La philo au lycée professionnel ? Du côté de la philosophie au lycée professionnel





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La philo au lycée professionnel ? Du côté de la philosophie au lycée professionnel



FAUT-IL RENDRE LA PHILOSOPHIE POPULAIRE ?
Réflexions sur l’essai d’introduire la philosophie en lycée professionnel


On me demande mon avis de philosophe « professionnel » sur des expériences d’introduction d’activités philosophiques en lycée professionnel, dans le cadre des cours de français, d’histoire ou d’éducation civique, juridique et sociale (ECJS)

J’ai l’avantage d’avoir une vue d’ensemble sur ces tentatives, et l’inconvénient d’apparaître comme le « théoricien » spectateur de courageux praticiens. Car, disons-le d’emblée, ces expériences sont passionnantes, tant par le dynamisme et l’enthousiasme des participants, que par les problèmes abordés et les méthodes de travail mises en œuvre.

Ces expériences ne sont, bien sûr, pas isolées : cafés philo, médiatisation de certains philosophes, activités philosophiques en maternelle ou en collège…, ce large débordement de la philosophie hors de son cadre institutionnel traditionnel (classes de terminale d’enseignement général, et université) montre assez que la philosophie est « à la mode ». Et dire cela n’est pas péjoratif, car qui se plaindrait qu’un nombre croissant de jeunes et de moins jeunes soient attirés par la réflexion philosophique ?

Cette expérience de pratique philosophique en lycée professionnel me semble présenter quelques originalités :

  1. elle s’inscrit dans le cadre scolaire avec ses contraintes administratives, mais se présente comme une activité, sinon optionnelle, en tout cas novatrice et exceptionnelle (voire un tantinet transgressive) ;

  2. elle s’adresse à des élèves du même âge que ceux des terminales « généralistes », mais qui en sont normalement privés de par les programmes de l’enseignement professionnel ; se pose donc la question du bien-fondé de cette différence de traitement ;

  3. cette expérience est menée par des professeurs de lettres- histoire, dont la philosophie n’est pas le « métier », mais plutôt une passion personnelle qui empiète sur leurs dévolutions officielles ; se pose alors la question de la légitimité du découpage disciplinaire, et, en particulier, du rapport entre philosophie et littérature.


Demander s’il faut rendre la philosophie populaire paraît d’abord paradoxal quand on constate un tel engouement actuel pour la philosophie hors des murs de l’école et de l’université : la philosophie est populaire et en même temps paraît difficile, donc réservée à une élite (mais ceci explique peut-être cela) Paradoxal encore, quand on voit que toute l’histoire de la philosophie est jalonnée par cette volonté de devenir populaire : Socrate, le premier, affirme vouloir dialoguer avec le premier venu, fût-il même esclave ; Montaigne veut écrire en langue vulgaire, et user même du gascon là où le français ne saurait aller ; Descartes inaugure la philosophie moderne avec un Discours de la méthode écrit en français, à la place du latin ; Hume veut une philosophie comprise même par les femmes, et Diderot proclame : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! », dans l’espoir que les Lumières

amèneront le progrès de l’humanité. Aujourd’hui, un philosophe comme André Comte-Sponville connaît un succès certain auprès du grand public, en alliant clarté et rigueur.
La question est double : est-il souhaitable de rendre la philosophie populaire, et, si oui, à quelles conditions et dans quelles limites est-ce possible ?

Je voudrais tenter d’apporter quelques brèves et modestes contributions à la discussion, en m’appuyant sur les expériences menées en LP.

Peut-on vulgariser la philosophie ?
La question ne me semble pas se poser pour la philosophie. En effet, on peut vulgariser une connaissance scientifique, dans la mesure où on la suppose accessible à tout esprit rationnel, mais à condition de la débarrasser de son bagage mathématique ou expérimental, qui empêche ou lasse la compréhension commune.

Or la philosophie n’est pas une connaissance, et elle opère au moyen de la langue commune. Elle n’est pas une connaissance, car la philosophie débat précisément des questions qui ne peuvent recevoir de solution scientifique ; elle ne délivre pas de vérités, mais engage à une recherche personnelle de la vérité là où elle n’est pas donnée. C’est pourquoi il y a à débattre, et c’est pourquoi la liberté de l’esprit doit y être totale, soumise aux seules contraintes de la raison.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut vulgariser la philosophie, mais s’il faut considérer comme « philosophie » un discours qui par son obscurité et son ésotérisme échapperait à toute controverse de la part de quiconque n’adopterait pas ses mystères.

Le problème du langage
On pense dans des mots, et la philosophie pense dans les mots de tout le monde, sans recours à une langue artificielle comme les mathématiques. Pourtant, la philosophie pense par concepts, notions et catégories, qui supposent une cohérence et font souvent appel à un vocabulaire « technique » : « transcendance », « finalité », « universalité », « substance », etc., qui suffit souvent à décourager les curieux non initiés.

La chose fait débat entre philosophes, entre ceux qui, comme Hume, s’efforcent de philosopher dans la langue commune, et ceux, comme Kant, qui jugent qu’une partie au moins de la philosophie (la métaphysique) ne peut se passer d’un vocabulaire obscur.

La principale difficulté n’est pas dans ce vocabulaire technique qui peut s’apprendre, mais, à mon sens, dans la maîtrise ou non de sa langue maternelle. Ce que montre l’école, c’est que tout apprentissage disciplinaire dépend de la maîtrise de la langue, et la philosophie peut-être plus que tout autre, en ce qu’elle est pur jeu de langage.

Comment alors rendre la philosophie populaire si la maîtrise de la langue n’est pas au rendez-vous ? Comment critiquer un argument, si on n’en comprend ni les concepts ni les articulations logiques ? Plutôt que d’en faire un préalable, adoptons une réponse optimiste qui est que « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », et que c’est en réfléchissant et argumentant qu’on trouve les mots et la syntaxe pour le dire. Mais disons aussi qu’il y aurait un leurre à vouloir faire croire qu’on peut philosopher en faisant l’économie d’un effort de langage. Qu’est l’intelligence rationnelle sans l’ordre des mots ? Que vaut l’égalité du débat philosophique sans la souplesse dialectique des échanges ?

Autrement dit, l’exercice philosophique doit être l’exigence d’aller plus loin dans l’art de parler, mais certainement pas l’illusion de pouvoir remplacer la patiente rigueur langagière par le faux-brillant de l’esprit. Commencer par le plaisir de savoir prononcer « Nietzsche », mais poursuivre par l’exercice difficile de l’écriture aphoristique ou la construction d’une argumentation. Il est, en effet, difficile de parler du débat philosophique dans la « Cité », si tous les élèves comprennent par « cité » une banlieue difficile, voire une zone de non-droit, c’est-à-dire exactement le contraire du concept philosophique et historique de « cité ».

Il faut donc commencer, ou au moins passer, par la mise en ordre des mots.

Peut-on philosopher sans culture ?
Absolument, oui ; mais tellement mieux avec ! En effet, la culture suppose des repères littéraires, historiques, religieux, scientifiques… et philosophiques, toutes choses qui aident la réflexion à s’approfondir. Il est tellement plus intéressant de discuter avec un esprit élevé, qui vous aide à vous élever. Ce que permettent la culture et la lecture des grands auteurs. Comment comprendre la nouveauté de la critique kantienne sans connaître Copernic et Newton ? Comment bien comprendre le débat sur le libre-arbitre sans connaissances religieuses sur le péché originel et la création divine ? Ici encore, c’est en se mouvant qu’on doit prouver le mouvement : gageons que la curiosité philosophique fera naître une quête culturelle, si elle ne veut pas rester un éveil avorté.

C’est dire que la culture ne doit certainement pas être un prétexte pour instaurer une quelconque sélection dans l’accès à la philosophie. Mais ce serait aussi un leurre que de croire pouvoir réinventer la philosophie seul et sans connaissances.

La philosophie est-elle un remède à la violence ?
Oui, si l’on admet qu’il vaut mieux échanger des arguments que des coups, et que le ralliement de l’adversaire à mes arguments vaut mieux qu’une violence qui le terrorise. Car la force ne dure que tant qu’elle est la plus forte ; et la conviction de l’allié est plus efficace que l’obéissance de l’esclave.

Mais il faut aussi éviter l’angélisme. La philosophie, comme l’école en général, ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus d’un nécessaire renoncement à la violence. Pour les autres, il faut d’abord les forcer à déposer les armes, et souvent seule la force de la loi y parvient. On ne peut philosopher sous la menace des armes et des coups, mais établir d’abord une non violence garantie par la loi. Epicure disait que la justice est faite d’abord pour protéger les philosophes, qui sont les plus vulnérables aux offenses des plus forts.

Prévenir la violence, oui ; approfondir les vertus du débat argumenté, certainement : mais il serait utopique de croire que la philosophie peut remplacer la force légale pour désarmer les violents.

La philosophie est-elle nécessaire à la démocratie ?
C’est un lieu commun, en France, que d’affirmer que la philosophie est un pilier irremplaçable de la démocratie et de l’éducation du citoyen. Sans doute, la naissance de la philosophie est associée à la démocratie athénienne ; mais démocratie et philosophie ont bien changé depuis l’antique Athènes. Sans doute, l’enseignement philosophique et les grands

intellectuels qu’il a produits ont joué un rôle certain dans le débat républicain en France ; mais peut-on soutenir sérieusement que des pays qui n’enseignent pas la philosophie à tous leurs citoyens ne sont pas des démocraties ? A l’inverse, peut-on soutenir que l’importance de l’enseignement philosophique en France en ait fait un modèle idéal de démocratie, prémuni du terrorisme intellectuel et des grandes illusions totalitaires ?

Il me semble que reconnaître un rôle historique à l’enseignement philosophique dans l’avènement de la démocratie en France, ne doit pas conduire à conclure qu’une véritable démocratie exige des citoyens-philosophes.

Des citoyens « éclairés », certes, et aussi instruits que possible. Mais peut-on attendre d’une démocratie de masse qu’elle attende de ses citoyens d’être capables de dialogue socratique ? Heureusement que la démocratie ne dépend pas de la philosophie, sans quoi on risquerait de l’attendre longtemps, comme Godot. Heureusement aussi que la philosophie ne dépend pas de la démocratie, mais du courage et de la volonté d’individus, sans quoi la philosophie serait le plus souvent impossible, si la liberté de penser supposait la liberté politique.

Cela nous conduit au cœur du problème : « lumières », instruction, culture, réflexion, débat, argumentation, tout cela est-il « philosophie » ?

Peut-on penser sans philosopher ?
Assurément oui ! Est-on philosophe dès qu’on se met à penser ? Tout dépend de ce qu’on entend par « philosophie ».

Je ne vois pas ce qu’on gagne à vouloir mettre la philosophie partout. La philosophie n’est pas omniprésente dans la vie : on peut jouer, s’aimer, créer, lutter, sans philosopher. Et heureusement, car même le philosophe doit prendre le temps de vivre, avant de penser sa vie. Et ce serait une caricature de philosophe que de le représenter comme le penseur perdu dans les nuées.

On peut donc vivre sans philosopher, comme on peut vivre sans réfléchir, sans se « prendre la tête », comme disent les élèves. C’est à chacun de savoir s’il vit mieux en pensant ; c’est à chacun de savoir s’il pense mieux en philosophant. En faire une exigence universelle (« Tu dois philosopher ! ») me semble utopique et contradictoire avec l’esprit philosophique.

La philosophie n’est ni omniprésente, ni un remède-miracle. On peut respecter l’autre sans être philosophe, et même des philosophes, par terrorisme intellectuel, s’avèrent incapables de respecter l’autre. La tolérance, de même, n’est pas l’apanage des philosophes, et certaines philosophies inclinent même à l’intolérance. De même, les philosophes n’ont pas l’exclusivité de la logique, et un bon enseignement scientifique peut suffire à former un esprit logique.

La littérature, me semble-t-il, pense aussi, sans pour autant philosopher. Une tragédie de Sophocle, comme Antigone, pense et fait penser, sans être pour autant un écrit philosophique argumenté ou démonstratif.

Je n’entends pas ici annuler la place de la philosophie, mais lui éviter une tentation « totalitaire ». La philosophie aide à penser, à sa manière et sur un certain type de questions ; mais la littérature aussi, l’art aussi, l’histoire aussi, la science aussi, à leurs manières. La philosophie contribue à une discipline de pensée et de discours, mais elle n’est pas seule à le faire ; elle ne le fait pas supérieurement ou mieux que les autres disciplines, elle le fait différemment.
Qu’on ne voie pas là fausse modestie de philosophe, mais plutôt prudence envers les engouements souvent versatiles. Car si la philosophie semble ouvrir une voie royale à la recherche de la vérité, elle entretient maints espoirs déplacés comme autant d’illusions. Certains ont déjà été signalés, et si je veux compléter ce n’est pas pour décourager, mais pour rendre le courage plus lucide.

Un droit à la philosophie ?
En un sens général, on sent le ridicule de la formule. Autant dire un droit à la pensée, ou un droit à l’intelligence. Philosopher n’est pas un droit, mais une activité, et un travail ou un plaisir, selon les cas. Je préfèrerai dire un devoir : devoir d’exercer une fonction proprement humaine, devoir de se perfectionner, devoir de s’élever à ce qui participe de la dignité humaine. Mais on ne saurait « contraindre » à philosopher, tout au plus « obliger » moralement, mais cela ne concerne que la conscience de chacun.

En faire un « droit de l’homme », comme la santé ou l’éducation, serait ruiner l’effort individuel indispensable à l’exercice philosophique.

En un sens précis, la philosophie doit-elle faire partie d’un droit à l’éducation pour tous ? Tous les élèves ont-ils droit à la philosophie ? Il serait trop facile de répondre vite par la positive. Mais philosophie n’est pas démagogie, et je préfère demander d’abord ce que recouvre cette revendication égalitaire.

Il est d’abord étonnant de voir cet attrait pour la philosophie s’élevant de partout, alors que le sanctuaire de cette discipline (les terminales littéraires) résonne de plaintes : les élèves n’y auraient ni la culture, ni le niveau d’expression exigibles ; l’intérêt faiblit et les problèmes de discipline empoisonnent des cours qui voudraient attention et sérénité. J’ai moi-même certains souvenirs pénibles nés de la difficulté d’entretenir intérêt et travail assidu, voire de certaines classes pour qui « philosophie » rimait avec « récréation ». Je veux bien admettre que je n’étais pas excellent pédagogue ; mais je crois surtout que la philosophie transformée en discipline scolaire obligatoire et évaluée finit par rencontrer les mêmes difficultés que les autres disciplines scolaires. Même son statut exceptionnel qui la réserve à la fin des études secondaires ne la préserve pas de ces difficultés, une fois passées l’état de grâce des premiers jours.

Il ne s’agit pas de noircir le tableau, mais de confirmer que l’attrait, comme souvent, naît ici en LP, en partie au moins, de l’interdit et de sa transgression. Résumons-la : pas d’évaluation, des professeurs qui donnent leur avis sur leurs conceptions de la vie, une organisation inhabituelle et rare, une discipline en principe interdite à ce type d’élèves, un goût de revanche sur les privilégiés de l’enseignement général, une fierté un peu « frimeuse » à faire de la philo, des échanges sur la « vraie vie »…autant de transgressions excitantes et motivantes, qui interviennent mêlées au plaisir de penser et d’argumenter. Difficile de faire la part, mais impossible de l’ignorer.

Comment ne pas se demander alors s’il est vraiment souhaitable d’instaurer un enseignement obligatoire de la philosophie en LP, dès lors que tomberait cette dimension transgressive ? Ne retrouverait-on pas vite les mêmes difficultés que dans l’enseignement général, et même aggravées ?

Le « droit à la philosophie » me semble aussi recouper une demande de reconnaissance sociale, par le partage d’un attribut élitaire. La philosophie peut sans doute aider à un épanouissement personnel, mais ne peut compenser le déficit de reconnaissance sociale de l’excellence professionnelle.

Une querelle purement verbale ?
Il me semble que la « demande philosophique » doit être justement mesurée pour ne pas décevoir les attentes.

Les compétences attendues pour ce genre d’activités ne me paraissent pas relever de la seule philosophie, ni même nécessairement de la philosophie. La littérature suffit à donner à penser ; tant mieux si la philosophie peut y contribuer. Tant mieux si l’affiche « philosophique » attire et intéresse un public croissant, à condition de ne pas brader le sérieux de la chose, au risque de voir ce public se détourner rapidement. « Philosophie » n’est pas une marque déposée, et vain me semble le débat consistant à savoir si un café-philo ou la philo à la télévision, c’est vraiment de la philosophie. Tout ce qui aide à faire penser, réfléchir, exercer son expression et la liberté de son esprit, est bon, et peu importe le nom qu’on lui donne. La chose importe plus que le mot, dont le choix souvent relève d’autres préoccupations plus ou moins pertinentes.

J’aime assez l’un des articles qui parle à ce propos de « divertissement sérieux » : ce statut, adroitement cultivé, me semble actuellement convenir à tous. Sans doute souffre-t-il d’une précarité inconfortable ; mais n’est-ce pas le sort de la réflexion philosophique elle-même ?

Patrick Ghrenassia

Professeur agrégé de philosophie

IUFM de Versailles

DU CÔTÉ DE LA PHILOSOPHIE AU LYCÉE PROFESSIONNEL


Des réticences à l’expérimentation
Pendant longtemps, la question ne s’est même pas posée. La philosophie en LP, implicitement, était hors de question, pour toutes sortes de raisons , autant de présupposés idéologiques et culturels qui prenaient la forme de « bonnes raisons » : emplois du temps des élèves déjà très chargés par les aspects concrets, pratiques, incontournables, de la formation, difficultés –déjà nombreuses– pour nos jeunes s’agissant de la capacité d’abstraire, de conceptualiser, comme si les modalités d’accès à la réflexion différaient fondamentalement des autres élèves, ou encore le fait que la philosophie, absente à l’examen, était très loin de faire partie des priorités au quotidien.
Le « bébé » a donc été « jeté avec l’eau du bain » mais c’était sans compter avec les questions des élèves eux-mêmes qui, au détour des textes littéraires, des mises en débat d’idées, dans les lycées professionnels ou polyvalents, cherchaient à interroger le monde avec des outils intellectuels dont ils ne pouvaient que soupçonner l’existence au fil des parcours et des projets pédagogiques divers.
La prise de conscience s’est faite de manière plus prégnante et plus conséquente aux parages de l’éducation civique juridique et sociale, mais elle avait déjà surgi au contact de l’histoire et de la littérature. Les démarches pluridisciplinaires, en décloisonnant les disciplines, ont contribué à faire émerger les questions de fond.

Comment interroger à partir d’exemples « concrets » la citoyenneté, la démocratie, le droit, les rapports individu-société, ou encore la posture adoptée par Voltaire pour lancer son Candide dans le vaste monde ; ou bien le regard que chacun porte sur le monde tel qu’il est ; ou bien le(s) langage(s), la symbolique, les systèmes de signes, sans se donner les moyens de mettre à distance les idées reçues, sans trouver la juste mesure, celle qui pousse à aller plus loin dans la réflexion ?
Friands de « témoignages vécus », nos élèves, sensibilisés à l’écoute mutuelle, sont en quête de repères leur permettant de faire progresser la réflexion, d’aborder des situations d’argumentation qui ne soient pas des inventaires vides de sens : « Les Droits de l’Homme, les Devoirs, d’accord c’est évident, on le sait, on nous le dit toujours. Mais pourquoi ? Mais comment ? » dit un jour un élève de baccalauréat professionnel qui en avait assez d’être toujours mis devant l’évidence sans que celle-ci soit interrogée.
Et tout simplement, comment mieux comprendre le monde et mieux se comprendre soi-même ? Questions légitimes, à n’en pas douter. Faut-il rappeler ici la célèbre formule de Platon : « Nous ne sommes pas libres, quand nous ne sommes pas éclairés ». Et il ne s’agit pas ici d’enfoncer une porte ouverte puisque celle-ci n’est encore qu’entrebâillée.
C’est donc bien à l’aune du questionnement que les premiers essais, les premières expérimentations ont vu le jour : depuis 1995, dans certaines académies, dans une trentaine de classes terminales préparant à des baccalauréats professionnels, la philosophie a été enseignée en tant que telle Au cours d’un colloque sur ce thème, à Châlons sur Marne en 2001, les intervenants ont souligné la nécessité « d’inventer des modalités pédagogiques nouvelles », insistant sur la question du destinataire de tel écrit réflexif ou sur « l’intérêt de la médiation de l’oral » dans l’optique d’un travail préparatoire permettant d’obtenir un consensus autour de la formulation d’une pensée face à un problème donné. Une « culture de l’expérimentation »  et un « esprit d’innovation » sont apparus comme évidents aux professionnels de la discipline plongés dans des situations d’apprentissage particulières, à en croire J.J Rosat, enseignant rendant compte en ligne du colloque de Chalons.
Plus récemment, au cours du 3ème Colloque sur les nouvelles pratiques philosophiques (Nanterre, juin 2003) – et l’on pourra se référer aux actes du Colloque  « Philo à tous les étages » publiés au CRDP de Bretagne, les pistes expérimentales ont été reprises et développées pour des cycles et des filières différentes à travers les thèmes suivants :
- viser l’enseignement des programmes et des disciplines,

- poursuivre les objectifs transversaux de l’enseignement,

- éprouver le vivre ensemble,

- répondre à des préoccupations concrètes et urgentes (avec une contribution de P. Antoine et G. Collet, professeurs de Lettres - Histoire de notre académie),

- vers le philosopher

- vers le développement de soi

- regards (une réflexion sur la formation)
Dans tous les cas, les participants ont mis en lumière la nécessité de donner du sens aux apprentissages, étant entendu que les savoirs intéressent les élèves dès lors qu’ils représentent des réponses aux questions qu’ils se posent. Si l’on adopte cette logique, nombreux et divers sont les supports –textes, questionnements, dispositifs– qui permettent (ou pourraient permettre), de donner suite aux attentes, d’utiliser discussions, situations d’échange pour mettre en doute les opinions « toutes faites », définir notions et concepts, mieux appréhender la pensée autre et poser clairement le problème afin d’asseoir une argumentation digne de ce nom.

Expérimenter la philosophie en lycée professionnel : où est le problème ?
La formation d’une pensée autonome pour chaque élève est visée transversalement par chaque enseignant du lycée professionnel, toutes disciplines confondues. Le professeur de Lettres – Histoire et Géographie, à la charnière d’enseignements qui associent aux objets d’étude spécifiques un regard critique, est particulièrement bien placé pour l’exercice de réflexion enrichi par les apports pluridisciplinaires. De plus, pour répondre à l’urgence, il est souvent mis face à la nécessité d’installer des repères simples mais non caricaturaux. Lorsqu’il aborde, en heure de vie de classe, par exemple, en tant que professeur principal néanmoins spécialiste d’une ou de plusieurs disciplines, la question du rapport à la règle, du rapport à la loi, la question de la limite ou celle des conséquences d’une transgression, l’élève n’accueillera pas ce qui est imposé sous prétexte que « c’est ainsi et pas autrement ».
Pour qu’un repère devienne indiscutable, il faut qu’il entre en réflexion, assorti d’exemples et de contre-exemples ; il faut encore qu’il se trouve travaillé, déconstruit et reconstruit. Nombreux sont les élèves dont les résultats scolaires s’améliorent parce qu’ils ont pris conscience de ce que représentaient le respect –de l’autre, des valeurs– la limite, l’image de soi, la construction de l’identité sociale, la tolérance, la responsabilité.
Que leur soient proposés des textes à travers lesquels ils reconnaissent un problème auquel ils se trouvent confrontés (en abordant par exemple le thème de la violence sous toutes ses formes, à partir de témoignages mais en observant aussi, en contrepoint, des questionnements sur les causes de la violence, dans des groupements de textes mettant en lumière les développements de « l’esprit d’examen » cher aux philosophes du 18° siècle jusqu’à la pensée d’Hannah Arendt aujourd’hui, le travail de réflexion peut se faire et se densifier.

Que soient amenés, à partir de recherches documentaires fondées sur des problématiques vives, des débats argumentés –qui permettront aux élèves de revoir ce qu’ils pensent, de reprendre progressivement le cheminement de la réflexion à la lumière de ce que dit l’autre.

Que soient entreprises des discussions à caractère philosophique menées avec l’enseignant ou l’intervenant autre –lequel, par sa formation générale ou spécifique, maîtrise « l’art d’accoucher les esprits » en conduisant graduellement le dialogue– c’est à la construction de soi, à la socialisation par le raisonnement, pour chaque élève dont nous sommes responsables.

Que chacun de nous contribue, en mobilisant avec « bon sens », de manière dialectique, tous les possibles inscrits au cœur des compétences disciplinaires ou transversales.


Christine Eschenbrenner

PLP Lettres - Histoire

Lycée polyvalent Nadia et Fernand Léger

95 – ARGENTEUIL

IUFM de VERSAILLES

PHILOSOPHER À L’INFINI AU LYCÉE PROFESSIONNEL

J'ai appris à écouter les autres”

Émilie

Le cours est centré sur la parole des élèves”

Jessica

J'ai bien aimé quand nous avons parlé du droit à la parole”

Alessia
Élèves de seconde BEP du Lycée H.Poincaré de Palaiseau


Lors du débat national sur l’École organisé dans nos établissements fin 2003 début 2004, et dont on peut lire des comptes-rendus dans le Miroir du débat (consultable en ligne : www.debatnational.education.fr), un élément de réflexion m’a conforté dans la démarche qui est la mienne depuis quelques années en tant qu’enseignant de lettres-histoire et philosophe de formation : rendre possible une approche de la philosophie en lycée professionnel.

En effet l’une des trois priorités pour l’École de demain énoncées dans notre établissement a été la suivante : « Donner les moyens aux personnels de créer des espaces et des temps de parole qui soient offerts aux élèves, aux personnels de l’éducation et aux parents pour donner du sens à la communauté éducative, créer du lien et réfléchir aux pratiques. ».

Cette priorité correspond à mon sens en partie à ce que peut apporter une approche de la philosophie en lycée professionnel. Et voici comment on peut entendre le terme « philosopher » du point de vue de cette priorité énoncée : il s’agit d’un questionnement, de l’apprentissage d’un questionnement, d’une pratique collective de la parole, d’une curiosité qui nous mène en tant que citoyen, élève ou enseignant, à nous interroger sur notre rapport aux autres, sur notre rapport au monde ou bien sur notre rapport à nous-mêmes.

C’est ainsi qu’il nous est possible de philosopher à l’infini, même en lycée professionnel, le tout étant d’en avoir pris l’habitude et de s’en donner collectivement les moyens. Un peu comme les Grecs anciens qui ont inventé ce verbe et cette pratique : philosopher.

Contexte
Notre lycée a pu mettre en place depuis quelques années avec la bienveillance et la participation d’un certain nombre d’acteurs 1 plusieurs expériences d'initiation à la philosophie : classe à Projet d'action culturelle (baccalauréat professionnel Commerce) sur la thématique du Hip-hop, groupe de paroles dans le cadre de l'ECJS (en BEP Carrières sanitaires et sociales) et interventions dans le cadre d'une séquence pédagogique précise de lettres ou d'histoire (baccalauréat professionnel Commerce et Secrétariat).

C'est cette dernière expérience dont nous allons rendre compte ici dans la mesure où elle a rencontré une écoute particulièrement bienveillante de la part des collègues concernés. Les enseignants de lycée professionnel pensent généralement qu'il ne serait pas efficace d'ajouter une discipline de plus dans le cursus des élèves : la philosophie. « Ne pas en ajouter » en terme de connaissances ou de programmes : tel est, semble-t-il, un avis communément partagé. C'est pourquoi le fait d'intervenir au cours d'une séquence intégrée liées aux programmes disciplinaires existants est bienvenu. Il s'agit de philosopher dans un cours habituel : cette approche est tout à la fois un éclairage, l'approfondissement d'une notion du programme, la mise en place collective d'un questionnement qui est philosophique à partir du moment où il va concerner un élément de notre existence individuelle ou collective.

Déroulement
Nous nous sommes donc réunis à quelques-uns, en début d’année, afin d'établir un petit calendrier d'interventions dans le cadre d'une séquence pour une classe de première ou de terminale préparatoire aux baccalauréats professionnels Commerce et Secrétariat. Quatre collègues au total étaient concernés, soit à peu près la moitié de l'équipe de Lettres - histoire du lycée.

Pour chaque thématique choisie, un minimum de deux interventions de deux heures a été établi, à charge ensuite à l'enseignant de la classe concernée de préciser avec ses élèves la suite à donner à cette approche de la philosophie, une ou plusieurs thématiques pouvant être retenues pour l'année en cours. La réaction des élèves varie bien sûr d'une thématique à l'autre et selon les moments de l'année. Mais la curiosité semble toujours être au rendez-vous, ne serait-ce que par le caractère inhabituel dans la conduite de ces séances : deux enseignants pour un groupe-classe, découverte de ce que peut être la philosophie, priorité donnée à l'écoute et à l'échange collectifs, tentative d'avancer collectivement sans a priori et sans savoir forcément «  où tout cela nous mène… ». 

Il nous faut préciser ici que, l'expérience aidant, nous nous sommes rendus compte qu'il y a des conditions favorables à ce type d'intervention et dont personne ne s'étonnera : un groupe d'une quinzaine d'élèves, ayant en mémoire les textes dont il sera question et ayant un peu l'habitude de prendre la parole et aussi de s'écouter.

Quelques exemples...
La pensée de la misère au XIXème siècle”
Il s'agit d'intervenir dans le cadre d'une séquence de français sur la narration à visée argumentative, la problématique générale s'articulant autour du regard de l'écrivain sur la société qui l'entoure.
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