Essai de mythologie





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Les Cahiers du Littoral — 2 — n° 1, 2001
Laurent Mattiussi
Université Jean-Moulin Lyon 3
Faculté des lettres et civilisations
laurent.mattiussi@univ-lyon3.fr

Nietzsche et Napoléon : la fiction dans l’histoire


Laurent MATTIUSSI
Université du Littoral-Côte d'Opale

Napoléon a exercé sur la pensée de Nietzsche un charme puissant. S’interroger sur cette emprise oblige à s’aventurer dans la proximité du mythe. Ernst Bertram, dont le livre sur Nietzsche porte le sous-titre : Essai de mythologie, consacre un chapitre à la figure de Napoléon dans l’œuvre du philosophe1. Jean Tulard situe dans un contexte général la contribution apportée par Nietzsche au mythe de Napoléon2. Le souci de l’objectivité n’est pas de mise quand il s’agit d’entrouvrir les arcanes de l’imaginaire et du rêve : ici, Napoléon s’estompe en tant que personnage historique et se révèle sous un jour qui manifeste son suprême empire, celui de l’imagination, ainsi que le suggère Paul Valéry. « Napoléon savait mieux que personne que son pouvoir, plus encore que tous les pouvoirs du monde ne le sont, était un pouvoir rigoureusement magique, — un pouvoir de l’esprit sur des esprits, — un prestige. »3 Valéry entend le terme au sens du latin praestigiae : les fantasmagories, les illusions, les mirages de l’imagination et il rejoint Pascal faisant observer que « cette superbe puissance […] remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison »4. Nietzsche a été comblé par Napoléon, fût-ce au prix de le réinventer, de substituer à la réalité un fantasme ou plutôt une fiction. « La tâche de l’histoire », affirme-t-il, a fortiori celle du philosophe et du poète de premier ordre qu’il fut lui-même, n’est pas de traquer les faits, mais de « constamment susciter et soutenir l’éveil de la grandeur » (COIN I 155)5. Mécontent de l’Allemagne moderne, qui exhibe à ses yeux le spectacle public de sa petitesse, Nietzsche célèbre a posteriori la miraculeuse grandeur qui avait surgi avant sa naissance en la personne de Napoléon.

Entre scepticisme et fascination : Napoléon, un signe surdéterminé


La voie est tracée dès les premiers livres. « Ma tâche consiste à mettre en lumière ce que nous serons obligés d’aimer et de vénérer toujours […] : le grand homme », les individus d’exception, « les grands héros d’une époque, ceux qui marchent seuls » (PÉTG 10, 123), les « fortes natures exemplaires, dans lesquelles les fantasmes s’engendrent à nouveau » (NT 167), pour la création de valeurs neuves. En Napoléon, un fragment posthume découvre « la passion des nouvelles virtualités de l’âme, l’élargissement de l’âme » (VP II 85). Dans la lignée du romantisme, Nietzsche a le souci de l’individualité supérieure, apte à entraîner derrière elle l’humanité en vue d’un destin digne d’elle. S’attachant au héros tragique, le jeune philosophe évoque « l’élan titanesque, ce besoin de se faire en quelque sorte l’Atlas de tous les individus et de les porter toujours plus haut et plus loin sur ses vastes épaules » (NT 68). Napoléon n’est pas encore mentionné mais il viendra occuper, dans les ouvrages ultérieurs, la place qui lui est ici assignée d’avance, en compagnie du génie et du saint, de tous les précurseurs sur la voie d’un dépassement. Le saint est aux yeux de Nietzsche un idéal périmé, condamné par le déclin du christianisme, mais le philosophe est sensible au prestige de cette figure qui a indiqué pendant des siècles la direction des sommets vers lesquels l’humanité était conviée à tendre. « Ce qui donne sa valeur au saint dans l’histoire universelle, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il signifie aux yeux des autres, les non-saints. » La réalité, le fait ne comptent pas au regard du sens, de la valeur posés par l’individu supérieur et qui s’adressent secrètement en tout homme à ses aspirations les plus élevées. Le saint « signifiait quelque chose qui était censé dépasser la mesure humaine ». Ce fut une erreur de lui attribuer une « nature étrangère, surhumaine : mais c’est justement ce qui lui a valu cette force extraordinaire avec laquelle il a pu s’emparer de l’imagination d’époques et de peuples entiers. » (HTH I 131) Il importe peu que le modèle soit le produit d’une illusion, pourvu qu’il ouvre la voie d’une avancée décisive.

Étendue au grand homme et transposée au cas de Napoléon, cette réflexion peut justifier la constitution du mythe. Même si ou parce que la figure grandiose de Napoléon telle qu’elle hante les imaginations est une fiction, elle agit sur les esprits comme un moteur du vrai progrès humain, aux antipodes de la caricature dérisoire qu’en offre la civilisation européenne moderne, vouée à la médiocrité de la sécurité et du bien-être, engloutie dans la « vulgarité utilitariste » par la préoccupation quasi exclusive de l’enrichissement (AU 161). Devenue par là incapable de donner à poursuivre le moindre rêve, elle ne saurait plus communiquer le courage de « mourir pour quelque chose de grand et d’impossible » (COIN I 1567). Que pouvait lire un romantique dans le regard du chef militaire en partance pour quelque vaine bataille sinon, selon le mot de Baudelaire dans Bohémiens en voyage, « le morne regret des chimères absentes », l’aspiration à ce que peut-être l’on trouvera ailleurs, toujours plus loin, dans un combat improbable ? En fut-il ainsi de Nietzsche ? Il a proclamé avec toujours davantage de vigueur son rejet du romantisme mais il n’est pas sûr qu’il ne soit pas resté jusqu’au bout, malgré qu’il en eût, marqué par l’imaginaire romantique, comme en témoignent les ambiguïtés, voire les contradictions parfois perceptibles à quelques paragraphes d’intervalle dans le même livre. Peut-être n’est-il pas excessif d’interpréter la persistance de sa fascination pour Napoléon comme le signe que Nietzsche n’est jamais parvenu à quitter définitivement l’espace romantique.

Quoi qu’il en soit, ses dernières pages publiées récusent avec insistance toute complaisance envers quelque forme d’idéalisme que ce soit, notamment le « culte du héros » (EH 132). L’homme supérieur, le surhomme ne sont pas des idéaux qu’il faudrait s’efforcer d’atteindre. Il s’agit d’être et de vivre intensément, de donner lieu en soi à une manifestation supérieure de la vie, et non de se soumettre à l’on ne sait quel devoir de tendre vers un but extérieur. Nietzsche connaît un seul impératif catégorique, emprunté à Pindare : « deviens ce que tu es ». Il s’agit de coïncider avec l’effusion de la vie et de la force en soi, non de se conformer à la représentation idéale d’un modèle lointain. Présentant Gœthe comme « un réaliste convaincu », Nietzsche rappelle que « le grand événement de sa vie fut la rencontre de cet ens realissimum qui s’appelait Napoléon. » (CRID 94) L’expression latine, empruntée à Spinoza, pourrait désigner une manifestation de l’absolu mais il faut d’abord la prendre au sens littéral : l’être le plus réel et le plus réaliste, le plus éloigné de toute idéalité. Un des derniers écrits mentionnera Napoléon comme le « plus grand des “réalistes” » (EH 119). Aussi bien Nietzsche prend-il d’emblée ses distances vis-à-vis de la rhétorique et de l’hagiographie romantiques qui, à la suite de Gœthe, érigent Napoléon en demi-dieu6. Il conteste « la superstition du génie », le quasi délire qui dote le grand homme d’une « origine surhumaine ». Alors l’intéressé lui-même finit par « se prendre pour on ne sait quoi de surhumain », jusqu’au point où, sujet à l’illusion de ses dévots, il « croit à sa divinité ». Pour illustrer ce travers, Nietzsche évoque justement l’exemple de l’idolâtrie dont Napoléon a été l’objet (HTH I 145). Il y revient dans un paragraphe d’Aurore, intitulé de façon significative Le culte des héros et ses fanatiques, où Napoléon est soupçonné d’avoir rendu possible au XIXe siècle la fabrication d’« un idéal fait de chair et de sang », quasi divinisé : « oui, peut-être est-ce même précisément lui qui a suscité dans l’âme de nos contemporains cette prostration romantique devant le “génie” et le “héros”, si étrangère à l’esprit du siècle des Lumières » (AU 1967). Il convient de ne pas négliger cette perspective critique quand on examine la signification que revêt la figure de Napoléon dans l’œuvre du philosophe.

La volonté de démystification va si loin dans Aurore que Napoléon y est classé parmi les « épileptiques », au même titre que quelques autres « représentants suprêmes du besoin d’action » (AU 27980). Nietzsche ne reconnaît en lui que des « qualités purement humaines », précisant toutefois qu’elles ont été capables de « s’élever à cette puissante unité qui le distingue de toutes les personnalités modernes » (HTH I 146). La puissance, la force intérieure et spontanée qui rayonne dans la création de valeurs nouvelles, l’affirmation de soi, voilà ce qui fascine Nietzsche, alors que le thème de la volonté de puissance n’a pas encore paru sous sa plume. Napoléon sait tirer parti même de ce qui le dessert, ainsi le défaut de « parler mal ». En lui, « l’alliance de la puissance et de la génialité » éclate lorsque, avec un certain goût de la provocation, il exagère délibérément son travers au point de « parler plus mal encore qu’il ne le pouvait ». Il transmute ainsi, il sublime une infirmité en puissance supérieure : il montre par là « son goût de la domination » et « son esprit subtil ». Par son mépris des convenances sociales, il domine « sa propre exaspération » à se sentir inférieur aux autres sur ce point et la retourne en supériorité à l’égard des contingences extérieures : de la sorte, « il jouissait de son bon plaisir autocratique » (AU 181). Le mot est lourd de sens mais ne doit pas être entendu comme une allusion au pouvoir de l’homme d’État.

Nietzsche rêve l’avènement « d’une aristocratie nouvelle » (GS 228), fondée non sur les privilèges de la naissance mais sur les qualités éminentes de l’individualité, sur l’affranchissement radical à l’égard de ce qui amoindrit l’homme, notamment les bons sentiments et la morale ordinaire, recours ultime du faible et de l’impuissant. Napoléon préfigure cette aristocratie. « Comme une dernière flèche indiquant l’autre chemin apparut Napoléon, le plus singulier, le plus tardif des hommes, et avec lui le problème incarné de l’idéal aristocratique en soi » (GM 55). Son « origine plébéienne » (GS 193) ne l’empêche pas de rester à part, au-dessus, singulier, ne fût-ce que parce que « l’art de commander » a surmonté chez lui « l’instinct grégaire de l’obéissance ». Aussi s’est-il montré apte à imposer sa volonté sans cette « mauvaise conscience » qui ronge les chefs modernes et les pousse à justifier par divers biais une autorité ressentie comme une entorse à l’égalité. Avec Napoléon s’est produite « l’apparition d’un maître absolu », le « plus haut bonheur auquel ce siècle ait pu atteindre », conclut Nietzsche, dans un élan qui ne laisse pas de donner à penser (PBM 11011). Malgré les résistances du rationalisme, la marque de la fiction est nette dans le portrait fragmentaire que Nietzsche dresse de la grande figure historique au fil des livres. Il n’a cependant jamais fait de Napoléon un absolu, au mieux une très lointaine approximation du surhomme, que le Zarathoustra renvoie à un avenir inassignable7. « Mais quant à être l’homme d’une exaltation unique, l’incarnation d’un état d’âme sublime — ce ne fut jusqu’à maintenant qu’un rêve, qu’une exaltante possibilité : l’histoire ne nous en donne point d’exemple certain. » (GS 196) Napoléon est d’abord le signe indiquant que ce rêve, cette fiction, a effleuré furtivement la réalité avant de s’imprimer dans les esprits demeurés idéalistes comme une éventuelle direction à suivre.

En tant que fiction, symbole, fantasme ou symptôme, la figure de Napoléon est dans l’œuvre de Nietzsche un signe surdéterminé : elle rassemble, superpose et concentre en elle un réseau complexe de motifs et d’enjeux. Deleuze souligne que Nietzsche envisage la nature et l’histoire comme le lieu d’un conflit entre des forces qui s’affrontent pour conférer aux choses leur sens et leur valeur8. On peut ajouter que ce champ de bataille est un théâtre où chaque force est incarnée par des personnages concrets. Sur cette scène, Napoléon est une figure centrale parce qu’il représente la puissance positive, l’antidote au « déclin », à « l’épuisement », à « l’affaiblissement des instincts » qu’il observe « chez nous, les hommes “modernes”, les Européens » (NT 12). Dans un paragraphe du Gai Savoir, la figure de Napoléon est le point stratégique où viennent s’entrelacer quelques motifs essentiels de la pensée nietzschéenne. Il s’intitule Notre croyance à une virilisation de l’Europe (GS 269). Nietzsche commence par dissocier Napoléon de la Révolution française. Plus qu’une distinction, il dessine une opposition. La Révolution incarne le sentimentalisme douceâtre de la fraternité, Napoléon la grandeur héroïque de la guerre. Si la Révolution inaugure le règne du bourgeois, Napoléon le renverse. « Ce sera donc à lui qu’un jour on reconnaîtra le mérite d’avoir restitué à l’homme en Europe la supériorité sur l’homme d’affaires et le philistin », qui ont besoin de la paix pour exercer leur négoce.

Cette vigoureuse affirmation virile est dirigée contre les « idées modernes » en général, contre le christianisme, accusé de leur avoir donné naissance et d’en avoir assuré la propagation, contre tout ce qui, aux yeux de Nietzsche, est entaché d’une complaisante mollesse féminine (GS 269). « Le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien. » (PBM 115) L’accusation sera réitérée. « Le poison de la doctrine des “droits égaux pour tous”, — c’est le christianisme qui l’a répandu le plus systématiquement. » (AC 58) Nietzsche reproche à l’égalitarisme démocratique, fondé sur « le dogme de l’“égalité des hommes” » (GS 146) d’entraîner « un affaiblissement et une suppression de l’individu » (AU 110). Il réduit l’homme au statut d’« animal grégaire » (GS 251). Contre « la civilisation avec ses idées modernes » Nietzsche dresse Napoléon, qui « s’est affirmé par cette hostilité comme l’un des plus grands continuateurs de la Renaissance; c’est lui qui a ramené au jour tout un morceau de nature antique » (GS 269). La Renaissance sera définie plus tard comme « l’inversion des valeurs chrétiennes; une tentative […] pour faire triompher les valeurs contraires, les valeurs aristocratiques. » (AC 86) Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture trop hâtive, Nietzsche exclut le « retour à la nature » romantique, qui supposerait « une marche en arrière »; il envisage à l’inverse « une montée vers la haute, la libre, la terrible nature, vers le terrible naturel, qui accomplit, comme en s’en jouant, d’immenses tâches, et qui a le droit de s’en jouer… Pour prendre un symbole : Napoléon » (CRID 92). Le philosophe confie après coup au chef militaire la direction de la guerre contre tout ce qu’il déteste dans l’Europe moderne. « Je suis belliqueux de nature, avoue Nietzsche. L’agression fait partie de mes instincts. » (EH 108) Le lecteur s’en aperçoit : il a affaire à un polémiste auquel il arrive de s’abandonner à une violence extrême. Dans son œuvre abondent les pages dirigées contre des opinions et des valeurs si communément reçues qu’elles en sont devenues quasi obligatoires. Insensible au scandale que ne peuvent manquer de susciter ses attaques contre les bien-pensants, Nietzsche use de la provocation, voire de l’inconvenance pour flétrir les idées modernes au regard d’un idéal d’affirmation de soi puisé surtout aux sources antiques. Sans se garder de l’outrance ni de la caricature, il glorifie Napoléon, de plus en plus souvent mentionné dans les derniers écrits, comme figure du grand combat, provisoirement différé mais toujours à venir, contre la dénaturation de l’homme occidental, victime de ses illusions religieuses, philosophiques et politiques.
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