu’elle dépend entièrement de cette transition. C’est la raison pour laquelle l’orgueil ou l’humilité ne se transfuse pas en amour ou en haine avec la même facilité que ces dernières passions de se changer en les premières. Si une personne est mon frère, je suis également le sien mais, quoique les relations soient réciproques, elles ont des effets très différents sur l’imagination. Le passage est coulant et libre de la considération d’une personne qui nous est reliée à la considération de nous-mêmes dont nous sommes à tout instant conscients mais, une fois que les affections sont dirigées sur nous-mêmes, l’imagination ne passe pas avec la même facilité de cet objet à l’autre personne, si étroite que soit sa connexion avec nous. Cette transition facile ou difficile de l’imagi­nation agit sur les passions et facilite ou retarde leur transition, ce qui prouve clairement que ces deux facultés, les passions et l’imagination, sont en connexion l’une avec l’autre et que les relations d’idées ont une influence sur les affections. Outre les innombrables expériences qui le prouvent, nous découvrons ici que, même quand la relation demeure, si, par une circonstance particulière, son effet habituel sur la fantaisie pour produire une association ou une transition d’idées est empêché, son effet habituel sur les passions qui nous conduit de l’une à l’autre est empêché de la même manière.
Certains peuvent peut-être trouver une contradiction entre ce phénomène et celui de la sympathie où l’esprit passe aisément de l’idée de nous-mêmes à celle de tout autre objet qui lui est relié. Mais cette difficulté s’évanouira si nous considérons que, dans la sympathie, notre propre personne n’est l’objet d’aucune passion et qu’il n’y a rien qui fixe notre attention sur nous-mêmes, comme dans le cas présent où nous sommes supposés être mus par l’orgueil ou l’humilité. Notre moi, indépendamment de la perception de tout autre objet, n’est rien en réalité. C’est la raison pour laquelle nous devons tourner notre vue vers des objets extérieurs et qu’il nous est naturel de considérer avec plus d’attention ceux qui nous sont contigus ou nous ressemblent. Mais, quand le moi est l’objet d’une passion, il n'est pas naturel de cesser de le considérer tant que la passion n’est pas épuisée, auquel cas la double relation des impressions et des idées ne peut plus opérer.
Septième expérience. Pour mettre encore à l’épreuve tout ce raisonnement, faisons une nouvelle expérience. Comme nous avons déjà vu les effets des passions et des idées reliées, supposons une identité de passions ave une relation d’idées et considérons les effets de cette nouvelle situation. Il est évident qu’en toute raison on doit ici attendre une transition des passions d’un objet à l’autre puisque la relation des idées est supposée se conserver encore et que l’identité des impressions doit produire une plus forte connexion que la plus parfaite ressemblance qu’on puisse imaginer. Si donc une double relation d’im­pressions et d’idées est capable de produire une transition de l’un à l’autre, une identité d’impressions avec une relation d’idées le peut d’autant plus. Conformément à cela, nous nous apercevons que, quand nous aimons ou haïssons une personne, les passions demeurent rarement dans leurs limites d’origine mais s’étendent aux objets contigus et englobent les amis et les relations de celui que nous aimons ou haïssons. Rien n’est plus naturel, quand nous avons de l’amitié pour une personne, de se montrer bienveillant envers son frère, et cela sans examiner davantage son caractère. Une querelle avec une personne nous fait haïr toute sa famille bien qu’elle soit entièrement innocente de ce qui nous déplaît. On rencontre partout ce genre d’exemples.
Dans cette expérience, il n’y a qu’une difficulté qu’il est nécessaire d’expliquer avant d’aller plus loin. Il est évident que, quoique toutes les passions passent aisément d’un objet à un autre qui lui est relié, la transition se fait cependant avec une plus grande facilité quand l’objet le plus important se présente d’abord et que le moins important vient ensuite que quand cet ordre s’inverse et que la priorité revient au moins important. Ainsi il nous est plus naturel d’aimer le fils en raison du père que le père en raison du fils, le serviteur en raison du maître que le maître en raison du serviteur, le sujet en raison du prince que le prince en raison du sujet. De la même manière, nous contractons plus facilement une haine contre toute une famille quand notre première querelle se fait avec le maître de maison que quand son fils, son serviteur ou quelque membre inférieur nous déplaît. Bref nos passions, comme d’autre objets, descendent plus facilement qu’elles ne montent.
Pour pouvoir comprendre en quoi consiste la difficulté d’expliquer ce phénomène, nous devons considérer que la même raison, exactement, qui détermine l’imagination à passer des objets éloignés aux objets contigus avec plus de facilité que des objets contigus aux objets éloignés fait qu’elle passe également plus facilement du plus petit objet au plus grand que du plus grand au plus petit. Tout ce qui a la plus grande influence se remarque davantage et tout ce qui se remarque davantage se présente plus promptement à l’imagination. Nous sommes plus enclins à négliger davantage dans un sujet ce qui est banal que ce qui paraît d’une importance considérable, surtout si cette dernière chose a la priorité et retient d’abord notre attention. Ainsi si, par hasard, nous considérons les
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