Essai pour introduire la méthode





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notre esprit comme de simples idées qui sont conçues comme appartenant à une autre personne, comme nous concevons toute autre chose de fait. Il est aussi évident que les idées des affections d’autrui se convertissent dans les impressions mêmes qu’elles représentent et que les passions naissent en conformité avec les images que nous en formons. Tout cela est l’objet de l’expérience la plus manifeste et ne dépend pas de notre hypothèse de philosophie. Cette science peut seulement être admise pour les phénomènes quoique, en même temps, il faut avouer qu’ils sont si clairs en eux-mêmes qu’il n’y a que peu d’occasions de l’employer. En effet, outre la relation de cause à effet par laquelle nous sommes convaincus de la réalité de la passion avec laquelle nous sympathisons, outre cela, dis-je, nous devons être aidés par les relations de ressemblance et de contiguïté afin d’éprouver la sympathie dans toute sa perfection. Et puisque ces relations peuvent entièrement convertir une idée en impression et communiquer à la première la vivacité de la seconde si parfaitement que rien ne se perd dans la transition, nous pouvons aisément concevoir comment le relation de cause à effet seule peut servir à renforcer et aviver une idée. Dans la sympathie, il y a une évidente conversion d’une idée en une impression. Cette relation naît de la relation des objets à nous-mêmes. Notre moi nous est toujours intimement présent. Comparons toutes ces circonstances et nous trouverons que la sympathie correspond exactement aux opérations de notre entendement et même qu’elle contient quelque chose de plus surprenant et de plus extraordinaire.
Il est désormais temps de détourner notre regard d’une considération générale sur la sympathie vers son influence sur l’orgueil et l’humilité quand ces passions naissent de la louange et du blâme, de la bonne et de la mauvaise réputation. Nous pouvons observer qu’aucune personne n’est louée par autrui pour une qualité qui ne produirait pas d’elle-même, si elle était réelle, de l’orgueil chez la personne qui la possède. Les éloges portent soit sur son pouvoir, soit sur sa richesse, soit sur sa famille, soit sur sa vertu, autant de qualités qui sont des sujets de vanité que nous avons déjà expliqués. Il est donc certain que si une personne se considérait sous le même jour que celui où elle apparaît à son admirateur, elle recevrait d’abord un plaisir séparé et ensuite de l’orgueil, de l’auto-satisfaction, selon l’hypothèse expliquée ci-dessus. Or rien ne nous est plus naturel que d’embrasser les opinions d’autrui sur ce point, aussi bien par la sympathie, qui nous rend tous ses sentiments intimement présents, que par le raisonnement, qui nous fait regarder son jugement comme une sorte d’argument en faveur de ce qu’il affirme. Ces deux principes d’autorité et de sympathie influencent presque toutes nos opinions mais ils doivent avoir une influence particulière quand nous jugeons de notre propre valeur et de notre propre caractère. De tels jugements s’accompagnent toujours de passion 9 ; et rien ne tend plus à troubler notre entendement et à nous précipiter dans des opinions, même déraisonnables, que leur con­nexion avec une passion qui se diffuse dans l’imagination et donne une force supplémentaire à toute idée reliée. A cela, nous pouvons ajouter qu’étant conscients d’une grande partialité en notre faveur, nous nous réjouissons particulièrement de tout ce qui confirme la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, et nous sommes facilement choqués par tout ce qui s’y oppose.
Tout cela paraît très probable en théorie mais, afin de donner une pleine certitude à ce raisonnement, nous devons examiner les phénomènes des passions et voir s’ils s’accordent avec lui.
Parmi ces phénomènes, nous pouvons estimer qu’il en est un qui est très favorable à notre propos actuel : quoique la renommée soit en général agréable, nous recevons pourtant une plus grande satisfaction de l’approbation de ceux que nous estimons et approuvons nous-mêmes que de ceux que nous haïssons et méprisons. Dans une même proportion, nous sommes surtout mortifiés par le mépris des personnes dont le jugement a pour nous une certaine valeur et nous sommes pour une grande part indifférents à l’opinion du reste du genre humain. Mais si l’esprit recevait de quelque instinct originel un désir de renommée et une aversion pour la mauvaise réputation, renommée et mauvaise réputation nous influenceraient sans distinction, et chaque opinion, selon qu’elle serait favorable ou défavorable, susciterait également ce désir et cette aversion. Le jugement d’un sot est le jugement d’une autre personne aussi bien que le jugement d’un sage et il est seulement inférieur par son influence sur notre propre jugement.
Nous ne sommes pas seulement plus satisfaits de l’approbation d’un sage que de celle d’un sot mais nous recevons une satisfaction supplémentaire de la première approbation quand nous avons fréquenté longtemps et intimement ce sage. Ce qui s’explique de la même manière.
Les louanges d’autrui ne nous donnent jamais tant de plaisir que quand elles coïncident avec notre propre opinion et nous mettent en valeur par les qualités où nous excellons surtout. Un simple soldat estime peu l’éloquence, un juriste le courage, un évêque l’humour, un marchand le savoir. Quelque estime qu’un homme puisse avoir pour une qualité considérée abstraitement, quand il est conscient qu’il ne la possède pas, les opinions du monde entier lui donnent peu de plaisir sur ce point, et cela parce qu’elles ne seront jamais capables d’entraî­ner derrière elles sa propre opinion.
Rien n’est plus habituel, chez des hommes de bonne famille mais de fortune restreinte, que de quitter leurs amis et leur pays et de chercher leur gagne-pain dans des emplois bas et manuels parmi les étrangers plutôt que parmi ceux qui connaissent leur naissance et leur éducation. Là où nous allons, disent-ils, nous serons inconnus. Personne ne soupçonnera de quelle famille nous sommes issus. Nous serons loin de tous nos amis et de toutes nos connaissances et, de cette façon, notre pauvreté et notre basse condition seront plus facile à porter. En examinant ces sentiments, je trouve qu’ils offrent de très nombreux arguments convaincants en faveur de notre propos actuel.
Premièrement, nous pouvons en inférer que la gêne [que nous ressentons] en étant méprisés dépend de la sympathie et que cette sympathie dépend de la relation des objets à nous-mêmes puisque la gêne est la plus importante quand elle vient du mépris de personnes qui, à la fois, nous sont liées par le sang et par la contiguïté spatiale. C’est pourquoi nous cherchons à diminuer cette sympathie et cette gêne en séparant ces relations, en nous situant à proximité d’étrangers et à distance de nos parents.
Deuxièmement, nous pouvons conclure que des relations sont requises pour la sympathie, non pas considérées absolument en tant que relations, mais par leur influence pour convertir nos idées des sentiments d’autrui en ces sentiments mêmes au moyen de l’association entre l’idée de leurs personnes et l’idée de notre propre personne. En effet, ici, les relations de parenté et de contiguïté subsistent toutes les deux mais, n’étant pas unies dans les mêmes personnes, elles contribuent à la sympathie à un degré moindre.
Troisièmement, cette circonstance de la diminution de la sympathie par la séparation des relations est digne de notre attention. Supposez que je me trouve dans une situation misérable parmi des étrangers et que, par conséquent, je sois traité avec mépris. Je me trouve pourtant plus à l’aise dans cette situation que si j’étais chaque jour exposé au mépris de mes parents et de mes concitoyens. Ici, je sens un double mépris, celui qui vient de mes parents, mais ils sont absents, et celui qui vient de ceux qui m’entourent, mais ce sont des étrangers. Ce double mépris est également renforcé par les deux relations de parenté et de contiguïté. Mais comme ces personnes qui sont en connexion avec moi par ces deux relations ne sont pas les mêmes personnes, la différence des idées sépare les impressions qui naissent du mépris et les empêche de se fondre l’une dans l’autre. Le mépris de mes voisins a une certaine influence, tout comme celui de mes parents, mais ces influences sont distinctes et ne s’unissent jamais comme quand le mépris provient de personnes qui sont à la fois mes voisins et mes parents. Ce phénomène est analogue au système de l’orgueil et de l’humilité expliqué ci-dessus, qui peut sembler si extraordinaire à l’appréhension du vulgaire.
Quatrièmement, dans cette situation, une personne dissimule naturellement sa naissance à ceux avec qui elle vit et est très gênée si quelqu’un la soupçonne d’être d’une famille nettement supérieure à sa fortune présente et à son train de vie actuel. Tout dans le monde est jugé par comparaison. Ce qui est une immense fortune pour un gentilhomme est une misère pour un prince. Un paysan se jugerait heureux d’une terre qui ne fournit pas le nécessaire à un gentilhomme. Quand un homme s’est accoutumé à un train de vie brillant ou qu’il s’en juge digne par sa naissance et sa qualité, tout ce qui est inférieur à ce train de vie lui est désagréable et même humiliant et c’est avec grand soin qu’il cache ses prétentions à une meilleure fortune. Ici, à l’étranger, il connaît lui-même son infortune mais, comme ceux avec qui il vit l’ignorent, la réflexion et la comparaison désagréables sont seulement suggérées par ses propres pensées et jamais il ne les reçoit par sympathie avec autrui, ce qui doit beaucoup contribuer à son bien-être et à son bonheur.
S’il y a des objections à cette hypothèse que le plaisir que nous recevons de la louange naît d’une communication des sentiments, nous trouverons à l’examen que ces objections, quand elles sont prises sous un jour approprié, serviront à la confirmer. La renommée populaire peut être agréable même à un homme qui méprise le vulgaire mais c’est parce que le grand nombre de ces gens donne un poids et une autorité supplémentaires. Les plagiaires apprécient des louanges qu’ils ont conscience de ne pas mériter. Ce sont des sortes de châteaux en Espagne où l’imagination s’amuse de ses propres fictions et tâche de les rendre fermes et stables par la sympathie des sentiments d’autrui. Les orgueilleux sont blessés au plus haut point par le mépris bien qu’ils ne soient pas le moindre du monde prêts à y donner leur assentiment ; mais c’est à cause de l’opposition entre la passion qui leur est naturelle et celle qu’ils reçoivent par sympathie. Un amoureux fou est de la même manière très mécontent quand vous blâmez et condamnez son amour, bien qu’il soit évident que votre opposition ne peut avoir d’influence que par son emprise sur lui et par sa sympathie avec vous. S’il vous méprise ou s’il s’aperçoit que vous plaisantez, tout ce que vous dites n’a aucun effet sur lui.


Partie I : de l’orgueil et de l’humilité

Section XII: De l’orgueil
et de l’humilité des animaux

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Ainsi, sous quelque jour que nous considérions ce sujet, nous pouvons toujours observer que les causes de l’orgueil et de l’humilité correspondent exactement à notre hypothèse et qu’aucune chose ne peut susciter l’une de ces passions à moins qu’elle ne nous soit reliée et qu’à la fois elle ne produise un plaisir ou une douleur indépendants de la passion. Nous avons prouvé non seulement qu’une tendance à produire du plaisir ou de la douleur est commune à toutes les causes d’orgueil ou d’humilité mais aussi que c’est la seule chose qui leur est commune, et que, par conséquent, c’est la qualité par laquelle ces causes opèrent. Nous avons de plus prouvé que les plus importantes causes de ces passions ne sont en réalité rien d’autre que le pouvoir de produire des sensations agréables ou désagréables et que donc tous leurs effets, et entre autres l’orgueil et l’humilité, dérivent uniquement de cette origine. De tels principes simples et naturels, fondés sur des preuves aussi solides, ne peuvent manquer d’être reçus par les philosophes, à moins que ne s’y opposent certaines objections qui m’ont échappé.
Les anatomistes joignent habituellement leurs observations et leurs expériences sur le corps humain à celles qu’ils effectuent sur le corps des bêtes et ils tirent de l’accord de ces expériences un argument supplémentaire en faveur d’une hypothèse particulière. Il est en effet certain que, si la structure des parties chez les bêtes est identique à celle que l’on trouve chez les hommes et si l’action de ces parties est aussi identique, les causes de cette action ne sauraient être différentes et nous pouvons conclure sans hésitation que ce que nous découvrons comme vrai en une espèce est certain pour l’autre espèce. Ainsi, quoique nous puissions justement présumer que le mélange des humeurs et la composition des petites parties soient quelque peu différents chez les hommes et chez les simples animaux et que donc l’expérience que nous faisons sur les uns des effets des remèdes ne s’applique pas toujours aux autres, pourtant, comme la structure des veines et des muscles, la constitution et la situation du cœur, des poumons, de l’estomac, du foie et des autres parties sont les mêmes ou presque les mêmes chez tous les animaux, la même hypothèse exactement qui explique le mouvement musculaire, la progression du chyle, la circulation du sang chez une espèce doit s’appliquer à toutes les espèces ; et, selon qu’elle est en accord ou en désaccord avec les expériences que nous pouvons faire pour une espèce de créatures, nous pouvons tirer une preuve de sa vérité ou de sa fausseté pour l’ensemble des espèces. Appliquons donc cette méthode de recherche qui se révèle si juste et si utile dans les raisonnements sur le corps à notre présente anatomie de l’esprit et voyons quelles découvertes nous pouvons faire grâce à elle.
Pour cela, nous devons d’abord montrer la correspondance des passions chez les hommes et chez les animaux et comparer ensuite les causes qui produisent ces passions.
Il est clair que, dans presque toutes les espèces de créatures (mais surtout dans celles du genre le plus noble), il y a de nombreuses marques évidentes d’orgueil et d’humilité. Le port même et la démarche du cygne, du dindon et du paon montrent la haute idée qu’ils ont d’eux-mêmes et leur mépris de toutes les autres créatures. Ce qui est le plus remarquable, c’est que, dans les deux dernières espèces d’animaux, l’orgueil accompagne toujours la beauté et se révèle seulement chez le mâle. On remarque couramment la vanité et l’émula­tion des rossignols pour le chant, tout comme celles des chevaux pour la vitesse, celles des chiens de chasse pour la sagacité et l’odorat, celles du taureau et du coq pour la force et celles tous les autres animaux pour leur excellence particulière. Ajoutez à cela que toutes les espèces de créatures qui approchent assez souvent l’homme pour se familiariser avec lui sont à l’évidences fières de son approbation et se réjouissent de ses louanges et de ses caresses, indépendamment de toute autre considération. Ce ne sont pas les caresses de tout le monde, sans distinction, qui leur donnent cette vanité mais ce sont surtout celles des personnes que ces animaux connaissent et aiment, à la façon dont cette passion est suscitée en l’humanité. Ce sont là des preuves évidentes que l’orgueil et l’humilité ne sont pas seulement des passions humaines mais qu’elles s’étendent à l’ensemble de la création animale.
De même, les causes de ces passions sont en gros identiques chez les bêtes et chez les hommes si nous tenons correctement compte de notre connaissance et de notre entendement supérieurs. Ainsi les animaux ont peu ou pas de sens de la vertu ou du vice ; ils perdent rapidement de vue les relations de sang et sont incapables d’avoir des relations de droit et de propriété ; et c’est la raison pour laquelle les causes de leur orgueil et de leur humilité doivent se trouver seulement dans le corps et ne peuvent jamais se situer dans l’esprit ou les objets extérieurs. Mais, dans la mesure où ces qualités concernent le corps, ce sont les mêmes qui, chez les animaux comme chez les hommes, causent l’orgueil, et cette passion se fonde toujours sur la beauté, la force, la rapidité ou quelque autre qualité utile ou agréable.
Puisque ces passions, dans toute la création, sont identiques et naissent des mêmes causes, la question est maintenant de savoir si la
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