À vrai dire ce n’est ni une préface ni une postface que je propose, mais une contribution, faite de réflexions qui ont jailli à la lecture de ces textes





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Pour Martine Lani-Bayle

Les morts vivants
À vrai dire ce n’est ni une préface ni une postface que je propose, mais une contribution, faite de réflexions qui ont jailli à la lecture de ces textes, réflexions d’un vieil homme sur la mort dans sa vie.

Tout d’abord je suis de la catégorie dite des échappés de bidet, autrement dit des rescapés de tentative d’avortements, mais plus rares, des morts nés. Je suis bêtement fier de cette singularité. Ma mère qui avait une lésion au cœur occasionnée par la grippe espagnole, s’était mariée sans en informer son époux. Aussitôt enceinte, elle consulta une « faiseuse d’anges » (ancêtres de l’IVG), qui la fit avorter de façon clandestine. Mon père la mit à nouveau enceinte, mais la faiseuse d’anges ne réussit pas à éliminer le polichinelle. Celui-ci fut pourtant fort éprouvé, car il fut extrait des flancs de sa mère par le siège (faisant déjà tout à l’envers) étranglé par le cordon ombilical autour du cou, asphyxié, dénué de toute respiration. Le gynécologue prit le nouveau-né par les pieds, le giflant sans interruption pendant une demi-heure. Au moment où il allait abandonner, le bébé cria. Il naissait à la vie après un séjour dans l’empire des morts dont il n’a malheureusement aucun scoop à rapporter.Mais de l’asphyxie, j’ai gardé jusqu’à présent une sensation d’étouffement, comme de pré agonie, reconnue médicalement comme angor, fausse angine de poitrine, qui me prend très souvent avec ou sans angoisse, et qui ne m’a jamais quitté. C’est mon seul souvenir, inscrit dans mon organisme, de ma mort. (Cet angor m’est revenue très fortement dans la nuit, après la rédaction de ce texte)

C’est bien plus tard que mon père me rapporta que la vie de ma mère nécessitait ma mort et que ma vie nécessitait la mort de ma mère. –De toute façon on sauve la mère avait dit le gynécologue. Non seulement nous avons survécu tous deux, mais miraculés l’un et l’autre, et moi, fils inévitablement unique, je fus adoré par ma mère et je l’ai adorée.

Ma mère est morte dans un train de banlieue dix ans plus tard, et toute ma vie a été déterminée par cette mort. Ce ne fut pas seulement une perte infinie, ce fut aussi l’isolement total à l’égard de mon père et de la soeur de ma mère (qui nous avait hébergés) et ma haine pour leur imbécile dissimulation. Le jour de l’enterrement de ma mère, qu’on me disait soi disant partie en cure à Vittel, ce que j’avais candidement cru, l’on m’avait mis au square Martin Nadeau, voisin du Père La Chaise, avec mes petits cousins. J’étais assis sur l’herbe. Soudain je vis des souliers noirs, un pantalon noir, un habit noir, une cravate noire : mon père. Je compris tout en un éclair. –On ne joue pas sur le gazon dit mon père, je fis semblant d’être mécontent de cette remarque. On m’avait caché la mort de ma mère, je cachais ma douleur et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer ce qui faisait croire à mon père que j’avais la colique. Quelques jours plus tard ma tante me raconta que ma mère avait fait un voyage au ciel, qu’on en revient parfois, parfois pas. Cette imbécillité me fit odieuse. Puis un jour elle me dit « considère moi comme ta maman » sans comprendre que cette phrase en faisait à mes yeux une usurpatrice. J’ai haï mon père et ma tante, tout en les aimant, cette haine s’est évidemment dissipée dans les années qui suivirent, mais c que je ne leur ai jamais pardonné, c’est de m’avoir privé de dire « au revoir » à ma mère. J’ai gardé jusqu’à l’age de 48 ans cette frustration : elle ne s’est atténuée que lorsque dans un rêve en 1969 (j’étais en Californie) un convoi de femmes quitte un bus en haut d’une colline, la descend en direction d’une gare pour prendre un train, qu’une voix me dise «  ta mère est là, ta mère est là », que je scrute cette foule en mouvement, et découvre ma mère que je cours embrasser avant qu’elle prenne le train. Je crus alors que la blessure était cicatrisée, mais dans des chagrins et des désespoirs ultérieurs, me revenait, je ne pouvais m’empêcher de murmurer « maman » dans les larmes. Aujourd’hui à 88 ans la plaie demeure sous la cicatrice, bien que les femmes qui m’ont aimé aient toutes eu une dimension maternelle dans leur amour.

Ce n’est pas seulement l’absence/présence de ma mère qui m’a marqué (ausença piu acuta presencia dit le poète Attilio Bertolucci) c’est ma façon de voir la vie et le monde. Le désespoir originel m’incita à douter de tout et la propension à douter est à jamais enracinée dans mon esprit ; mais aussi le besoin d’amour m’a fait rechercher foi et communion ; dans un sens, je suis un cas pathologique car j’ai un besoin extrême d’amour et d’amitié ; dans un autre sens peut-être suis-je plus humainement sain que ceux qui se nourrissent petitement d’amour et d’amitié.

Death in Life, comme dans the ancient mariner. Bien sûr la mort de nos aimé(e)s est en nos vies. J’ajoute : nos vies font revivre leurs vies, non seulement ni principalement par le souvenir, mais aussi par leur présence active en nous. Les gènes de mon père et ceux de ma mère sont présents dans mes gènes évidemment, mais ce qui pour moi est non moins évident est que tantôt les gènes paternels, tantôt les gènes maternels sont activés et je sens bien quand mon père est présent en moi avec son (mon) caractère débonnaire, sa(ma) joie de vivre, sa(ma) propension permanente à chanter, son(mon) gourmand amour des bonnes nourritures ; et je sens bien quand ma mère est en moi, avec sa(ma) mélancolie, son (mon) insatisfaction. J’ai toujours pensé qu’il y avait en chacun deux ou plusieurs personnalités alternant selon les circonstances ou bien des cyclothymies internes mystérieuses (comme la maniaco-dépressive). Je pense aussi que la personnalité  de nos parents (l’un ou l’autre, parfois alternativement) habite notre personnalité. De plus je remarque que mon visage ressemble souvent à celui de mon grand père maternel, et très rarement à celui de mon grand père paternel.

Comme mon père et ma mère sont logés en moi (mémorisés dans mes genes) leur père et mère sont logés en eux, et les peres-mères de leurs père-meres, ce qui fait que nos ancetres sont virtuellement en nous, et je peux comprendre l’importance du culte des ancêtres dans de très nombreuses civilisations (encore aujourdhui Chine, Japon) qui est l’expression extérieure de la reconnaissance de leur presence en nous

J’en reviens à mes rencontres avec la mort. L’année qui a suivi le décès de ma mère, je fus atteint par une maladie étrange, me donnant de très fortes fièvres et des aphtes dans la gorge. Je fus traité par des blocs de glace pour la fièvre, par la main de tante Corinne (la sœur de ma mère) me retirant les mucosités de la gorge. Les médecins déconcertés décidèrent que j’étais atteint par la fièvre aphteuse, qui pourtant n’affecte que les bovins. Est ce que quelque chose ou quelqu’un en moi avait voulu mourir parce que privé de mère ? Une seconde fois, j’échappais à la mort.

Puis je m suis senti le besoin de narguer la mort lorsqu je décidai, dix ans plus tard, d’entrer en résistance. J’avais très peur de mourir à 20 ans, je voulais vivre, mais j’ai compris alors que vivre n’est pas survivre ,qu’il est des conditions où vivre signifie risquer sa vie.

Puis très tôt, à 23 ans, je fus frappé par la mort d’amis chers, Jean abattu dans une cave par la Gestapo, Claude mort d’épuisement à Dora-Ellrich. J’ai pu échapper à des arrestations à Lyon en 1943 et surtout à un piège de la Gestapo dans la chambre de mon ami Jean à l’hôtel Toullier à Paris. Elle était située au second étage, et je montais l’escalier pour m’y rendre. Soudain au premier étage, un étonnant sentiment de paresse me saisit, je m’arrête, fais demi-tour et laisse au bureau de l’hôtel, tranquillement, un mot fixant à Jean notre rencontre pour le lendemain. Puis avec les années et surtout à partir de 1980 sont venues les morts des amis les plus chers,

les morts des femmes aimées, la mort de mon père, puis ultime douleur en 2008 la mort d’Edwige, ma troisième épouse.

J’ai écrit un livre sur mon père après sa mort et un livre sur Edwige apres sa mort. D’une certaine façon je les ai fait revivre en moi, et d’une autre façon, je les ai fait vivre pour des lecteurs le plus souvent inconnus. En restituant leur vie j’ai voulu qu’ils soient reconnus et aimés. En même temps je leur faisais un tombeau, qui, comme au cimetière de Gênes, portait leur statue (mais sans les statufier de façon – je dis le mot dans son sens littéral :obséquieuse.)

C’est en 48 que j’avais décidé d’écrire L’homme et la mort  pour considérer les différentes attitudes humaines face à la mort, qui dès la préhistoire est à la fois reconnue, comme décomposition irrémédiable du cadavre, mais est surmontée dans la survie du « double » spectre immatériel ou plutôt sur matériel ou bien dans une renaissance en humain, animal ou plante. Ce travail me mit en face du paradoxe humain : l’horreur universelle de la mort, et non moins universel le sacrifice de sa vie pour les siens, la patrie, Dieu, le parti etc. Je ne veux pas ici résumer le trip transdisciplinaire que ma recherche ma fit effectuer, dans la biologie, la préhistoire, l’ethnologie, l’histoire,  les religions, les philosophies,, les psychologies, dont la psychologie de l’enfant, les psychanalyses. Je conclus mon livre sur l’idée que les progrès de la biologie permettent d’envisager l’allongement indéfini de la vie (mais non infini) c que j’ai appelé l’amortalité, ce qui n’éliminait ni une mort finale, ni la mort par accident, noyade, incendie, etc. . Dans une édition ultérieure, après 1970, j’ai changé ma conclusion (tout en conservant l’ancienne par autodérision) ; j’avais découvert que rien ne peut échapper au principe de dégradation qu’est le second principe de la cybernétique, et adopté la théorie de Leslie Orgel, que la mort est le produit final et fatal d’une accumulation d’erreurs dans les communications ADN—ARN—protéines.Puis récemment la découverte des cellules souches, endormies dans les organismes adultes conduit à l’ide qu’il sera possible de les revitaliser, ce qui leur permettrait remplacer tous les tissus ou organes en voie de dégénérescence.Je revins donc à la prolongation indéfinie de la vie selon une régénération ininterrompue, mais je donne ma conviction que dans ces conditions un e mort accidentelle est encore plus horrible qu’une mort fatalité-de-l’age, et surtout j’insiste sur la triple inéluctabilité de la mort : la mort de l’espèce humaine, la mort de la planète dans l’agonie du soleil, la mort de l’univers à laquelle n’échapperait nulle colonie terrienne ayant réussi à s’installer dans une galaxie juvénile. Contrairement à ce que pense la sympathique mais binaire québécoise, je suis loin d’escamoter la gravité du problème de la mort. J’inscris la mort humaine dans une mortalité généralisée, mort de la planète, mort de l’univers.
C’est dans le second volume de la Méthode, La vie de la vie, paru en 1981 que je traite de front la relation viemort.Je montre que la formule d’Héraclite, vivre de mort 

mourir de vie illustre la vie de nos organismes, qui se régénèrent en produisant continuellement des cellules jeunes en remplacement des cellules mortes, donc vivent de la mort de nos cellules, en même temps que nous vivons de la mort des animaux et végétaux que nous consommons pour reconstituer nos énergies. Je montre aussi que conformément au second principe de la thermodynamique, le mouvement de regeneration ne peut être perpétuel, et que finalement on meurt de vie. D’où mon complément à la formule de Bichat : « la vie est l’ensemble des fonctions qui luttent contre la mort y compris par l’utilisation de la mort » (La vie de la vie) Je montre que ce qui est irrémédiable dans la mort c’est l’anéantissement du Je, c’est-à-dire de notre existence comme sujet. C’est pour fuir cet anéantissement que l’on a conçu l’immortalité de l’âme ou la résurrection des corps.

Enfin dans divers livres dont Amour poésie sagesse, j’affirme mon credo. On ne peut supprimer l’angoisse de mort sinon par des moyens artificiels, mais on peut résister à cette angoisse par l’amour : le cantique des cantiques dit que l’amour est fort comme la mort. Pas aussi fort, mais très fort pour refouler l’angoisse : c’est donc dans l’amour, la communion, l’exaltation, l’extase qu’il procure qu’il y a une riposte, non réponse à la mort.

Ainsi j’ai constemment retrouvé la mort dans ma vie et dans ma philosophie de la vie, comme ennemie certes, mais pas seulement ennemie, puisque cette désintegrante peut être intégrée sans cesser d’être désintégrante.
Maintenant deux mots sur l’escamotage moderne de la mort.D’une part, le refoulement de la réalité de la mort (relégation des mourants dans les hôpitaux, salons mortuaires où le défunt habillé et paré a tous les aspects du vivant sauf le mouvement et la parole) commence à être lui-même refoulé.Le premier recul s’est manifesté dans la publication de livres dont le mien fut le précurseur (en 1951 : en dépit des excellentes critiques, il ne pouvait alors se vendre) puis il y eut dans une mort laïcisée et vide, l’apparition de rites improvisés (roses que l’on jette sur le cercueil, discours d’adieu d’un proche, musique) On commence à comprendre que tout moment capital de vie, dont la mort, nécessite rites et cérémonies.Le plus bel exemple fut celui du décès de Castoriadis, où dans l’enceinte d’un temple protestant prêté pour une cérémonie laïque, on entendit les musiques qu’il aimait, les proches purent lui dire adieu) puis au cimetière, un pâtre venu d’Epire joua à la flûte une mélodie de funérailles.

L’abandon des mourants dans la solitude d’hôpital recule avec l’accompagnement, où ce sont des laïques, inspirés par fraternité et amour, qui succèdent aux religieuses.
Je crois qu’on a commencé à des escamoter la mort. Je crois qu’il faudra poursuivre dans tout ce qui arrache le mourant à la solitude, tant tout ce qui peut reconstituer rite et cérémonie, dont les survivants ont tellement besoin, y compris le cérémonial du repas de funérailles ou de façon symboliquement anthropophage, on se réapproprie le mort chéri en le consommant. La mort aura le dernier mot certes, mais nous pouvons avoir l’avant-dernier.

Edgar Morin

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