«Les villes, écrivait Marguerite Yourcenar, portent les stigmates des passages du temps»





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date de publication06.12.2017
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La réception de Victor Hugo en Grèce au XIXe siècle

« Les villes, écrivait Marguerite Yourcenar, portent les stigmates des passages du temps ». Une assertion d’autant plus vraie pour les villes de l’hellénisme qu’elles portent les témoignages de longs siècles en elles. Cette mémoire se révèle aussi à travers les noms que portent les rues : il est très peu de cités de l’hellénisme qui n’aient pas une rue « Philhellinon », rue des Philhellènes. Et parmi ces philhellènes, Victor Hugo occupe une place privilégiée : douze municipalités en Grèce et six à Chypre ont attribué une rue à Victor Hugo pour rendre ainsi hommage à l’écrivain qui, par son œuvre et par sa longévité a dominé le XIXe siècle français.

Mais comment et sous quelles conditions s’est forgée l’effigie de Victor Hugo dans le monde grec au cours du XIXe siècle? Quelle est l’image que les Grecs se faisaient du poète et de l’homme? De quelle représentation de Hugo a-t-on hérité? Ces questions sont à l’origine de ma recherche, au terme de laquelle –pour autant que puisse jamais s’achever une telle - m’ont été révélés, non pas un, mais plusieurs Hugo.

Hugo le poète, le romancier, le dramaturge, le penseur politique, le réformateur social, le philhellène, le protecteur des faibles et des opprimés, le philosophe, le visionnaire de l’Europe Unie, le défenseur de la paix, de la liberté, de la république, des droits de l’homme, de ceux de la femme et de l’enfant en particulier, l’ennemi de toute forme de racisme, de fanatisme, d’intolérance… La liste pourrait être longue pour cet homme au génie multiple. Dans la Grèce du XIXe siècle, son nom s’auréole de toutes ces significations et d’autres encore qui se complètent pour finalement construire un tableau cohérent, une image grandiose. La recomposition de son image est une réelle aventure. Car elle se modifie au gré des moments d’exaltation et de dépression qui s’emparent successivement de la Grèce. Elle se renouvelle et s’éclaire chaque fois par les événements et elle est soumise à des interprétations différentes, non pas incompatibles ou contradictoires mais plutôt complémentaires.

En 1826, Victor Hugo est déjà un auteur célèbre en France. Après la bataille d’Hernani le 25 février 1830, par laquelle il conquiert aussi le théâtre, il s’impose comme le chef incontesté de l’école romantique. A cette date, et plus précisément en 1829, Coray, vieux patriarche des Lumières grecques, de Paris où il se trouvait, rejette cette nouvelle école qu’il considère désastreuse pour le progrès des peuples. À Athènes cependant, commence progressivement et timidement à se former l’École Athénienne qui exprimera en Grèce la vision et les sensibilités du Romantisme.

Nicolas Soutsos, fidèle aux orientations du romantisme grec, traduit le premier, en 1842, trois poèmes lyriques de Hugo, deux des Chants du Crépuscule et une pièce des Feuilles d’automne. Cette même année, 1842, entend le nom de Victor Hugo résonner dans les salles de l’Université d’Athènes, alors appelée Université d’Othon, lors du cours inaugural de Constantin Assopios, tandis qu’Alexandre Rizos Rangabé inclut dans son Encyclopédie Française, manuel de lecture adressé aux élèves, des extraits d’œuvres de Hugo. Grâce à Rangabé, les écoliers comptent parmi les premiers lecteurs Grecs de l’œuvre hugolienne. Sa poésie n’est toutefois pas inconnue des poètes qui représentent le romantisme grec. Panayotis Soutsos, par exemple, imite consciemment ou inconsciemment Hugo et lui dédie en 1828 une de ses Odes, l’ « Ode au Mont-Blanc ». Hugo rend le compliment l’année suivante, en plaçant en exergue au poème « Le derviche » des Orientales, quelques vers de P. Soutsos. On constate donc que même si l’œuvre littéraire de Hugo est encore inconnue en Grèce, puisque le début d’une activité traductrice se situe dans les années 1850, un cercle limité de lettrés francophones pouvait déjà l’aborder dans l’original.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le premier article de la presse néohellénique où il soit directement question de Hugo est écrit à l’occasion d’un scandale lié à sa vie amoureuse, l’affaire Léonie Biard. Et tandis que le lecteur grec est amplement informé des détails piquants de l’incident, il n’apprend que peu de chose du poète : on se contente de souligner qu’il est « pair de France et poète célèbre ». Or, ce sont précisément ces deux aspects de sa personnalité qui définissent initialement son image dans le pays.

A partir de 1845, Hugo mène une activité politique et prononce à la Chambre des Pairs ses premiers discours importants. Il semble que l’évolution de sa pensée politique intéresse particulièrement l’opinion publique grecque. Sa présence dans la presse hellénique s’affirme en effet à partir de 1849, l’année qui marque sa rupture définitive avec la droite. Ainsi, c’est avant tout comme une personnalité importante sur le plan politique qu’il est introduit auprès du public grec. Son nom, dans la presse, est synonyme de soldat de la liberté et de protecteur des droits des peuples, attributs dont la constance caractérise sa fortune à travers la presse hellénique. C’est l’homme qui n’hésita pas à suivre le chemin de l’exil pour ne pas se soumettre à la dictature de Napoléon III, celui que Hugo surnommera Napoléon le Petit.

Le parcours politique de Hugo exerce une forte impression sur les hommes politiques grecs, notamment sur l’un des plus passionnés, André Rigopoulos, qui lui envoie en 1856 le journal bilingue grec-français qu’il éditait, le Drapeau Hellénique, par lequel il informait l’opinion européenne des problèmes et des revendications de la Grèce. Dans sa réponse, Hugo prend le parti des Grecs :

« Travaillez à l’unité des peuples. C’est aux nations les plus illustres, à la Grèce, à l’Italie, à la France, qu’il appartient à donner l’exemple. Mais d’abord et avant tout, il faut qu’elles redeviennent elles-mêmes, il faut qu’elles s’appartiennent; il faut que la Grèce achève de rejeter la Turquie ».

A partir des années 1850, l’intérêt grec s’oriente vers l’œuvre littéraire de Victor Hugo. Celle-ci, grâce aux traductions et aux articles insérés dans les revues littéraires, devient de plus en plus accessible au public. L’activité traductrice débute par ses œuvres théâtrales : Angelo, tyran de Padoue est traduit en 1850, suivi deux ans plus tard par Lucrèce Borgia. Grâce à Jean Raptarchis qui traduit en 1860-1861 six de ses drames, Hugo s’impose en Grèce d’abord en tant que dramaturge. Cependant la rapidité avec laquelle a travaillé Raptarchis, répondant à la demande urgente de doter les scènes théâtrales grecques de pièces capables à la fois de divertir et d’instruire, a eu pour rançon un résultat médiocre. Hugo romancier était représenté par deux romans seulement, Bug Jargal en 1858 et Han d’Islande en 1859, tandis que Notre-Dame de Paris, publiée depuis 1831 déjà, demeurait encore inconnue en Grèce.

L’esquisse biographique et critique que consacre à Hugo la revue littéraire Efterpi en 1852 est la première tentative systématique de faire connaître l’écrivain au public grec, mais il faudra attendre une décennie encore, jusqu’en 1862, avant que Pandora, la revue littéraire la plus importante du XIXe siècle, décide de lui consacrer une longue étude.

Cependant Hugo n’est pas encore un écrivain populaire. Certes, ses oeuvres connaissent des traductions ; mais elles ne sont pas largement diffusées. Par ailleurs, la réception favorable de la part du public et de la critique ne concerne pas l’ensemble de son œuvre, mais se focalise sur la poésie et le théâtre. Sa consécration en tant que romancier rencontre de nombreuses résistances, tant ce genre littéraire avait été taxé d’immoralité.

L’image de Hugo écrivain est radicalement modifiée par la publication en 1862 de la traduction monumentale des Misérables par Ioannis Issidoridis Skylitsis, le traducteur qui a lié son nom au roman de Hugo. La traduction des Misérables est d’abord publiée en feuilleton dans le journal Himéra de Trieste, avant même l’achèvement de la publication de l’original, puis, cette même année, elle est aussi publiée intégralement. Le succès, immense et durable, des Misérables en Grèce est confirmé par les sept éditions intégrales et les deux en feuilleton publiées au cours du XIXe siècle, record exceptionnel pour une seule œuvre. Bien que Skylitsis intervienne beaucoup dans le texte, en procédant à un nombre considérable de coupures, il n’en altère toutefois pas le sens profond. S’il ne respecte pas la forme, c’est parce qu’il s’attache davantage au fond, tentant de communiquer aux lecteurs grecs la philosophie, les émotions et la grandeur des Misérables. Désireux d’offrir aux Grecs un grand roman populaire, le traducteur ne se contente pas d’adapter le texte à leurs goûts et leurs habitudes de lecture. Il remodèle également la plupart des noms des personnages, en particulier ceux qui, par leur consonance française, seraient trop difficilement mémorisables : il les grécise. Jean Valjean devient Γιάννης Αγιάννης (Yiannis Ayiannis), puis en tant que M. Madeleine devient Μαγδαληνής (Magdalinis), et, plus tard M. Leblanc est Κύριος Λευκίας (Kyrios Lefkias). Cosette connaît la célébrité en Grèce sous le nom de Τιτίκα (Titika), tandis que Gavroche se transforme en Γαβριάς (Gavrias). Grâce à cette adaptation réussie, les noms des personnages des Misérables s’imprimèrent dans la mémoire collective de manière telle que les traducteurs ultérieurs n’ont pas osé les modifier. Des fillettes ont même été ensuite surnommées Titika, prénom jusqu’alors inconnu en Grèce. Γαβριάς (Gavrias), d’autre part, est entré dans le dictionnaire comme substantif pour désigner le gamin des rues, spirituel et moqueur.

Le succès des Misérables en Grèce doit beaucoup à la qualité de la traduction de Skylitsis et aux éditions successives qu’elles connut, certes, mais c’est le caractère même des pages de Hugo qui favorise son implantation et sa diffusion dans les centres de l’hellénisme. D’abord, il s’agissait d’un roman à plusieurs registres, capable par conséquent de répondre à l’attente d’un public très varié, qui allait des couches les plus populaires aux milieux bourgeois, et touchait même jusqu’à l’élite intellectuelle. Chacun y pouvait y voir, à son gré, un roman sentimental, un roman d’aventures où s’entremêlent des épisodes rocambolesques ou encore un roman social, et tout cela sur un fond historique avec, de plus, des passages philosophiques. C’est aussi que les Misérables satisfaisaient à une attente explicite à l’époque, celle de textes célébrant la charité, le repentir, la réhabilitation de l’âme. Ce roman arrivait donc comme une réponse aux préoccupations psychologiques et sociales des Grecs. Il faisait l’unanimité du public et son influence sur la société hellénique apparaît comme un véritable phénomène de société. L’identification des lecteurs aux protagonistes du roman prend en effet rapidement les dimensions d’une épidémie, ce dont témoigne Babis Anninos :

[traduction du grec] « Un grand mouvement se produisit alors d’un bout à l’autre de la terre hellénique, qui engendra des Marius et des Titikas –Cosette-, de tous âges, prêts à cacher leur cœur sous une pierre et à avouer que l’amour, c’est la salutation des anges aux astres… et ainsi de suite ».

Costis Palamas nous livre son propre témoignage de l’attrait exercé par ce roman et de sa fortune au sein de la société provinciale de Missolonghi :

[traduction du grec] « Il en existait un exemplaire unique et précieux, en trois petits volumes, bien imprimés à Trieste. […] Et cet exemplaire-là était la fortune de notre maison. Il est passé entre les mains de tous les amoureux de la lecture de la région, et avant tout entre celles des âmes sensibles. […] L’unique exemplaire des Misérables a circulé de main en main dans les milieux des amoureux et des idéologues, jeunes et plus âgés. Et lorsqu’il réussit à rentrer à son port, à la maison qui l’avait généreusement cédé à l’usage commun, il avait acquis le teint jaunâtre et froissé de certains bourlingueurs essoufflés ».

La traduction des Misérables constitue une étape essentielle de la consolidation de la présence de Victor Hugo en Grèce. Il est désormais un écrivain populaire. Son impact dépasse les limites d’un cercle privilégié, composé en majorité d’hommes de lettres et de fidèles, pour s’imposer à des couches sociales plus hétérogènes et moins bourgeoises. Il faudra cependant attendre quatre ans encore, jusqu’en 1866, pour voir le début d’une activité traductrice intense et ininterrompue qui rapprochera les lecteurs grecs de l’ensemble de son œuvre.

En 1866 éclate l’Insurrection Crétoise qui offre à l’illustre proscrit l’occasion de montrer une fois de plus ses sentiments d’amitié pour la Grèce, si souvent contestés. Car Victor Hugo n’a pas compté parmi les premiers philhellènes, puisque les Orientales en partie inspirées du soulèvement de 1821 paraissent après la bataille de Navarin qui mit fin aux hostilités. Mais à défaut d’être le premier, il s’est révélé l’un des plus ardents, celui qui sans conteste a chanté les malheurs et célébré l’héroïsme des Grecs en des vers immortels. Par ailleurs, cet intérêt de Hugo pour les faits et gestes révolutionnaires des Grecs contre le joug ottoman ne s’épuise pas une fois le mouvement de l’indépendance apaisé. Ainsi, il puisera souvent son inspiration dans la lutte continuelle de la Grèce contre ses tyrans. Mais jusqu’alors, le philhellénisme de Hugo s’était limité au seul plan littéraire. Avec l’Insurrection crétoise, l’occasion s’offre à lui de prouver son adhésion à la cause des Grecs par une intervention plus directe.

Lorsque les insurgés crétois, encouragés par les interventions précédentes de Hugo en faveur de l’Italie, de la Pologne, du Mexique, se tournent en 1866 vers le poète et sollicitent son aide, il prend la plume et élève sa voix en faveur du peuple crétois pour l’encourager dans sa longue et pénible lutte face à l’Empire ottoman :

« Candiotes héroïques, opprimés d’aujourd’hui, vous êtes les vainqueurs de l’avenir. Persévérez. Même étouffés, vous triompherez. […] Grecs de Candie, vous avez pour vous le droit, et vous avez pour vous le bon sens. […] La question crétoise est désormais posée. Elle sera résolue, et résolue, comme toutes les questions de ce siècle, dans le sens de la délivrance. […] C’est une dette, la France l’acquittera. C’est un devoir, la France le remplira. Quand? Persévérez ».

Le retentissement en France et en Grèce de la lettre de Hugo est important et ravive les espoirs. Les regards se tournent vers le grand proscrit. Une deuxième missive lui est de la sorte adressée en févier 1867, à laquelle il répond avec le même enthousiasme par une lettre ouverte où il expose d’abord les faits, justifie la révolte des Crétois et accuse les pays européens de leur indifférence criminelle. En évoquant l’holocauste d’Arcadi, il s’indigne :

« Et l’opinion publique? Que fait-elle? Que dit-elle? Rien. Elle est tournée d’un autre côté. Que voulez-vous? Ces catastrophes ont un malheur; elles ne sont pas à la mode. Hélas! […] Six ou sept grandes puissances conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration? La plus lâche de toutes. La conspiration du silence. Mais le tonnerre n’en est pas. Le tonnerre vient de là-haut, et, en langue politique, le tonnerre s’appelle Révolution ».

Les journaux, et surtout les feuilles libérales reproduisent dans une ambiance d’euphorie la nouvelle lettre de Hugo. L’Indépendance Hellénique, journal francophone, se fait le porte-parole du sentiment des Hellènes :

« Arcadi aura aussi son poète. L’opinion publique le désigne déjà. […] Pour célébrer de tels faits, de si grandes catastrophes, il faut un grand poète qui ait connu toutes les angoisses de l’exil et de la proscription; un poète dont toute la vie a été une lutte perpétuelle contre la nuit. […] Une cause ainsi défendue ne saurait périr ».

Cependant le gouvernement grec et la diplomatie européenne continuaient de rester insensibles face au drame de l’île et Hugo, qui portait toujours un regard vigilant sur la Crète, le savait bien. En 1869, Voloudakis, président du gouvernement provisoire crétois, lui adresse, avant de traverser l’Atlantique, une lettre désespérée demandant au poète un mot susceptible d’encourager les États-Unis à intervenir dans cette crise et à soutenir les insurgés face à la diplomatie européenne. On espère assister à la constitution d’un mouvement philhellène aussi efficace et dynamique que celui qui a pour la première fois ébranlé le Turc en 1821. Mais cette fois,  il y a une différence considérable: les Grandes Puissances ne sont plus unies face au Sultan et le gouvernement grec, officiellement, reste à l’écart du conflit. Malgré cette situation défavorable, les Crétois voient poindre une lueur d’espoir avec les mots de Hugo. Dans son appel à l’Amérique, en février 1869, il donne une dimension universelle au problème crétois :

« Disons-le nettement : pour l’instant, la Grèce, la Crète n’ont plus rien à attendre de l’Europe. […] L’Europe recule, l’Amérique avance. […]Cette république d’autrefois, la Grèce, sera soutenue et protégée par la république d’aujourd’hui, les États-Unis […] Au dix-huitième siècle, la France a délivré l’Amérique; au dix-neuvième siècle, l’Amérique va délivrer la Grèce. Remboursement magnifique. Américains, vous étiez endettés envers nous de cette grande dette, la liberté! Délivrez la Grèce, et nous vous donnons quittance. Payer à la Grèce, c’est payer à la France».

Mais il était trop tard pour la cause de la Crète. Ni l’Europe, ni les États-Unis n’ont finalement apporté leur appui aux insurgés et la grande Insurrection Crétoise de 1866-1869 agonisait déjà. Du moins, les Crétois avaient-ils réussi à faire entendre leur voix et soulevé l’indignation des philhellènes européens. Le soutien ininterrompu de Hugo au peuple crétois durant les trois années du soulèvement a profondément ému les Grecs. Si l’on ignore ce que signifiait le nom de Victor Hugo pour les Crétois avant son intervention, il est certain que ses lettres de soutien et d’encouragement, venues de si loin, ont ranimé les espoirs et insufflé du courage à ces combattants. Voloudakis, s’adressant au poète, résume en une seule phrase l’effet des interventions de ce dernier en Crète : « Votre nom est célèbre dans nos montagnes ».

A travers les différentes interventions de Hugo, l’opinion publique grecque et le lecteur des journaux qui ne connaissait pas forcément son œuvre, découvrent avant tout un humaniste, un défenseur des droits de l’homme. On admire son enthousiasme franc et sincère, son engagement pour secourir le pauvre, l’esclave et le maltraité. Dans ses élans, certains reconnaissent le philhellène ardent des Orientales, bien que ces poèmes ne soient pas encore traduits et restent inconnus du grand public.

Tenant à mieux mettre en évidence ce côté protecteur des peuples et défenseur de la liberté de Hugo, la presse ne manque pas de signaler à chaque fois toute nouvelle action qu’il entreprend. La traduction grecque du Dernier jour d’un condamné en 1868, couronne cette tendance qui visait à communiquer les idées sociales de Hugo. Son portait d’homme politique se précise.

Sans doute l’opinion publique attendait-elle trop de Hugo. Mais le peuple avait entreposé en lui tous ses espoirs et, malgré l’inefficacité de son intervention, il s’était imposé dans la mémoire collective comme un homme tout-puissant, capable d’influencer les gouvernements et le cours de l’histoire. On lui accordait des qualités presque surnaturelles qui l’élevaient au rang d’un personnage presque mythique, à l’instar de tous ceux qui avaient inspiré les Grecs dans leurs luttes, notamment Byron.

Désormais reconnu d’une part, comme défenseur des peuples et de la liberté et surtout comme ardent philhellène, et de l’autre comme écrivain célèbre, Hugo se trouve à cette époque au faîte de sa gloire en Grèce. La réputation littéraire de Hugo en Grèce est solidement établie grâce au succès des Misérables et son image est auréolée de gloire du fait de son intervention en faveur de la Crète. Ainsi, lorsqu’en 1866 il livre au public Les travailleurs de la mer sa popularité est telle que son nouveau roman connaît quatre éditions parallèles, deux intégrales et deux en feuilleton, à Athènes et à Constantinople. L’année suivante est traduit par Jean Karasoutsas Notre-Dame de Paris qui constitue encore de nos jours avec les Misérables, le diptyque des deux œuvres les plus populaires de Hugo chez les lecteurs grecs.

La renommée de Hugo en Grèce se trouve donc à cette date solidement établie et son activité littéraire et dès lors suivie de très près. A compter de ce moment, plusieurs œuvres antérieures vont être traduites, d’autres connaîtront des rééditions ou de nouvelles versions. C’est aussi à partir de cette date que la publication de la traduction se rapproche davantage du point de vue chronologique de celle l’original. En effet, la traduction des Misérables, les deux traductions des Travailleurs de la mer, celles de l’Homme qui rit, de Quatrevingt-treize et de Choses Vues paraissent la même année que l’original, preuve de l’empressement des traducteurs à fournir une version grecque mais aussi de l’impatience d’un public avide de littérature hugolienne. Le succès de ses romans, entraîne les traducteurs de sa poésie qui commencent de nouveau à insérer des traductions de ses poèmes dans les revues littéraires et les almanachs ou même dans leurs propres recueils poétiques. Les poèmes philhelléniques ne sont cependant pas traduits, tandis que la préférence des traducteurs pour les œuvres d’avant l’exil est manifeste.

L’année 1870 marque le retour triomphal de Hugo à Paris après 19 ans d’exil. Cependant, alors que l’opinion grecque avait souvent exprimé son admiration pour le poète exilé, elle ignore ou passe sous silence son action entreprise pendant la Commune de Paris.

C’est donc à ce moment qu’apparaît le premier signe d’un changement d’attitude face à Hugo. Ce n’est plus l’homme qu’on vénérait lors de l’Insurrection crétoise, en la personne de qui étaient déposés les espoirs de tout un peuple. Maintenant on considère plutôt que Hugo n’est qu’un réformateur halluciné; un vieillard dont les cris éperdus ne touchent personne, et ses compatriotes encore moins. Pour la première fois, on ne prend pas au sérieux ses gestes. On met en doute sa capacité d’aider, par ses discours, à trouver une solution aux problèmes de son pays. Quelques années auparavant, on avait admiré Hugo l’humaniste. A présent, on déplore et on combat ses idées politiques qui d’ailleurs sont présentées comme dangereuses pour la stabilité politique du pays. La Grèce est en effet, dans les années 1870, un État où le régime monarchique est enfin bien établi après beaucoup de péripéties, et où le pouvoir n’est pas contesté. De ce point de vue, les idées républicaines représentent un danger pour l’ordre public.

En dépit d’une prise de distance de la presse neohellénique face aux activités politiques de Hugo, l’intérêt que l’on porte à l’écrivain persiste aussi bien en ce qui concerne son activité littéraire que sa vie privée. Ses œuvres continuent à être lues, traduites et à connaître de nouvelles éditions. Parallèlement, ses œuvres théâtrales font la conquête des scènes grecques. Cette activité avait débuté assez tôt. En 1844 déjà avait été présenté dans les îles Ioniennes l’opéra de Verdi Ernani, tiré du drame homonyme de Hugo. Ses drames sont régulièrement à l’affiche surtout à partir de 1870. Les tournées des troupes grecques ont réussi à faire connaître le théâtre de Hugo jusqu’au-delà des frontières de la Grèce libre. D’Athènes à Céphalonie, de Patras à Chio, mais aussi à Smyrne, Constantinople, Philippoupolis et Alexandrie, les spectateurs s’émeuvent des drames de Hugo. Les troupes en tournée présentent plusieurs pièces à la fois : dans sa tournée de 1879, Antoine Tassoglou et la troupe dramatique « Aristophane » présentent au « Théâtre du Peuple » à Constantinople Angelo Tyran de Padoue, Hernani et Lucrèce Borgia.

Lucrèce Borgia est la pièce la plus jouée sur les scènes grecques et celle qui a attiré les plus grandes interprètes féminines. Parmi elles, Evangélie Paraskévopoulou qui reçut en 1895 à Smyrne de chaleureux commentaires pour sa Lucrèce et fut couronnée par les ovations répétées d’une foule à la fois éblouie par le texte du drame lui-même et par la somptuosité des décors et des costumes.

Les représentations théâtrales des œuvres de Hugo ont beaucoup contribué à rendre son œuvre et son nom populaires en Grèce car elles ont atteint un public très large, alors que les traductions de ses œuvres, publiées sous forme de livres ou éparpillées dans les journaux et les revues, s’adressaient à un public plus cultivé. Grâce aux représentations théâtrales, ce public s’élargit considérablement. C’est là que réside leur principal mérite.

La meilleure preuve et la plus incontestable de la renommée de Hugo en Grèce, s’il en était, est l’exploitation de son nom à des fins lucratives. En 1877, la paternité d’une pièce théâtrale intitulée La Vengeance de Héra et ayant pour thème le mythe de Sémélé, est attribuée par les traducteurs, soigneusement cachés sous des initiales, à Hugo. Il s’agit là d’un cas remarquable de mystification car cette œuvre est en effet une traduction de la pièce Semele de Schiller publiée en 1782.

En 1893, le nom de Hugo sera de nouveau exploité à des fins similaires, cette fois pour attirer les spectateurs à une représentation théâtrale au théâtre « Zizinia » d’Alexandrie. L’affiche du théâtre, malicieusement ainsi présentée, trompe le lecteur qui, au-dessus du titre de la pièce, voit inscrit le nom de Hugo. Or, une lecture attentive révèle la supercherie : Hugo avait tout simplement, semble-t-il, jugé favorablement cette comédie de Delacour et Hennequin, dont les noms sont passés sous silence.

L’opinion publique, déjà familiarisée avec l’œuvre de Hugo, désire également découvrir l’homme dans sa quotidienneté, tout ce qui touche sa vie privée. Cette attitude de la presse qui informe les lecteurs des habitudes journalières du poète, de sa façon de travailler, des conversations qu’il a eues avec ses hôtes, dénote, si ce n’est une recrudescence de la popularité de Hugo, du moins sa présence stable et ininterrompue en Grèce. En 1884, l’œuvre de Hugo est officiellement insérée dans les programmes des classes de français des établissements scolaires, et y occupe une place quantitativement prépondérante, par rapport aux autres écrivains français.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle se conserve donc en Grèce l’image de Hugo écrivain mais surtout celle du philhellène. Ceci est souligné dans les vœux qu’adressent à l’occasion du dernier anniversaire de Hugo en 1885, Charilaos Tricoupis et le rédacteur du journal Ephiméris, Ioannis Cambouroglou : « La Grèce n’oublie pas celui qui avec l’ardeur de Canaris a chanté la première grâce farouche de la liberté ». La Mairie d’Athènes l’avait aussi prouvé quelques mois auparavant en donnant son non à l’une des 440 rues que comptait alors la capitale. Cet engouement est également attesté par une production littéraire particulière qui de 1857 jusqu’au premier anniversaire de la naissance de Hugo en 1902 nous livre 17 poèmes (tel est le nombre repéré jusqu’à ce jour) inspirés par sa personnalité exubérante et écrits en son honneur par des poètes plus ou moins connus et des versificateurs anonymes. Si ces poèmes sont le plus souvent assez médiocres du point de vue littéraire, ils témoignent en revanche de l’admiration inconditionnelle des Grecs.

Mais aucune manifestation de l’amour, de l’admiration et de la fidélité inébranlables que porte le peuple grec à Victor Hugo ne sera plus parlante que celle donnée au moment de sa mort, qui a été vécue en Grèce avec la même ampleur démesurée qu’elle a été célébrée dans son pays natal. Cet événement donne l’occasion à la presse néohellénique d’accomplir ce qui a sans doute été son premier grand reportage de presse. Les faits des derniers jours de Hugo, de l’annonce de sa maladie à sa mort ainsi que ses funérailles font « la une » de plusieurs journaux. On illustre les textes de portraits du défunt, présentés dans un encadrement noir, on reproduit sa signature bref, les journalistes font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire vivre à leurs lecteurs de la meilleure façon possible ces événements exceptionnels qui marquent la fin d’une époque. Au moins quarante journaux et revues grecs, décrivent dans des articles de longueur variable les jours qui ont précédé et suivi le décès de Hugo. La presse souhaitant rendre un suprême hommage au grand poète, au sublime penseur, au défenseur des opprimés et surtout au philhellène, se lance dans une campagne d’information sans précédent.

La presse neohellénique se faisant le fidèle interprète du sentiment national, pleure avant tout « le grand philhellène », le « chantre de Canaris », le grand poète qui « a rendu populaires les héros de la régénération hellénique et qui a chanté leurs exploits », « l’homme qui n’a jamais oublié la Grèce ». C’est ce que rappelle dans son télégramme Théodore Déliyiannis, Président du Conseil : « Le peuple grec pleure en lui le plus ancien, le plus généreux et le plus constant des philhellènes ».

Aux funérailles du poète, le 1er juin 1885, l’Ambassadeur de Grèce en France, Nicola Mavrocordato, représente le pays et la Mairie d’Athènes, tandis que des délégations des étudiants hellènes et de la communauté grecque de Bucarest participent au deuil. Là se trouvait également Yiannis Psichari, ami intime de Victor Hugo, qui dans des pages émouvantes de son ouvrage Mon Voyage adressera ses adieux au poète.

Pendant plus de trois semaines, le centre d’intérêt des journaux et de l’opinion publique grecque a été la mort et les funérailles de Victor Hugo. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que, durant ces jours, la Grèce a vécu au rythme des événements qui se déroulaient à Paris. Ce culte de Hugo en Grèce est également attesté par des manifestations populaires spontanées. Le jour des funérailles par exemple, certains magasins d’Athènes sont restés fermés. On annonce également dans la presse la parution prochaine d’un journal hebdomadaire bilingue, grec et français, dont le titre serait Victor Hugo. La répercussion de la mort de Victor Hugo sur la vie quotidienne à Athènes est donc immense et se fait sentir à travers cette étonnante annonce parue dans les journaux :

« Les crèmes glacées Victor Hugo se sont vendues hier en un clin d’œil. Elles portaient les symboles de la République. Peut-être que dimanche prochain nous en aurons d’autres ».

Cette vente surprenante dans un des plus célèbres cafés de l’époque, le café Zounis, s’est effectivement poursuivie. Hugo devient ainsi à Athènes l’objet d’une exploitation commerciale dont le caractère superficiel et populaire témoigne de l’atmosphère d’exaltation collective de la capitale grecque.

La mort du patriarche du romantisme français ranime l’intérêt pour son œuvre et sa personnalité. La presse hellénique, par une multitude d’articles, de la simple nécrologie à l’essai biographique bien documenté en passant par les anecdotes sur sa vie, initie à son œuvre polyvalente ceux qui ne la connaissaient pas encore. C’est à ce moment qu’une importante activité traductrice fait connaître en Grèce les poèmes de Hugo inspirés par les luttes des Hellènes. Parmi ceux-là, « l’Enfant » des Orientales dans la traduction de Costis Palamas qui fut sur toutes les lèvres.

L’intérêt de la presse pour la mort de Victor Hugo ne fait que confirmer la fascination qu’il avait exercé sur elle tout au long de sa vie. Le culte de sa personnalité reflète un véritable besoin de la société hellénique, qui dépasse les limites de la littérature. Car les Grecs glorifiaient en Hugo d’une part un philhellène ardent protecteur des peuples, que l’on estimait capable d’insuffler l’espoir, et d’autre part, un modèle qui convenait à cette société en voie de formation. Hugo rassemblait en effet à leurs yeux toutes les qualités qu’une jeune nation pouvait souhaiter se donner pour idéal : à la fois écrivain prodigieux, réformateur politique, ardent patriote, il les résumait toutes. Mieux, il avait montré plus d’une fois son attachement aux valeurs démocratiques, à la liberté des peuples. Enfin, ce qui était encore plus important pour les Grecs, c’est qu’il avait prouvé par deux fois sa fidélité particulière au pays : par ses vers inspirés de la Guerre d’Indépendance et par ses missives enflammées lors de l’Insurrection Crétoise. Car si sa poésie lyrique était sublime, ses vers pouvaient aisément devenir autant de flèches décochées contre les tyrans de ce monde. Ils ont fasciné les poètes grecs du XIXe siècle, eux aussi appelés à jouer un rôle actif dans la vie politique de leur pays. On admirait son courage et son infatigable combat qui répondaient entièrement à l’état d’âme du Grec, appelé à mener encore de nombreuses luttes.

Le phénomène d’hugolâtrie manifesté en Grèce doit par conséquent beaucoup plus aux affinités entre les revendications politiques et sociales de Hugo et celles des Grecs, qu’aux aspirations littéraires des érudits. La Grèce traverse en effet à ce moment une période très agitée : après la longue occupation ottomane et plusieurs années d’âpres luttes, le peuple revendique sa liberté, l’unité de l’État grec par la libération des provinces encore soumises, la glorification de la patrie. Autant de thèmes présents dans l’œuvre de Hugo. Sa renommée d’homme politique, son auréole de démocrate exilé et d’humaniste, ont souvent attiré les regards de l’opinion publique en Grèce.

Mais c’est le philhellénisme de Victor Hugo qui fut décisif pour sa réputation dans le pays. Admiré et adulé comme seul Byron l’a été, il y éclipsa les autres philhellènes français  car aucun autre écrivain français ne connut en effet l’apothéose que le peuple grec lui réserva. Comme pour Byron, on tira du nom de Hugo un substantif ουγκισμός (huguisme) et un adjectif ουγκολάτρης (hugolâtre). Vénéré de tous, Hugo s’inscrivit dans la mémoire collective comme le philhellène français le plus ardent et acquit ainsi, aux yeux des Grecs, une valeur symbolique, quasi mythique : il devint une image idéalisée qui s’imprima dans la mémoire collective grecque comme élément constitutif de son histoire et de son identité culturelle.

Despina Provata


 Conférence donnée à Nicosie (Chypre) le 28 février 2002. Ce texte est fondé sur les conclusions de ma thèse de doctorat intitulée Victor Hugo en Grèce(1842-1902), Paris, Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), 1994 [sous presse].

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