Une analyse de «Strophes pour se souvenir» de Louis Aragon





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date de publication08.11.2016
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Une analyse de « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon.

Introduction

Louis Aragon, romancier et poète français du XXème siècle, est connu pour son engagement politique et littéraire. Il a écrit plusieurs poèmes sur la Seconde Guerre mondiale et la Résistance : parmi eux, l’un des plus connus est « Strophes pour se souvenir », qui appartient au recueil Le Roman est inachevé (1955).

Dans ce poème, il revient sur la mort, onze ans plus tôt, des résistants du groupe Manouchian, fusillés par les Allemands.

Lecture du poème « Strophes pour se souvenir »

Problématiques possibles

♦ En quoi ce poème constitue-t-il un hommage ?

♦ Peut-on considérer que ce poème appartient à la poésie engagée ?

♦ Etudiez le lyrisme du poème

♦ Analysez le titre du poème

♦ Dans quelle mesure la forme du poème permet-elle de rendre compte de l’engagement d’Aragon ?

Explication

Dans ce poème poignant, Aragon rend un hommage funèbre à la mémoire des résistants (I), tout en proposant une ode à la vie et au pouvoir de la poésie (II).

I – Un hommage funèbre « pour se souvenir »

A – La guerre comme arrière-plan : obscurité et oppression

Louis Aragon choisit, dans « Strophes pour se souvenir », de rappeler le contexte de la Seconde Guerre mondiale. C’est en décrivant ce temps sombre et oppressif qu’il inscrit les actions et l’héroïsme des personnages dans un contexte historique.

C’est pourquoi l’imparfait domine le poème, utilisé pour décrire un temps révolu tout en suggérant une durée douloureuse et « uniforme » (v.16).

Le contexte décrit est celui de l’hiver (« givre », v.1 ; « fin février », v.17 ; « hiver », v.26), ce qui correspond à la réalité historique tout en prenant une dimension symbolique de dureté et de froideur.

Le son « en/an » domine dans rimes (à la fois plates et embrassées), en revenant dans toutes les strophes selon le schéma a/b/b/a/b, ce qui crée un refrain lancinant de tristesse mais aussi de douceur.

Les expressions « mornes matins » (v.15) et « couleur uniforme du givre » (v.16) évoquent une triste répétition des journées, dans lesquelles les passant semblent déambuler aveuglement. Une métaphore de l’obscurantisme parcourt en effet le poème, opposant l’ombre et la lumière. Ainsi au vers 12, la métaphore « sans yeux » permet d’évoquer l’aveuglement et l’oppression dont est victime la population. Paradoxalement, c’est avec la nuit que la vérité apparaît (« à l’heure du couvre-feu », v.13), puisque c’est le temps de la peur mais aussi de la résistance à l’oppression.

B – Le portrait de héros ?

Les morts à qui Aragon rend ici hommage sont les résistants du groupe Manouchian, fusillés par les nazis, dont les noms et photos ont été ensuite diffusés sur une affiche rouge, évoquée dans la deuxième strophe.

L’Affiche rouge

A travers cette description, le poète les présente du point de vue allemand, criminels bien plus que héros.

L’hypallage du vers 7, associant un terme abstrait et un terme concret (« noirs de barbe et de nuit »), permet d’insister sur leur statut de hors-la-loi, autant dans leurs physiques (« noirs de barbes ») que dans leurs actions (« nuit »).

Avec l’énumération, sans ponctuation, des adjectifs « hirsutes » et « menaçants », et la comparaison de la « tache de sang » au vers 8 (qui évoque le rouge du communisme mais surtout la violence de la mort), le poète produit sur le lecteur le même effet que celui des passants : la peur (v.10).

Si Aragon utilise cette image des résistants dans la première partie de « strophes pour se souvenir », c’est pour mieux la contester par la suite. Les « Partisans » (v.5) sont décrits dans tout leur héroïsme dans la strophe finale. L’expression « donner leur cœur avant le temps » (v.32) vient ainsi souligner leur jeunesse et la force de leur sacrifice. Quant au puissant oxymore « vivre à en mourir », il rappelle leur vie donnée au nom de la liberté. L’héroïsme se teinte parfois de registre épique dans cette strophe finale, avec la figure d’amplification qu’est l’anaphore et les références au combat (« fusils », « s’abattant »). On note d’ailleurs que le poème se clôt symboliquement sur l’instant où les résistants meurent.

Mais Aragon veut aussi donner de ces hommes une vision plus humble et plus intime.

C – Une oraison funèbre pour rendre hommage aux fusillés

« Strophes pour se souvenir » s’inscrit dans la tradition littéraire des oraisons funèbres, rendant noblement hommage aux disparus. D’emblée, cette dimension est annoncée par l’emploi de la deuxième personne (« Vous n’avez.. »), qui convoque directement les figures des résistants. Leur humilité et leur désintéressement sont soulignés à travers l’enchaînement des négations dans les deux premiers vers: contrairement à de nombreux héros tragiques, ces hommes ne cherchaient pas la gloire ou le salut religieux de leurs âmes (v.1-2).

A travers ce poème, Aragon veut pourtant leur rendre hommage, et pour cela, s’inspirant de la religion et de la tradition littéraire, il réinterprète la forme de l’oraison funèbre, discours de louanges en mémoire des morts. La dimension mémorielle est centrale, comme l’annonce le titre du poème: « Strophes pour se souvenir ». L’hommage est aussi un engagement, un acte militant pour ne pas oublier la barbarie de la guerre et le combat des résistants. Le vers 3, grâce à sa forme en chiasme (« Onze ans déjà que cela passe vite onze ans »), permet d’insister sur le temps déjà passé (« onze ans ») et de souligner la nécessité du souvenir.

L’anaphore de la strophe finale, reprenant « vingt et trois » à chaque vers, s’inscrit dans la même visée, faisant revivre avec force la mémoire des fusillés.



II – Une ode à la vie et au pouvoir de la poésie

A – Le registre lyrique pour exalter « la beauté des choses »

La construction de « Strophes pour se souvenir » est originale en ce qu’elle intègre les éléments réels d’une lettre que Manouchian (chef du groupe) a écrit à sa femme avant de mourir. Ce « poème dans le poème » est annoncé par un vers de transition (v.18) et figuré, des vers 19 à 30, par le passage à la première personne et l’écriture en italique.

Il évoque la forme classique de l’ode, poème lyrique chanté. Outre l’utilisation de l’alexandrin, vers noble, on peut souligner la musicalité de ces strophes, transmise par le vocatif « ô » du vers 29 et les répétitions de « bonheur » au v.19 (2 occurrences) ou d’ « adieu » aux v.21-22 (4 occurrences). Le passage à la première personne s’accompagne de l’expression d’émotions et sentiments sous une forme lyrique : « bonheur » (v.20), « haine » (v.20), « la peine et le plaisir » (v.21), « le cœur me fend » (v.27, métaphore lyrique par excellence)…

A ce champ lexical des sentiments s’ajoute celui de la nature : « roses », « lumière », « vent » (v.22), « soleil », « colline » (v.26), et bien sûr l’exclamation à la fois simple et poignante du vers 27 : « Que la nature est belle ».

En mêlant ainsi les thèmes de la mort, de l’amour et de la nature, Aragon refuse toute fascination morbide pour la guerre et le sacrifice. Il souhaite au contraire exalter la vie dans toute sa simplicité et sa beauté, comme le prouve la formulation d’insistance « Et je te dis de vivre » du vers 30, sorte de leçon d’espoir face à la mort.

B – De l’intime à l’universel

En quittant la description respectueuse à la deuxième personne du pluriel pour un poème-lettre à la première personne, Aragon donne à voir l’intimité d’un homme dans ses dernières heures de vie. Le héros résistant devient un amoureux émouvant, qui écrit ses adieux à sa femme. Le rythme ternaire et l’allitération en « m » du vers 29 (« Ma Mélinée /ô mon amour /mon orpheline ») témoignent ainsi de la douceur et de l’intimité de ces adieux.

Ce message personnel d’adieu, qui enjoint sa femme à se remarier (v.23) et à avoir un enfant (v.30), se double d’un message universel d’espoir et de fraternité.

Ainsi l’intimité du « je » et du « toi » laisse-t-elle aussi la place à des déclarations au pluriel (« à tous », « à ceux », v.19) ou d’une dimension quasi prophétique (« La justice viendra », v.28).

C’est finalement en évoquant un homme ordinaire et amoureux plutôt qu’un combattant héroïque que le poète touche plus directement le lecteur et livre une vérité universelle.

Toute idée de vengeance est ici rejetée, comme le prouve le vers 20: « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ». Alors que la première partie du poème évoquait la xénophobie en temps de guerre (« l’effet de peur » des noms étrangers, v.9-10), c’est la fraternité qui domine ici. Celle-ci s’incarne avec force dans l’antithèse de la dernière strophe: « étrangers et nos frères pourtant » (v.33), qui efface les nationalités au nom du combat universel pour la liberté.

C – Le pouvoir de la poésie

Aragon livre ici un poème d’une grande richesse, qui témoigne des multiples fonctions et pouvoirs de la poésie.

Le premier niveau de lecture donne en effet à voir un poème engagé qui célèbre la Résistance et la France. On peut ainsi noter que les deux références directes à la France sont mises en valeur, la première par le choix des majuscules (v.14), la seconde par sa position finale (« Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant« ). Le poème prend alors la forme d’un hommage aux résistants, où la puissance d’évocation poétique, utilisant un « vous » direct, permet de faire revivre leur souvenir.

Mais tout en inscrivant son poème dans un contexte historique et un « devoir de mémoire », l’auteur lui donne une dimension à la fois personnelle et universelle : en reprenant la lettre de Manouchian à sa femme, il montre comment le réel est sublimé par la poésie (le titre annonçant « Strophes pour se souvenir »). En cela, l’engagement n’est plus seulement politique et patriotique; c’est un engagement poétique qui célèbre la vie dans son universalité et son intemporalité, face aux dangers de la barbarie et de l’oubli (« que cela passe vite onze ans » (v.3).

Conclusion de l’analyse

Dans ces « Strophes pour ce souvenir », Aragon utilise la forme poétique dans toute sa richesse et sa complexité pour rendre hommage au combat pour la liberté des résistants du groupe Manouchian. A travers leur exemple, le poète entremêle avec force dénonciation de la guerre, œuvre mémorielle et célébration de la vie.

D’autres œuvres possibles en lien.

♦ Les fonctions du poète

♦ La victoire de Guernica, Paul Eluard (poème engagé)

♦ Souvenir de la nuit du 4, Victor Hugo

♦ Barbara, Prévert : commentaire (poème qui dénonce la guerre en célébrant la vie)

♦ Ce coeur qui haïssait la guerre, Robert Desnos

♦ Les mains d’Elsa, Aragon

♦ La colombe poignardée et le jet d’eau, Apollinaire

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