Essai pour introduire la méthode





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impressions et en idées, de même les impressions admettent une autre division, en originales et en secondaires. Cette division des impressions est identique à celle dont j’ai précédemment 1 fait usage quand je les ai distinguées en impressions de sensation et en impressions de réflexion. Les impressions originales, ou impressions de sensation, sont celles qui naissent dans l’âme, sans perception antérieure, de la constitution du corps, des esprits animaux ou de l’application d’objets aux organes extérieurs. Les impressions secondaires, ou réflexives, sont celles qui procèdent de certaines des impressions originales, soit immédiatement, soit par l’interposition de leurs idées. Du premier genre sont toutes les impressions des sens et toutes les douleurs et plaisirs corporels ; du second genre sont les passions et les autres émotions qui leur ressemblent.
Il est certain que l’esprit, dans ses perceptions, doit commencer quelque part et que, puisque les impressions précèdent leurs idées correspondantes, il doit y avoir certaines impressions qui font leur apparition dans l’âme sans aucune introduction. Comme elles dépendent de causes naturelles et physiques, leur examen m’entraînerait trop loin de mon sujet présent, dans les sciences de l’anatomie et de la philosophie naturelle. Pour cette raison, je me limiterai ici à ces autres impressions que j’ai nommées secondaires et réflexives en tant qu’elles naissent soit des impressions originales, soit de leurs idées. Les douleurs et les plaisirs corporels sont la source de nombreuses passions, aussi bien quand ils sont éprouvés que quand ils sont considérés par l’esprit ; mais ils naissent originellement dans l’âme ou dans le corps (appelez cela comme vous voulez) sans aucune pensée ni perception qui les précède. Une crise de goutte produit une longue suite de passions, comme le chagrin, l’espoir, la crainte, mais elle ne dérive pas immédiatement d’une affection ou d’une idée.
Les impressions réflexives peuvent être divisées en deux genres, à savoir les calmes et les violentes. Du premier genre est le sens de la beauté et de la laideur des actions, de la composition et des objets extérieurs. Du second genre sont les passions de l’amour et de la haine, du chagrin et de la joie, de l’orgueil et de l’humilité. Cette division est loin d’être précise. Les ravissements de la poésie et de la musique s’élèvent fréquemment jusqu’au plus haut niveau alors que certaines autres impressions, proprement appelées passions, peuvent décliner en une émotion si douce qu’elle devient, d’une certaine manière, imperceptible. Mais, comme, en général, les passions sont plus violentes que les émotions qui naissent de la beauté et de la laideur, les impressions ont été communément distinguées les unes des autres. Le sujet de l’esprit humain étant si ample et si varié, je profiterai ici de cette division commune et trompeuse pour procéder avec plus d’ordre et, ayant dit tout ce que je pensais nécessaire sur nos idées, j’expliquerai maintenant ces émotions violentes, ou passions, leur nature, leur origine, leurs causes ou leurs effets.
Quand nous avons une vision générale des passions, se présente [à nous] une division en passions directes et en passions indirectes. Par passions directes, j’entends celles qui naissent immédiatement du bien et du mal, de la douleur et du plaisir. Par passions indirectes, j’entends celles qui procèdent des mêmes principes, mais par la conjonction d’autres qualités. Cette distinction, je ne peux pour l’instant la justifier ou l’expliquer davantage. Je peux seulement observer que, de façon générale, dans les passions indirectes, je comprends l’orgueil, l’humilité, l’ambition, la vanité, l’amour, la haine, l’envie, la pitié, la méchanceté, la générosité et les passions qui en dépendent. Dans les passions directes, je comprends le désir, l’aversion, le chagrin, la joie, l’espoir, la crainte, le désespoir et le sentiment d’être en sécurité. Je commencerai par les premières.


Partie I : de l’orgueil et de l’humilité

Section II : De l’orgueil et de l’humilité,
leurs objets et leurs causes

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Les passions de l’ORGUEIL et de l’HUMILITÉ étant des impressions simples et uniformes, il est impossible de jamais en donner une juste définition par une multitude de mots, et c’est aussi le cas pour les autres passions. Tout au plus pouvons-nous prétendre les décrire en énumérant les circonstances qui les accompagnent ; mais comme ces mots orgueil et humilité sont d’un usage général et que les impressions qu’ils représentent sont les plus communes de toutes, chacun, de lui-même, sera capable de s’en former une juste idée sans risque de se tromper. Pour cette raison, pour ne pas perdre de temps en préliminaires, je m’engagerai immédiatement dans l’examen de ces passions.
Il est évident que l’orgueil et l’humilité, quoique directement contraires, ont pourtant le même OBJET. Cet objet est le moi, cette succession d’idées et d’impressions reliées dont nous avons une mémoire et une conscience intimes. C’est sur lui que la vue se fixe toujours quand nous sommes mus par l’une ou l’autre de ces passions. Selon que notre idée de nous-mêmes est plus ou moins avantageuse, nous ressentons l’une ou l’autre de ces affections opposées et nous sommes exaltés par l’orgueil ou abattus par l’humilité. Quels que soient les autres objets que l’esprit puisse comprendre, ils sont toujours considérés avec une vue de nous-mêmes ; autrement, ils ne seraient jamais capables soit d’exciter ces passions, soit d’en produire le moindre accroissement ou la moindre diminution. Quand le moi n’entre pas en considération, il n’y a place ni pour l’orgueil, ni pour l’humilité.
Mais, bien que cette succession de perceptions en connexion, que nous appelons moi, soit toujours l’objet de ces deux passions, il est impossible qu’elle soit leur CAUSE ou soit seule suffisante pour les exciter. En effet, comme ces passions sont directement contraires et qu’elles ont en commun le même objet, si leur objet était aussi leur cause, il ne pourrait jamais produire aucun degré de l’une des passions sans en même temps devoir exciter un égal degré de l’autre passion, laquelle opposition, contrariété, devrait détruire les deux. Il est impossible qu’un homme puisse en même temps être orgueilleux et humble ; et s’il a différentes raisons d’éprouver ces [deux] passions, comme il arrive fréquemment, soit les [deux] passions ont lieu alternativement, soit, si elles s’affrontent, l’une détruit l’autre dans les limites de sa force et seul ce qui demeure de celle qui est supérieure continue à agir sur l’esprit. Mais, dans le cas présent, aucune des passions ne saurait jamais devenir supérieure parce que, en supposant que ce soit la seule vue de nous-mêmes qui les excite, comme elle est parfaitement indifférente aux deux, elle doit les produire exactement dans la même proportion ou, en d’autres termes, n’en produire aucune. Exciter une passion et, en même temps, susciter une part égale de la passion contraire, c’est défaire immédiatement ce qui a été fait et laisser nécessairement l’esprit finalement calme et indifférent.
Nous devons donc faire une distinction entre la cause et l’objet de ces passions, entre l’idée qui les excite et celle vers laquelle elles dirigent leur vue quand elles sont excitées. L’orgueil et l’humilité, une fois suscitées, tournent immédiatement notre attention vers nous-mêmes qu’ils considèrent comme leur objet ultime et final ; mais quelque chose de plus est requis pour les susciter, quelque chose qui soit propre à l’une des passions et qui ne produise pas les deux au même degré. La première idée qui se présente à l’esprit est celle de la cause, du principe productif. Ce principe excite la passion qui est en connexion avec cette première idée et cette passion, quand elle est excitée, tourne notre vue vers une autre idée qui est celle du moi. Voilà donc une passion placée entre deux idées dont l’une la produit et dont l‘autre est produite par elle. La première idée représente donc la cause, la seconde l’objet de la passion.
Pour commencer par les causes de l’orgueil et de l’humilité, nous pouvons remarquer que leur plus manifeste et remarquable propriété, c’est l’immense variété des sujets sur lesquels ils peuvent se situer. Toutes les qualités estimables de l’esprit, qu’elles soient des qualités de l’imagination, du jugement, de la mémoire, ou une disposition, l’esprit, le bon sens, le savoir, le courage, la justice, l’intégrité ; toutes ces qualités sont des causes d’orgueil et les qualités opposées sont des causes d’humilité. Ces passions ne se limitent pas à l’esprit mais elles étendent aussi leur vue au corps. Un homme peut être fier de sa beauté, de sa force, de son agilité, de son apparence agréable, de son adresse à la danse, à l’équitation et de sa dextérité dans des occupations ou travaux manuels. Mais ce n’est pas tout. La passion, regardant plus loin, englobe tous les objets qui ont la moindre alliance ou la moindre relation avec nous. Notre pays, notre famille, nos enfants, nos relations, nos richesses, nos maisons, nos jardins, nos chevaux, nos chiens, nos habits : tous ces objets peuvent devenir cause d’orgueil ou d’humilité.
En considérant ces causes, il apparaît nécessaire que nous fassions une nouvelle distinction, dans les causes de la passion, entre la qualité qui agit et le sujet où elle est placée. Un homme, par exemple, est fier d’avoir une belle maison qui lui appartient ou qu’il a lui-même bâtie ou conçue. Ici, l’objet de la passion, c’est lui-même, et la cause, c’est la belle maison, laquelle cause, à son tour, se subdivise en deux parties, à savoir la qualité qui agit sur la passion et le sujet auquel la qualité est inhérente. La qualité est la beauté et le sujet est la maison considérée comme sa propriété ou son œuvre. Ces deux parties sont essentielles et la distinction n’est ni vaine ni chimérique. La beauté, considérée simplement comme telle, si elle ne réside pas en quelque chose qui nous est lié, ne produit jamais aucun orgueil, aucune vanité, et la plus forte relation, seule, sans beauté ou sans quelque chose d’autre à sa place, sera de faible influence sur cette passion. Donc, puisque ces deux points sont facilement séparés et qu’il est nécessaire qu’ils soient joints pour produire la passion , nous devons les considérer comme des parties composantes de la cause et fixer dans notre esprit une idée précise de cette distinction.


Partie I : de l’orgueil et de l’humilité

Section III :
D’où ces objets et ces causes dérivent-ils ?

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Ayant suffisamment avancé pour remarquer une différence entre l’objet des passions et leur cause et pour distinguer dans la cause la qualité qui agit sur les passions du sujet auquel elle est inhérente, nous allons maintenant examiner ce qui détermine chacun d’eux à être ce qu’il est et ce qui assigne à ces affections tel objet particulier, telle qualité ou tel sujet. De cette façon, nous comprendrons pleinement l’origine de l’orgueil et de l’humilité.
En premier lieu, il est évident que ces passions sont déterminées à avoir le moi pour objet par une propriété non seulement naturelle mais aussi originelle. Par la constance et la stabilité de ses opérations, personne ne peut douter qu’elle soit naturelle. C’est toujours le moi qui est l’objet de l’orgueil et de l’humilité, et toutes les fois que les passions regardent au-delà, c’est toujours avec une vue de nous-mêmes. Sinon, aucune personne, aucun objet ne peut avoir d’influence sur nous.
Que cela procède d’une qualité originelle, d’une impulsion primitive paraîtra évident si nous considérons que c’est la caractéristique distinctive de ces passions. A moins que la nature ne lui ait donné certaines qualités originelles, l’esprit ne pourrait jamais avoir des qualités secondaires parce que, dans ce cas, il n’aurait aucun fondement pour agir et il ne pourrait jamais commencer à s’exercer. Or ces qualités, que nous devons considérer comme originelles, sont celles qui sont le plus inséparables de l’âme et qui ne peuvent se résoudre en aucun autre qualité ; et telle est la qualité qui détermine l’objet de l’orgueil et de l’humilité.
Nous pouvons peut-être élargir la question en nous demandant si les causes qui produisent la passion sont aussi naturelles que l’objet vers lequel elle se dirige, et si toute cette immense variété procède du caprice ou de la constitution de l’esprit. Ce doute, nous l’écarterons bientôt si nous jetons le regard sur la nature humaine et que nous considérons que, dans toutes les nations et à toutes les époques, les mêmes objets donnent toujours naissance à l’orgueil et à l’humilité et que même à la vue d’un étranger, nous pouvons assez bien savoir ce qui augmentera ou diminuera chez lui les passions de ce genre. S’il y a quelque variation sur ce point, elle ne provient que d’une différence dans les tempéraments et les complexions des hommes et elle est d’ailleurs insignifiante. Pouvons-nous imaginer comme possible que, tant que la nature humaine demeure identique, les hommes deviennent jamais indifférents à leur pouvoir, à leurs richesses, à leur beauté ou à leur mérite personnel, et que l’orgueil et la vanité ne soient pas affectés par ces avantages ?

Mais, bien que les causes de l’orgueil et de l’humilité soient manifestement naturelles, à l’examen, nous trouverons qu’elles ne sont pas originelles et qu’il est impossible que chacun d’elles soit adaptée à ces passions par une prévision particulière et par une constitution primitive de la nature. Outre leur nombre prodigieux, beaucoup d’entre elles sont les effets de l’art et elles naissent en partie du travail humain, en partie du caprice et en partie de la bonne fortune des hommes. Les arts produisent des maisons, des meubles, des vêtements. Le caprice détermine leurs genres particuliers et leurs qualités particulières. La bonne fortune contribue fréquemment à tout cela en découvrant les effets qui résultent des différents mélanges et combinaisons des corps. Il est donc absurde d’imaginer que chacune de ces causes a été prévue et pourvue par la nature et que chaque nouvelle production de l’art qui cause l’orgueil ou l’humilité, au lieu de s’adapter à la passion en participant de quelque qualité générale qui opère naturellement sur l’esprit, est elle-même l’objet d’un principe originel qui reste jusqu’alors caché dans l’âme et qui est finalement mis en lumière seulement par accident. Ainsi, le premier artisan qui inventa une belle écritoire aurait produit de l’orgueil chez celui qui en devint possesseur par des principes différents de ceux qui le rendent fier de belles chaises et de belles tables ! Comme cela paraît évidemment ridicule, nous devons conclure que chaque cause d’orgueil et d’humilité n’est pas adaptée aux passions par une qualité originelle distincte mais qu’une ou plusieurs circonstances leur sont communes, circonstances dont leur efficacité dépend.
En outre, nous trouvons dans le cours de la nature que, quoique les effets soient nombreux, les principes dont ils naissent sont couramment peu nombreux et simples, et c’est un signe de maladresse chez un physicien que d’avoir recours à une qualité différente pour expliquer une opération différente. Ce doit être d’autant plus vrai de ce qui concerne l’esprit humain, sujet si limité qu’on peut avec justesse le juger incapable de contenir cet amas monstrueux de principes qui seraient nécessaires pour exciter les passions de l’orgueil et de l’humilité si chaque cause distincte était adaptée à la passion par un ensemble distinct de principes.
Ici donc, la philosophie morale est dans la même condition que la philosophie naturelle en astronomie avant l’époque de Copernic. Les Anciens, pourtant conscients de cette maxime, que la nature ne fait rien en vain conçurent des systèmes célestes tellement compliqués qu’ils semblèrent incompatibles avec la vraie philosophie et qu’ils laissèrent finalement place à quelque chose de plus simple et de plus naturel. Inventer sans scrupule un nouveau principe pour chaque nouveau phénomène au milieu d’adapter ce dernier à l’ancien principe, surcharger nos hypothèses d’une variété de ce genre, ce sont [là] les preuves qu’aucun de ces principes n’est le bon principe et que nous désirons seulement couvrir notre ignorance de la vérité par un grand nombre d’erreurs.

Partie I : de l’orgueil et de l’humilité

Section IV :
Des relations des impressions et des idées

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Nous avons donc établi deux vérités sans aucun obstacle ni difficulté,
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