Pierre Loubier : Victor Hugo et l’Élégie I les élégies de la vie privée





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Pierre Loubier : Victor Hugo et l’Élégie I - Les élégies de la vie privée


Communication au Groupe Hugo du 20 octobre 2007 .



Préambule


Dans le cadre d’un travail entamé sur l’élégie romantique, je me suis logiquement attaché à la période de la Restauration, âge d’or de l’Élégie non seulement quantitativement mais aussi et surtout qualitativement, au sens où ce « genre » se trouve au cœur d’enjeux de toutes sortes : des enjeux idéologiques (plainte, déploration, deuil historique, re-christianisation, post Révolution, concurrence d’une élégie ultra et d’une élégie libérale, etc.) et des enjeux esthétiques (problèmes des frontières des genres, de généalogie choisie pour l’élégie, question de l’art utile, redéfinition du Lyrisme, etc.)

 

S’ajoute à ces deux enjeux majeurs une donnée qui peut paraître secondaire (mais centrale sous certaines conditions et précautions d’usage) et qui relève du psycho-biographique : l’élégie est un genre juvénile, vite obsolète, souvent renié une fois l’âge adulte et viril venu, lorsqu’on devient comme on dit à l’époque cet « homme positif » qui survit au poète mort jeune que tout homme a en soi[1]. Elle est donc le choix d’un mode (la voix plaintive, la déploration de la perte, la faiblesse féminine/juvénile de la consolation, etc.) et d’une mode : l’inscription d’une parole singulière dans une lamentation collective, l’expression d’une génération qui n’a en partage que des larmes. En général ce passage juvénile par la modalité élégiaque se termine de deux façons : soit par la mort, qui est la consécration suprême de l’élégiaque (le poète mourant passe à l’acte), ou bien la folie, ou bien le ressassement anachronique, en province[2], soit une reconversion, une recusatio inverse : évolution vers une poésie plus « positive », plus pensée (la « raison chantée » de Lamartine[3]), plus solennelle (l’élégie « redevenue solennelle et primitive » de Sainte-Beuve[4]), plus combative, plus sociale, plus épique, plus narrative ou plus descriptive, etc.

L’ambition serait ici de situer Hugo dans le cadre (encore bien général) d’une poétique historique de l’élégie, grosso modo depuis les débuts de la Restauration jusqu’aux débuts de la Monarchie de Juillet.

Pas trop ferme sur mes jambes d’apprenti hugolien et pressentant que l’ascension serait ardue (car je devinais que Hugo n’est pas un élégiaque) j’ai d’abord contourné le massif… et depuis quelques temps j’ai commencé à explorer les premières collines, battant les bosquets des juvenilia, des premières lettres et les fourrés des premiers recueils avec le projet de comparer un corpus d’élégies hugoliennes avec le corpus global d’époque de l’élégie (une « archi- ou hyper-élégie »), contemporain du développement de l’œuvre jusqu’à la parution des Feuilles d’automne et un peu au-delà.

Or (complication) voici la même chose et son contraire : « Hugo n’est pas un élégiaque » et « il y a un corpus hugolien qui relève de l’élégie ». Est-ce que cela signifie que Hugo serait un élégiaque malgré lui, à son corps et son cœur défendant ? j’en doute... (chercher à tout prix à identifier Hugo comme poète élégiaque… coller une étiquette, cela n’aurait pas de sens). Il vaut mieux donc appréhender Hugo dans la dynamique tensionnelle (D. Combe[5]) de son œuvre-vie plutôt que dans la statique de ses étiquettes. Du même coup ma formulation contradictoire (cf. un titre auquel vous avez échappé : « Hugo, un élégiaque à l’œil sec ») signifierait que, comme le mythe, l’élégie est composée de l’ensemble de ses variantes, et donc que la variante hugolienne du grand récit de l’élégie doit être prise en compte y compris dans ses palinodies, ses retournements, ses résistances, ses contradictions.

Qu’est-ce alors qu’une situation de Hugo dans une pratique contemporaine de l’élégie ? C’est historiciser Hugo dans sa propre diachronie et dans l’évolution littéraire contemporaine, mais c’est aussi chercher à comprendre comment et pourquoi Hugo lui-même met un certain temps à choisir son registre : il n’est pas interdit de penser ici que les choix génériques qu’il opère dans les années 20 en particulier relèvent d’une stratégie auctoriale de conquête d’un capital économique/symbolique (être Chateaubriand ou rien, obtenir une pension afin de pouvoir épouser Adèle, etc.). La classification triangulaire et commode proposée par Émile Deschamps dans l’importante préface à ses Études françaises et étrangères (1828) (Vigny : le Poëme ; Hugo : l’ode ; Lamartine : l’élégie[6]) n’est que partiellement satisfaisante. Victor Hugo est assez vite identifié comme maître de l’ode certes, mais… il y a des odes élégiaques (rappelons que le « Lac » lamartinien s’est d’abord intitulé « Ode au lac de/du B…. »), et de manière générale les territoires génériques ne sont pas aussi marqués[7], tant narration, dramaturgie, élévation, méditation, célébration et déploration s’entremêlent parfois dans les formes lyriques[8].

Situer c’est enfin montrer que cette pratique de l’élégie, avec l’importance qu’elle prend sous la Restauration, est d’autant plus signifiante qu’elle déborde de son cadre générique, contamine d’autre sous-genres poétiques et débouche sur une redéfinition du Lyrique en Lyrisme (le Lyrisme romantique consiste à rendre esthétique une attitude existentielle et pas seulement à pratiquer un certain type de discours poétique[9]). Évidemment Hugo joue un rôle capital dans cette redéfinition : l’émergence de la figure du passant pensif penché, qui est un avatar de la figure de l’élégiaque, entre le promeneur rêveur et le contemplatif, en serait une des manifestations. Quoique nocturne, cette figure commence à rayonner.

Idéalement, il faudrait donc élaborer cette situation en essayant de croiser trois approches ou dimensions :

D’abord la chronologie de l’œuvre-vie, la biographie, sa périodisation, les circonstances, les événements (notamment ceux au-delà desquels la tonalité élégiaque cesse, ou s’infléchit à un point tel qu’il n’est plus possible de parler d’élégie). Cette strate se relie à une définition psychologique de l’élégie : quelle tonalité affective exactement dans cette modalité : plainte, déploration, lamentation, consolation, résignation, quérulence, révolte ? S’agit-il d’une pure expression mélancolique, dépressive (essentielle ou circonstancielle ?), d’un travail de deuil ?, mais deuil de quoi ? Après septembre 1843 peut-on encore parler d’élégie ? etc.

Ensuite une définition esthétique de l’élégie, définition d’ailleurs bien délicate tant sont nombreuses les variantes thématiques, formelles, génériques de l’élégie à cette époque : cela va de la jeune fille malade et mourante aux lamentations sur le ruines de Sion, en passant par des restes de galanteries, les deuils, et cela frise l’ode, le dithyrambe, l’éloge funèbre, le psaume, le lamento biblique, la chanson, la romance (nordique, médiévale, exotique), l’héroïde, la poésie dramatique, la prose, etc[10]. Si l’on admet qu’une méditation (lamartinienne par exemple) constitue une « élégie métaphysique », peut-on pousser davantage et dire qu’une contemplation (hugolienne) est encore une élégie ?

Enfin une définition idéologique : l’élégie ne se contente pas de pleurer, elle pense aussi – elle vise une dimension (voire elle se donne une fonction) politique, religieuse, philosophique, métaphysique : quelle perte déplore-t-elle ? donc quelles valeurs prône-t-elle ? pourquoi et comment peut-on mettre sur le même plan le deuil et l’exil ? l’amour, la paternité, la théologie, la question sociale ? etc.

Toutes ces questions appellent des choix qui ne sont pas seulement méthodologiques, mais engagent aussi une interprétation. J’adopterai (mais c’est très artificiel) un parcours dialectique, en partant d’une distinction entre d’une part les élégies de la vie privée (enfance, amour pour Adèle, famille) et d’autre part les élégies de la vie collective. Toutes deux sont marquées par une résistance à l’abandon plaintif et larmoyant mais en même temps par un rapport très ambigu au pathos (au pathétique et au pathologique). [NB- aujourd’hui : je ne développerai que la question des élégies de la vie privée et ne ferai qu’esquisser l’articulation avec celles de la vie historique, politique et de la question sociale.]

Il s’agirait ensuite de montrer que la contemplation qui s’impose peu à peu notamment avec l’émergence de la figure du Poète (bien avant Villequier ou l’exil) est un dépassement de l’élégie (Barthes dirait peut-être : une entrée dans le neutre) mais non sa négation. La Contemplation serait la pente pensive de la rêverie plaintive, la pente qui « pense à autre chose[11] » et construit peu à peu une figure du sujet lyrique dans le cadre d’un scénario auctorial bien particulier.

 

Pour clore ce trop long préambule : cette situation de Hugo serait en quelque sorte l’histoire du passage progressif d’une élégie horizontale, mouvante, plurielle, diurne, oblique, intertextuelle, à une élégie verticale, singulière, monologique, nocturne, hiératique ; l’histoire d’un lyrisme qui construit les circonstances en essence, qui abstrait des malheurs individuels et des misères sociales une authentique et personnelle pensée du Mal. Malheurs, Misères, Mal, tel est en effet le triangle de l’élégie. Le « problème » de Hugo n’est pas de développer comme Lamartine un « chant triste comme la vie réelle » et de s’identifier à ce chant, ni de cheminer comme Sainte-Beuve « humblement bourgeoisement » le long de « coteaux modérés » pour se consoler et « endormir la mort », ni comme Musset de faire une perle d’une larme ou exposer sa mamelle sanglante, ni comme Vigny de se figer dans une théorie résolument anti-élégiaque et stoïcienne du Destin, mais de plonger au fond du gouffre (non comme Baudelaire, pour y trouver du nouveau), la grande affaire de Hugo, c’est d’en remonter vivant et encore sain d’esprit et encore croyant et encore amoureux et encore utile aux frères humains… « Encore » : à ce programme, aucune des définitions partielles de l’élégie, ni même aucune improbable définition d’une « archi- ou hyper-élégie » ne suffira de toutes façons – autant le dire tout net – pour faire de lui un élégiaque.
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