C'est aux jeunes gens que je veux parler aujourd'hui. Que les vieux les vieux de cœur et d'esprit, bien entendu mettent donc la brochure de côté, sans se





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AUX JEUNES GENS1
Pierre Kropotkine
I
C'est aux jeunes gens que je veux parler aujourd'hui. Que les vieux — les vieux de cœur et d'esprit, bien entendu — mettent donc la brochure de côté, sans se fatiguer inutilement les yeux à une lecture qui ne leur dira rien.

Je suppose que vous approchez des dix-huit ou vingt ans ; que vous finissez votre apprentissage ou vos études ; que vous allez entrer dans la vie. Vous avez, je le pense, l'esprit dégagé des superstitions qu'on a cherché à vous inculquer ; vous n'avez pas peur du diable et vous n'allez pas entendre déblatérer les curés et pasteurs. Qui plus est, vous n'êtes pas un des gommeux, tristes produits d'une société en déclin, qui promènent sur les trottoirs leurs pantalons mexicains et leurs faces de singe et qui déjà à cet âge n'ont que des appétits de jouissance à tout prix..., je suppose au contraire que vous avez le cœur bien à sa place, et c'est à cause de cela que je vous parle.

Une première question, je le sais, se pose devant vous. — "Que vais-je devenir?" vous êtes-vous demandé maintes fois. En effet, lorsqu'on est jeune on comprend qu'après avoir étudié un métier ou une science pendant plusieurs années — aux frais de la société, notez-le bien — ce n'est pas pour s'en faire un instrument d'exploitation, et il faudrait être bien dépravé, bien rongé par le vice, pour ne jamais avoir rêvé d'appliquer un jour son intelligence, ses capacités, son savoir, à aider à l'affranchissement de ceux qui grouillent aujourd'hui dans la misère et dans l'ignorance.

Vous êtes de ceux qui l'avez rêvé, n'est-ce pas ? Eh bien, voyons, qu'est-ce que vous allez faire pour que votre rêve devienne une réalité?
Je ne sais dans quelles conditions vous êtes né. Peut-être, favorisé par le sort, avez-vous fait des études scientifiques ; c'est médecin, avocat, homme de lettres ou de science que vous allez devenir ; un large champ d'action s'ouvre devant vous ; vous entrez dans la vie avec de vastes connaissances, des aptitudes exercées ; ou bien, vous êtes un honnête artisan, dont les connaissances scientifiques se bornent au peu que vous avez appris à l'école, mais qui avez eu l'avantage de connaître de près ce qu'est la vie de rude labeur menée par le travailleur de nos jours.

Je m'arrête à la première supposition, pour revenir ensuite à la seconde ; j'admets que vous avez reçu une éducation scientifique. Supposons que vous allez devenir... médecin.

Demain, un homme en blouse viendra vous chercher pour voir une malade. Il vous mènera dans une de ces ruelles, où les voisines se touchent presque la main par-dessus la tête du passant ; vous montez dans un air corrompu, à la lumière vacillante d'un lampion, deux, trois, quatre, cinq étages couverts d'une crasse glissante, et dans une chambre sombre et froide vous trouvez la malade couchée sur un grabat, recouverte de sales haillons. Des enfants pâles, livides, grelottant sous leurs guenilles, vous regardent de leurs yeux grands ouverts.

Le mari a travaillé toute sa vie des douze ou treize heures à n'importe quel labeur ; maintenant il chôme depuis trois mois. Le chômage n'est pas rare dans son métier ; il se répète périodiquement toutes les années ; mais autrefois, quand il chômait, la femme allait travailler comme journalière... laver vos chemises peut-être, en gagnant trente sous par jour ; mais la voilà alitée depuis deux mois et la misère se dresse hideuse devant la famille.

Que conseillerez-vous à la malade, Monsieur le docteur ? vous, qui avez deviné que la cause de la maladie, c'est l'anémie générale, le manque de bonne nourriture, le manque d'air ? Un bon bifteck chaque jour ? un peu de mouvement à l'air libre ? une chambre sèche et bien aérée ? Quelle ironie ! Si elle le pouvait, elle l'aurait déjà fait sans attendre vos conseils !

Si vous avez le cœur bon, la parole franche, le regard honnête, la famille vous contera bien des choses. Elle vous dira que de l'autre côté de la cloison, cette femme qui tousse d'une toux qui vous fend le cœur, est la pauvre repasseuse ; qu'un escalier plus bas, tous les enfants ont la fièvre ; que la blanchisseuse du rez-de-chaussée, elle non plus ne verra pas le printemps, et que dans la maison à côté c'est encore pis.

Que direz-vous à tous ces malades ? Bonne nourriture, changement de climat, un travail moins pénible ?... Vous auriez voulu pouvoir le dire, mais vous n'osez pas, et vous sortez le cœur brisé, la malédiction sur les lèvres.

Le lendemain vous réfléchissez encore aux habitants du taudis, lorsque votre camarade vous raconte qu'hier un valet de pied est venu le chercher, en carrosse cette fois-ci. C'était pour l'habitante d'un riche hôtel, pour une dame, épuisée par des nuits sans sommeil, qui donne toute sa vie aux toilettes, aux visites, à la danse et aux querelles avec un mari butor. Votre camarade lui a conseillé une vie moins inepte, une nourriture moins échauffante, des promenades à l'air frais, le calme de l'esprit et un peu de gymnastique de chambre, pour remplacer jusqu'à un certain point le travail productif !

L'une meurt parce que, toute sa vie durant, elle n'a jamais assez mangé, ne s'est jamais suffisamment reposée ; l'autre languit parce que durant toute sa vie elle n'a jamais su ce que c'est que le travail...

Si vous êtes une de ces natures mollasses qui se font à tout, qui, à la vue des faits les plus révoltants se soulagent par un léger soupir et par une chope, alors vous vous ferez à la longue à ces contrastes et, la nature de la bête aidant, vous n'aurez plus [lacune] de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour ne jamais vous trouver parmi les misérables. Mais si vous êtes "un homme", si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volonté, si la bête n'a pas tué l'être intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : "Non, c'est injuste, cela ne doit pas traîner ainsi. Il ne s'agit pas de guérir les maladies, il faut les prévenir. Un peu de bien-être et de développement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moitié des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l'air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c'est par là qu'il faut commencer. Sans cela, tout ce métier de médecin n'est qu'une duperie et un faux-semblant."

Ce jour-là vous comprendrez le socialisme. Vous voudrez le connaître de près, et si l'altruisme n'est pas pour vous un mot vide se sens, si vous appliquez à l'étude de la question sociale la sévère induction du naturaliste, vous finirez par vous trouver dans nos rangs, et vous travaillerez, comme nous, à la révolution sociale.
Mais peut-être direz-vous: "Au diable la pratique ! Comme l'astronome, le physicien, le chimiste, consacrons-nous à la science pure? Celle-là portera toujours ses fruits, ne fût-ce que pour les générations futures !"

Tâchons d'abord de nous entendre sur ce que vous chercherez dans la science. Sera-ce simplement la jouissance — certainement immense — que nous donnent l'étude des mystères de la nature et l'exercice de nos facultés intellectuelles ? Dans ce cas-là, je vous demanderai, en quoi le savant qui cultive la science pour passer agréablement sa vie diffère-t-il de cet ivrogne qui, lui aussi, ne cherche dans la vie que la jouissance immédiate et qui la trouve dans le vin ? Le savant a, certes, mieux choisi la source de ses jouissances, puisque la sienne lui en procure de plus intenses et de plus durables, mais c'est tout ! L'un et l'autre, l'ivrogne et le savant, ont le même but égoïste, la jouissance personnelle.

Mais non, vous ne voudrez pas de cette vie d'égoïste. En travaillant pour la science, vous entendez travailler pour l'humanité, et c'est par cette idée que vous vous guiderez dans le choix de vos recherches...

Belle illusion ! Et qui de nous ne l'a caressée un moment lorsqu'il se donnait pour la première fois à la science !

Mais alors, si réellement vous songez à l'humanité, si c'est elle que vous visez dans vos études, une formidable objection vient se dresser devant vous ; car, pour peu que vous ayez l'esprit juste, vous remarquerez immédiatement que dans la société actuelle, la science n'est qu'un objet de luxe, qui sert à rendre la vie plus agréable à quelques-uns et qui reste absolument inaccessible à la presque totalité de l'humanité.

En effet, il y a plus d'un siècle que la science a établi de saines notions cosmogoniques, mais à combien s'élève le nombre de ceux qui les possèdent ou qui ont acquis un esprit de critique réellement scientifique ? A quelques milliers à peine, qui se perdent au milieu de centaine de millions partageant encore des préjugés et des superstitions, dignes de barbares, exposés en conséquence à servir toujours de jouets aux imposteurs religieux.

Ou bien, jetez seulement un coup d'œil sur ce que la science a fait pour élaborer les bases rationnelles de l'hygiène physique et morale. Elle nous dit comment nous devons vivre pour conserver la santé de notre corps, comment maintenir en bon état nos agglomérations de populations ; elle indique la voie du bonheur intellectuel et moral. Mais tout le travail immense accompli dans ces deux voies, ne reste-t-il pas à l'état de lettre morte dans nos livres ? Et pourquoi cela ? — Parce que la science, aujourd'hui, n'est faite que par une poignée de privilégiés, parce que l'inégalité sociale qui divise la société en deux classes, celle des salariés et celle des détenteurs du capital, fait de tous les enseignements sur les conditions de la vie rationnelle comme une raillerie pour les neuf dixième de l'humanité.

Je pourrais vous citer encore bien des exemples, mais j'abrège : sortez seulement du cabinet de Faust dont les vitraux noircis de poussière laissent à peine pénétrer sur les livres la lumière du grand jour, regardez autour de vous et à chaque pas vous trouverez vous-mêmes des preuves à l'appui de cette idée.

Il ne s'agit plus en ce moment d'accumuler les vérités et les découvertes scientifiques. Il importe avant tout de répandre les vérités acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, d'en faire un domaine commun. Il importe de faire en sorte que tous, l'humanité entière, deviennent capables de se les assimiler, de les appliquer : que la science cesse d'être un luxe, qu'elle soit la base de la vie de tous. La justice le veut ainsi.

Je dirai plus : c'est l'intérêt de la science elle-même qui l'impose. La science ne fait de progrès réel que lorsqu'une vérité nouvelle trouve déjà un milieu préparé à l'accepter. La théorie de l'origine mécanique de la chaleur, énoncée au siècle passé presque dans les mêmes termes que l'énoncent Hira et Clausius, resta enfouie dans les Mémoires académiques jusqu'à ce que les connaissances physiques aient été suffisamment répandues pour créer un milieu capable de les accepter. Il a fallu que trois générations se succédassent pour que les idées d'Erasme Darwin sur la variabilité des espèces fussent favorablement accueillies de la bouche de son petit-fils et pour qu'elles fussent admises par les savants académiciens, non sans pression, il est vrai, de la part de l'opinion publique. Le savant, comme le poète ou l'artiste, est toujours le produit de la société dans laquelle il se meut et enseigne.
Mais si vous vous pénétrez de ces idées, vous comprendrez qu'avant tout il importe de produire une modification profonde de cet état de choses qui condamne aujourd'hui le savant à regorger de vérités scientifiques et la presque totalité des êtres humains à rester ce qu'ils étaient il y a cinq, dix siècles, c'est-à-dire à l'état d'esclaves et de machines, incapables de s'assimiler les vérités établies. Et le jour où vous vous pénétrerez de cette idée, large, humanitaire et profondément scientifique, ce jour-là vous perdrez le goût de la science pure. Vous vous mettrez à la recherche des moyens d'opérer cette transformation et si vous apportez dans vos recherches l'impartialité qui vous a guidé dans vos investigations scientifiques, vous adopterez nécessairement la cause du socialisme ; vous couperez court aux sophismes et vous viendrez vous ranger parmi nous ; las de travailler à procurer des jouissances à ce petit groupe qui en a déjà sa large part, vous mettrez vos lumières et votre dévouement au service immédiat des opprimés.

Et soyez sûr qu'alors, le sentiment du devoir accompli et un accord réel s'établissant entre vos sentiments et vos actes, vous retrouverez en vous des forces dont vous n'avez pas même soupçonné l'existence. Et lorsque, un jour — il n'est pas loin en tous cas, n'en déplaise à vos professeurs — lorsqu'un jour, dis-je, la modification pour laquelle vous aurez travaillé s'opérera, — alors, puisant des forces nouvelles dans le travail scientifique collectif et dans le concours puissant des armées de travailleurs qui viendront mettre leurs forces à son service, la science prendra un nouvel essor, en comparaison duquel les lents progrès d'aujourd'hui paraîtront de simples exercices d'écoliers.

Alors, jouissez de la science : cette jouissance sera pour tous !
II
Si vous terminez vos études de droit et si vous vous préparez pour le barreau, il se peut que vous aussi, vous vous fassiez des illusions relativement à votre activité future, — j'admets donc que vous êtes des meilleurs, de ceux qui connaissent l'altruisme ! Vous pensez, peut-être : "Consacrer sa vie à la lutte sans trêve ni merci contre toutes les injustices ! S'appliquer constamment à faire triompher la loi, expression de la justice suprême ! Quelle vocation pourrait être plus belle !" et vous entrez dans la vie, plein de confiance en vous-même, en la vocation que vous avez choisie.

Eh bien, ouvrons au hasard la chronique judiciaire et voyons ce que la société va vous dire.

Voici un riche propriétaire : il demande l'expulsion d'un fermier-paysan qui ne paie pas la rente convenue. Au point de vue légal, il n'y a pas d'hésitation possible : puisque le paysan ne paie pas, il faut qu'il s'en aille. Mais si nous analysons les faits, voici ce que nous apprenons. Le propriétaire a toujours dissipé ses rentes en festins joyeux, le paysan a toujours travaillé. Le propriétaire n'a rien fait pour améliorer ses terres, et néanmoins la valeur en a triplé en cinquante ans, grâce à la plus-value donnée au sol par le tracé d'une voie ferrée, par les nouvelles routes vicinales, par le desséchement des marais, par le défrichement des côtes incultes ; et le paysan qui a contribué pour une large part à donner cette plus-value à la terre, s'est ruiné ; tombé entre les mains des agents d'affaires, perdu de dettes, il ne peut plus payer son propriétaire. La loi, toujours du côté de la propriété est formelle; elle donne raison au propriétaire. Mais vous, en qui les fictions juridiques n'ont pas encore tué le sentiment de la justice, que ferez-vous ? demanderez-vous qu'on jette le fermier sur la grande route — c'est la loi qui l'ordonne — ou bien demanderez-vous que le propriétaire restitue au fermier toute la part de la plus-value qui est due au travail de celui-ci ? — c'est l'équité qui vous le dicte. De quel côté vous mettrez-vous ? pour la loi, mais contre la justice ? ou bien pour la justice, mais alors contre la loi ?

Et lorsque des ouvriers se seront mis en grève contre leur patron, sans le prévenir quinze jours à l'avance, de quel côté vous rangerez-vous ? Du côté de la loi, c'est-à-dire du côté du patron qui, profitant d'un temps de crise, réalisait des bénéfices scandaleux (lisez les fameux procès de Reims), ou bien contre la loi, mais pour les ouvriers qui percevaient pendant ce temps-là des salaires de 2 fr. 50 et voyaient dépérir leur femme et leurs enfants ? Défendrez-vous cette fiction qui consiste à affirmer la "liberté des transactions" ? Ou bien soutiendrez-vous l'équité, en vertu de laquelle un contrat conclu entre celui qui a bien dîné et celui qui vend son travail pour manger, entre le fort et le faible, n'est pas un contrat.

Voici un autre fait. Un jour, à Paris, un homme rôdait près d'une boucherie. Il saisit un bifteck et se met à courir. On l'arrête, on le questionne, et l'on apprend que c'est un ouvrier sans travail, que lui et sa famille n'ont rien mangé depuis quatre jours. On supplie le boucher de lâcher l"homme, mais le boucher veut le triomphe de la justice! Il poursuit, et l'homme est condamné à six mois de prison. C'est ainsi que le veut l'aveugle Thémis. — Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour !

Ou bien, demanderez-vous l'application de la loi contre cet homme qui, malmené, bafoué dès son enfance, grandi sans jamais avoir entendu un mot de sympathie, finit par tuer son voisin pour lui prendre cent sous ? Vous demanderez qu'on le guillotine, ou — qui pis est — qu'on l'enferme pour vingt ans dans une prison, lorsque vous savez qu'il est plus malade que criminel et qu'en tout cas c'est sur la société entière que retombe son crime ?

Demanderez-vous qu'on jette dans les cachots ces tisserands qui, dans un moment d'exaspération, ont mis le feu à la fabrique ? qu'on envoie aux pontons cet homme qui a tiré sur un assassin couronné ? qu'on fusille ce peuple insurgé qui plante sur les barricades le drapeau de l'avenir ?

- Non, mille fois non !

Si vous raisonnez, au lieu de répéter ce qu'on vous a enseigné ; si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l'a entourée pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l'humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. Vous comprendrez que rester serviteur de la loi écrite, c'est chaque jour se mettre en opposition avec la loi de la conscience et marchander avec elle ; et comme cette lutte ne peut durer, ou bien vous ferez taire votre conscience et deviendrez un coquin, ou bien vous romprez avec la tradition et viendrez travailler avec nous à l'abolition de toutes les injustices : économiques, politiques, sociales.

Mais vous serez alors socialiste, vous serez révolutionnaire.
Et vous, jeune ingénieur, qui rêvez d'améliorer, par les applications de la science à l'industrie, le sort des travailleurs, — quel triste désenchantement, quels déboires vous attendent ! Vous donnez l'énergie juvénile de votre intelligence à l'élaboration d'un projet de voie ferrée qui, serpentant au bord des précipices et perçant le coeur des géants de granit, ira relier deux pays séparés par la nature. Mais, une fois à l'oeuvre, vous voyez ce sombre tunnel, des bataillons d'ouvriers décimés par les privations et les maladies ; vous en voyez d'autres retourner chez soi, emportant à peine quelques sous et les germes indubitables de la phtisie, vous voyez les cadavres humains — résultats d'une crapuleuse avarice — marquer chaque mètre d'avancement de votre voie, et, cette voie terminée, vous voyez enfin qu'elle devient un chemin pour les canons des envahisseurs...

Vous avez voué votre jeunesse à une découverte qui doit simplifier la production, et après bien des efforts, bien des nuits sans sommeil, vous voilà enfin en possession de cette précieuse découverte. Vous l'appliquez, et le résultat dépasse vos espérances. Dix mille, vingt mille ouvriers seront jetés sur le pavé ! Ceux qui restent, des enfants pour la plupart, seront réduits à l'état de machines ! Trois, quatre, dix patrons feront fortune et "boiront le champagne à plein verre..."  — est-ce cela que vous avez rêvé ?

Enfin vous étudiez les progrès industriels récents et vous voyez que la couturière n'a rien, absolument rien gagné à la découverte de la machine à coudre ; que l'ouvrier du Gothard meurt d'ankylostomasie en dépit des perforatrices à couronnes de diamant, que le maçon, le journalier chôment comme auparavant à côté des ascenseurs Giffard, — et si vous discutez les problèmes sociaux avec cette indépendance d'esprit qui vous a guidé dans vos problèmes techniques, vous arriverez nécessairement à la conclusion que, sous le régime de la propriété privée et du salariat, chaque nouvelle découverte, loin d'augmenter le bien-être du travailleur, ne fait que rendre sa servitude plus lourde, le travail plus abrutissant, le chômage plus fréquent et les crises plus aiguës, et que celui qui a déjà pour lui toutes les jouissances, est le seul qui en profite.

Que ferez-vous alors, une fois arrivé à cette conclusion ? — Ou bien, vous commencerez par faire taire votre conscience par des sophismes ; puis, un beau jour, vous donnerez congé à vos honnêtes rêves de jeunesse et vous chercherez à vous emparer, pour vous-même, de ce qui donne droit aux jouissances, — vous irez alors dans le camp des exploiteurs. Ou bien, si vous avez du coeur, vous vous direz : — "Non, ce n'est pas le temps de faire des découvertes ! Travaillons d'abord à transformer le régime de la production ; lorsque la propriété individuelle sera abolie, alors chaque nouveau progrès individuel se fera au bénéfice de toute l'humanité ; et toute cette masse de travailleurs, machines aujourd'hui, êtres pensants alors, appliquant à l'industrie leur intuition soutenue par l'étude et excercée par le travail manuel, le progrès technique prendra un essor qui fera en cinquante ans ce que nous n'osons pas même rêver aujourd'hui."
Et que dire au maître d'école, — non pas à celui qui considère sa profession comme un ennuyeux métier, mais à celui qui, entouré d'une bande joyeuse de moutards, se sent à son aise sous leurs regards animés, au milieu de leurs joyeux sourires, et qui cherche à réveiller dans ces petites têtes les idées humanitaires qu'il caressait souvent lui-même lorsqu'il était jeune ?

Souvent, je vous vois triste, et je sais ce qui vous fait froncer les sourcils. Aujourd'hui votre élève le plus aimé, qui n'est pas très avancé en latin, c'est vrai, mais n'en a pas moins bon coeur, racontait avec tant d'entrain la légende de Guillaume Tell ! Ses yeux brillaient, il semblait vouloir poignarder sur place tous les tyrans ; il disait avec tant de feu ce vers passionné de Schiller :
Devant l'esclave, quand il rompt sa chaîne,

Devant l'homme libre, ne tremble pas !
Mais rentré à la maison, sa mère, son père, son oncle, l'ont vertement réprimandé pour le manque d'égards qu'il a eu envers M. le pasteur ou le garde champêtre : ils lui ont chanté pendant une heure "la prudence, le respect aux autorités, la soumission", si bien qu'il a mis Schiller de côté pour lire l'Art de faire son chemin dans le monde.

Et puis, hier encore, on vous disait que vos meilleurs élèves ont tous mal tourné : l'un ne fait que rêver épaulettes, l'autre, en compagnie de son patron, vole le maigre salaire des ouvriers, et vous, qui aviez mis tant d'espérance en ces jeunes gens, vous réfléchissez à présent sur la triste contradiction qui existe entre la vie et l'idéal.

Vous y réfléchissez encore ! mais je prévois que dans deux ans, après avoir eu désillusion sur désillusion, vous mettrez vos auteurs favoris de côté et que vous finirez par dire que Guillaume Tell était certainement un très honnête père, mais, somme toute, un peu fou ; que la poésie est une chose excellente au coin du feu, surtout lorsqu'on a enseigné pendant toute une journée la règle des intérêts composés, mais qu'après tout, messieurs les poètes sont toujours dans les nuages et que leurs vers n'ont rien à faire, ni avec la vie, ni avec la prochaine visite de M. l'Inspecteur...

Ou bien, vos rêves de jeunesse deviendront la ferme conviction de l'homme mûr. Vous voudrez l'instruction large, humanitaire, pour tous, à l'école et en dehors de l'école, et voyant qu'elle est impossible dans les conditions actuelles, vous vous attaquerez aux bases mêmes de la société bourgeoise. Alors, mis en disponibilité par le ministère, vous quitterez l'école et vous viendrez parmi nous, avec nous, dire aux hommes âgés, mais moins instruits que vous, ce que le savoir a d'attrayant, ce que l'humanité doit être, ce qu'elle peut être. Vous viendrez travailler avec les socialistes à la transformation complète du régime actuel dans le sens de l'égalité, de la solidarité, de la liberté.
Et vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, poète, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacré qui avait inspiré tel de vos prédécesseurs, vous manque aujourd'hui, à vous et aux vôtres ? que l'art est banal, que la médiocrité règne ?

Et pourrait-il en être autrement ? La joie d'avoir retrouvé le monde antique, de s'être retrempé aux sources de la nature, qui fit les chefs-d'oeuvre de la Renaissance, n'existe plus pour l'art contemporain ; l'idée révolutionnaire l'a laissé froid jusqu'à présent et, en l'absence d'idées, il croit en avoir trouvé une dans le réalisme, lorsqu'il s'évertue aujourd'hui à photographier en couleurs la goutte de rosée sur la feuille d'une plante, à imiter les muscles fessiers d'une vache, ou à dépeindre minutieusement, en prose et en vers, la boue suffocante d'un égout, le boudoir d'une femme galante !

Mais, s'il en est ainsi, que faire ? direz-vous.

— Si le feu sacré que vous dites posséder n'est qu'un "moignon fumant", alors vous continuerez à faire comme vous avez fait, et votre art dégénèrera bientôt en métier de décorateur des salons du boutiquier, de pourvoyeur en libretti aux Bouffes et de feuilletons à M. de Girardin, — la plupart d'entre vous marchent déjà à pleine vapeur sur cette pente inclinée...

Mais si réellement votre coeur bat à l'unisson avec celui de l'humanité, si, en vrai poète, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors en présence de cette mer de souffrances dont le flot monte autour de vous, en présence de ces peuples mourant de faim, de ces cadavres entassés dans les mines et de ces corps mutilés gisant en monticules au pied des barricades, de ces convois d'exilés qui vont s'enterrer dans les neiges de la Sibérie et sur les plages des îles tropicales, en présence de la lutte suprême qui s'engage, des cris de douleur des vaincus et des orgies des vainqueurs, de l'héroïsme aux prises avec la lâcheté, du noble entrain et de la basse méchanceté, — vous ne pourrez plus rester neutre : vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l'humanité, pour la justice !
Vous m'arrêtez enfin !

— Que diable ! dites-vous. — Mais si la science abstraite est un luxe et la pratique des médecins un faux-semblant ; si la loi est une injustice et la découverte technique un instrument d'exploitation ; si l'école, aux prises avec la sagesse du praticien, est sûre d'être vaincue, et l'art sans idée révolutionnaire ne peut que dégénérer, que me reste-t-il donc à faire ?

Eh bien, je vous réponds :

— Un travail immense, attrayant au plus haut degré, un travail dans lequel les actes seront en complet accord avec la conscience, un travail capable d'entraîner les natures les plus nobles, les plus vigoureuses.

Quel travail ? — je vais vous le dire.
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