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B. Stiegler Machines à écrire et matières à penser



MACHINES A ECRIRE ET MATIERES A PENSER

Par Bernard Stiegler

Ce texte a été publié par la revue Genesis, éditions Jean-Michel Place, en 1994

La conservation et l'édition électroniques de grands corpus littéraires, et le développement de logiciels de lecture et écriture assistées par ordinateur, constituent une évolution majeure dans l'histoire des textes. Cela tient au caractère dynamique des supports numériques. Avec le texte numérisé, les processus de la lecture et de l'écriture apparaissent eux-mêmes indissociablement dynamiques : la dynamique du lecteur y est orginairement affectée par la matérialité des supports d'inscription, et cela concerne tout d'abord le premier lecteur du texte qu'est son auteur.

Le texte ne peut plus être défini par la réduction des spécificités empiriques de ses manifestations objectives. S'il est vrai qu'il est aussi une forme supportant des processus dynamiques, il s'agit d'appréhender la textualité avant tout partage hylémorphique . Autant dire que l'histoire du texte est celle des textes dans la diversité non seulement des formes textuelles, mais du matériau, préparatoire et/ou achevé, des tissus qui les supportent. La littérarité ne peut faire l'économie d'une textologie dont la mise en forme matérielle des énoncés devient un concept central, tel que Jacques Virbel l'a formalisé et matériellement traduit en opérateurs informatiques : les supports dynamiques en constituent l'époque ultime.

Genèse et structure
Dans la première livraison de Génésis, J.L. Lebrave interrogeait la conception structuraliste du texte, « ensemble clos dont les relations internes définissent une créativité récursive » 1 où « la structure textuelle même [est] autonome et parfaitement refermée sur elle-même », ce qui implique que l'avant-texte , en sa contingence génétique , n'appartient pas essentiellement à la textualité d'un texte et doit pouvoir être réduit : si « l'avant-texte est à beaucoup d'égards le complémentaire du texte, … cette complémentarité implique incompatibilité et exclusion réciproque, et la mise en place d'un cadre théorique autonome pour les études de genèse a certainement souffert de cette référence au texte, aussi "bloquante" à terme qu'elle était stimulante dans l'immédiat. » Une approche génétique du texte doit ébranler sa conception structuraliste, et il y aurait une alternative entre genèse et structure dans l'appréhension de la textualité.

Une semblable tension est constante dans l'oeuvre de Husserl, , mais qui ne se stabilise jamais en une simple opposition : « Il n'y aurait jamais eu de problème "structure-genèse" mais seulement le privilège de l'un ou de l'autre de ces concepts opératoires, selon l'espace de description, le quid ou le quomodo des données » 2. « Husserl tente donc sans cesse de concilier l'exigence structuraliste qui conduit à la description compréhensive d'une totalité, d'une forme ou d'une fonction organisée selon une légalité interne et dans laquelle les éléments n'ont de sens que dans la solidarité de leur corrélation ou de leur opposition, avec l'exigence génétiste , c'est à dire la requête d'origine et du fondement de la structure » 3.

Je me réfère ici à la phénoménologie dans la mesure où elle rencontre ainsi la question de l'histoire , qui viendra hanter la pensée husserlienne toujours plus instamment, au point de la conduire d'une réflexion intialement formulée du point de vue d'un ego transcendantal à la question d'une histoire transcendantale (d'un Nous ), et par là même, à interroger dans sa concrétude matériale et technique la possibilité de l'idéalité géométrique à partir d'une genèse quasi-empirique telle que le polissage des formes minérales 4 donnant l'expérience de la surface, l'arpentage 5 d'où émerge le metron , et surtout l'écriture comme condition de possibilité de la constitution d'une communauté idéale de géomètres, d'un Nous géométrique 1. C'est l'attention portée au moment de l'invention , par exemple dans l'inauguration historique qu'opère le proto-géomètre, qui distingue la philosophie transcendantale husserlienne du point de vue kantien.

Si l'invention géométrique n'est certes pas immédiatement comparable à la création littéraire (Husserl, dans sa constante revendication d'une réduction de l'idiomaticité de la langue, excluerait lui-même une telle comparaison), il reste qu'un terrain de réflexion est commun entre la tentative de penser la genèse empirique de l'idéalité , et le projet d'une critique génétique des textes qui donnerait une compréhension nouvelle du texte, c'est à dire de la littérature, de sa littérarité comme essence ou visée idéale de la création littéraire.

La question est alors l'historicité du texte en ses multiples strates :

. histoire des supports , des mises en formes matérielles de la textualité,

. histoire de la genèse de l'oeuvre comme ensemble achevé de traces, qu'une critique formaliste finira par nommer le texte en invalidant la diversité accumulée des versions, sources et produits intermédiaires où il se constitue, effaçant du même coup le problème théorique que pose sa genèse y compris dans ses dimensions matérielles .

Traduite en dispositifs informatiques, cette historicité multicouches révèle une inséparabilité de la lecture et de l'écriture, qui m'apparaît rétrospectivement constitutive de toute lecture et de toute écriture, et dont résulte une textualité du lecteur : lire, c'est écrire sa lecture, s'inscrire soi-même en un texte.

Cela semble évident à considérer l'activité de ce premier lecteur du texte qu'est d'abord son auteur au moment même où il écrit 2, qui n'avance qu'en (re)lisant les traces de sa propre écriture déjà-là, qu'en y reculant, et qui, enchaînant par de nouveaux énoncés sur ce déjà que trame un essentiel repentir, réalise sa propre lecture en parachevant un texte dont il se trouve finalement expulsé en tant qu'auteur, abandonné par une mise en forme dont il n'est plus que le dernier lecteur possible.

Lorsqu'elle accède au texte numérisé , c'est l'activité de lecture en général qui se révèle être, dans la plénitude de son acte, essentiellement productrice de marques, traces et annotations - et parfois finalement de textes. La numérisation met en évidence la textualité d'un lecteur toujours potentiellement écrivant et d'un écrivain originairement lecteur . L'écriture y apparaît être une lecture accomplie et inversement.

Cette textualité du lecteur peut venir en pleine lumière à l'époque des supports dynamiques parce que la matérialité du support d'un texte conditionne la compréhension qu'en a le lecteur tout autant que la compréhension qu'il a de la lecture en général (et par là-même, de la littérarité).

L'histoire de la genèse des oeuvres est donc indissociable de l'histoire des supports de la textualité, et la dynamique textuelle parcourt toutes les couches de cette histologie générale.
Textes et supports

S'il est vrai qu'appréhendé dans sa forme à l'exclusion de ses matières, déchets, repentirs et matériaux préparatoires aussi bien que des spécificités techniques de ses supports, "le texte" est un concept historiquement déterminé qui peut faire obstacle, par l'oubli de son historicité, à la critique génétique comme histoire des oeuvres écrites dans le moment de leur invention, il faut en élaborer une théorie qui prendrait en compte la concrétude proprement technique du complexe de sources, annotations, trames, renvois, recopies, corrections et duplicata donnant effectivement lieu à l'événement d'écriture et de publication . Depuis une telle analyse rétrospective,

. Jean-Louis Lebrave peut distinguer la critique génétique de la philologie,

. on peut inscrire l'émergence actuelle de la numérisation des textes dans une histoire générale des supports textuels,

. on peut mettre en évidence les effets dynamiques actuels de cette évolution en ce qui concerne aussi bien l'effectivité de la lecture des oeuvres existantes, et donc l'écriture des oeuvres à venir, que la critique en général, et, singulièrement, la critique génétique elle-même.

Ce n'est pas seulement pour rendre hommage au support éditorial où j'écris ces lignes que je m'intéresse à l'approche génétique. La rencontre qui a pu avoir lieu entre l'Institut des Textes et Manuscrits Modernes et la petite équipe de chercheurs que s'est s'associés la Bibliothèque de France 3, au sein de laquelle j'ai pu développer ces réflexions à l'occasion d'expérimentations très pratiques, n'était possible que parce que nous était d'emblée commune une attention déclarée au rôle que la matérialité des supports joue dans la constitution de toute activité cognitive, notamment les activités de lecture et d'écriture savantes 1.

Et c'est en quoi la critique génétique n'est pas un avatar actuel de la philologie. L'argument de Lebrave est parfaitement clair à cet égard : bien que « texte, avant-texte, manuscrit, variantes, écriture » soient des termes qui, « à l'exception d'avant-texte » , n'appartiennent pas « en propre aux études de genèse », chacun voit sa charge sémantique altérée par l'approche génétique telle que la rend possible et nécessaire l'histoire des supports textuels eux-mêmes, et en premier lieu, l'apparition du bon à tirer requis par la reproduction imprimée.

Dès lors, la variante, qui intéresse le philologue et le généticien, ne concerne pourtant pas l'un comme l'autre. Elle a une histoire ancienne, qui remonte au moins à Alexandrie où, comme le montrait Ch. Jacob, « Zénodote est le premier à avoir entrepris ce travail [philologique], choisissant entre plusieurs variantes la meilleure à ses yeux, mais pratiquant également une "critique active" du texte, sans hésiter à supprimer des passages jugés suspects ou à modifier le détail de l'expression, voire à ajouter un vers supplémentaire pour éclaircir un contexte obscur" 2 - tout comme Voltaire corrigeait encore les textes qu'il était censé "traduire" 3. Lebrave montrera en quoi l'approche génétique n'hérite pas - et se constitue par ce refus d'héritage - de ce rapport normatif à la variante qui, malgré tout le respect dû à la philologie, l'habite toujours en quelque manière : pour elle, la variante « est écart, divergence par rapport à un original; cet écart représente, non un enrichissement, mais une dégradation. En tant qu'outil opératoire de la philologie, la variante est fondamentalement fautive » 4.

Une nouvelle appréhension de la variante - qui doit alors abondonner ce nom - est rendue possible lorsqu'il est reconnu que :

. l'énonciation écrite, par la matérialité même de son support et les conditions de sa reproductibilité 5, n'est en rien réductible à l'énonciation orale - et le concept de mise en forme matérielle des énoncés met en évidence une performativité inversée de l'écrit faire (disposer typo-graphiquement un texte sur son support) c'est dire 6;

. « Toute scription manuscrite produit un objet singulier qui - du moins jusqu'aux moyens de reproduction modernes - n'est pas reproductible à l'identique, mais dont le contenu peut être recopié par un nouvel acte d'énonciation. Au contraire, l'écrit imprimé moderne se caractérise par l'existence d'objets identiques reproduits en un grand nombre d'exemplaires au cours du même processus énonciatif », ce qui signifie qu'avec l'apparition de l'imprimé, le manuscrit change de statut dans cette mesure où, appartenant dorénavant au stade précédant la publication, séparé de l'espace public de la lecture, il se met radicalement hors de la portée du lecteur - à l'exception de ce premier lecteur de soi qu'est l'écrivain. On peut alors classer les écrits en quatre grandes catégories : « Ecrits publics manuscrits … ; écrits publics non-manuscrits … ; écrits non-publics manuscrits … ; dactylogrammes, ou tapuscrits … » 7

Il résulte de cette évolution des supports que « l'assimilation des manuscrits "modernes" aux manuscrits anciens et médiévaux relève … du malentendu » 8 puisqu'il s'agit d'écrits non-publics manuscrits que rend possibles l'existence des écrits publics non-manuscrits auxquels ils s'opposent comme la sphère privée à l'espace public, le bon à tirer étant à l'articulation des deux. Changement de statut du manuscrit dû à l'existence de l'imprimé dont résulte une inversion du sens de la variante, désignant pour le généticien non plus l'accident fautif, mais « le résultat des opérations de réécriture que les écrivains donnent à voir ».
Bibliothèses
Leroi-Gourhan a montré qu'avec la multiplication des imprimés, dont la fracture du bon à tirer est une conséquence, l'accumulation des textes, où se trame le savoir qui les tisse, s'accroit au point qu'une assistance à l'orientation dans la géologie de la mémoire, par la création de catalogues, d'index et de fichiers, devient indispensable, tandis que le livre se dote d'appareils de navigation facilitant le déplacement non-linéaire du lecteur (paginations, tables de matières, glossaires, etc.). Ce devenir s'inscrit dans une histoire caractérisée par l'extériorisation de fonctions élémentaires de la mémoire individuelle vers de véritables instruments de navigation dans la mémoire collective matériellement mise en forme, et par là même toujours plus transmissible et toujours plus vaste :
La mémoire sociale engloutit dans les livres, en quelques décennies, toute l'Antiquité, l'histoire des grands peuples, la géographie et l'ethnographie d'un monde devenu définitivement sphérique, la philosophie, le droit, les sciences, les arts, les techniques et une littérature traduite de vingt langues différentes. Le flot va s'amplifiant jusqu'à nous mais, toutes proportions respectées, aucun moment de l'histoire humaine n'a connu une dilatation aussi rapide de la mémoire collective. 1
Un processus de guidage de la lecture se met très tôt en place, dont les actuels supports éditoriaux électroniques et systèmes de lecture assistée par ordinateur sont des points d'aboutissement. Lorsqu'au XIXè siècle se développent les linéaments des techniques contemporaines de traitement de l'information, préfigurés par l'utilisation des fichiers, tout d'abord manuels, puis perforés et mécanisés, la mémoire collective atteignant « un volume tel qu'il est devenu impossible de demander à la mémoire individuelle de receler le contenu des bibliothèques », une véritable activité automatique de mémoire est constituée. Dans la perspective de la très longue durée adoptée par l'anthropologue, c'est l'amorce d'un processus d'extériorisation des fonctions corticales du cerveau et, plus globalement, du système nerveux : il devient « nécessaire d'organiser la pensée inerte contenue dans le cerveau imprimé de la collectivité par un tissu supplémentaire ».

Au XXè siècle, la documentation sur fiches « se prête, entre les doigts de l'usager, à des agencements multiples : par auteurs, par matières, géographique, chronologique … » 2, et si « le livre brut est comparable à l'outil manuel », « le fichier simple répond déjà à une machine manuelle » tandis que le fichier perforé, puis le fichier électronique rendent possible une véritable délégation, dans une machinerie automatique , d'opérations de lecture élémentaires, telles que la recherche de co-occurrences. C'est alors une nouvelle époque de la "navigation" dans cet espace virtuel qu'est le texte - il n'existe qu'à être parcouru - dont l'hypertexte contemporain est le stade le plus avancé, véritable « machine à rassembler les souvenirs … susceptible, au delà des moyens de la mémoire cérébrale humaine, de mettre chaque souvenir en corrélation avec tous les autres 3 ». Et c'est aussi, du même coup, une nouvelle expérience de la textualité.

La question de la navigation, maître mot de l'hypertexte, dont Alexandrie constitue déjà un sommet historique, était posée dès que la Mésopotamie avait entrepris le classement des inscriptions cunéiformes sur tablettes d'argile. Mais après l'imprimerie, elle fait l'objet d'une technicité particulière qui devient, en conjonction avec le métier Jacquard 4, l'ancêtre de la mécanographie et finalement de l'informatique. S'orienter dans le savoir, c'est à dire dans le passé qu'est la pensée, dans le déjà-là de traces accumulées et héritables, constituées en patrimoines nommés littérature, science ou philosophie, est un souci ancien qui, prenant figure dans les bibliothèques, conduira plus tard à une modélisation avancée d'opérations cognitives par l'appareillage technique devenu électronique, et c'est pourquoi Leibniz, concepteur de machines et simultanément penseur de l'Encyclopédie, de la Bibliothèque et de la Characteristica universalis , est une référence courante pour les théoriciens de l'"intelligence artificielle" et des sciences de la cognition.

En résumé, on peut poser qu'au cours de cette histoire, les spécifications matérielles du texte déterminent la lecture et l'écriture par deux aspects au moins :

. la séparation entre le manuscrit et l'imprimé isole la séquence constitutive de l'acte inventif du moment de sa publication , et par là même transforme le sens de la variante, et de la genèse elle-même,

. des instruments d'orientation dans le passé littéral de la pensée, comme dispositifs automatisés d'assistance à la navigation et à la recherche, permettent très tôt d'appréhender synthétiquement, quoiqu'encore grossièrement, de grands corpus textuels par délégation de fonctions élémentaires de lecture et de parcours des espaces virtuels que l'on pourrait nommer les bibliothèses (les supports et instruments bibliographiques en général, dont les bibliothèques, publiques ou privées, de manuscrits ou d'imprimés, numérisés ou non, sont elles-mêmes des cas) - où s'élargit l'"angle de vue" du lecteur (et de l'écrivain), avec de nouvelles possibilités de "zoom", au prix d'une éventuelle réduction de sa "profondeur de champ".
La finitude rétentionnelle
A travers ces analyses, Leroi-Gourhan décrit ce que j'ai appelé dans un autre contexte, en reprenant et généralisant une expression de Jacques Derrida, la situation de finitude rétentionnelle de la mémoire humaine.

La mémoire individuelle n'est pas infinie. Pour cette raison même, mémoriser, c'est oublier, ainsi que le montre Borges dans Funès ou la mémoire 1. Tout comme la carte ne peut coïncider avec le territoire « point par point » , car y étant équivalente, « cette Carte Dilatée [serait] inutile » 2, n'apportant rien de plus à l'orientation , la mémoire doit réduire le mémorisable - c'est à dire l'oublier - pour qu'il puisse devenir mémorable. Cela signifie aussi bien que la réduction et la synthèse rendues possibles par les instruments bibliographiques évoqués ci-dessus habitent déjà les phénomènes de mémorisation les plus élémentaires. Une mémoire qui n'oublierait pas, comme celle de Funès, ne pourrait pas sortir du présent, elle ne pourrait pas le faire passer , elle ne pourrait donc pas le mémoriser et n'accèderait même pas à ce présent, qui ne pourrait se différencier d'aucun passé et n'aurait pas d'avenir : une mémoire qui n'oublierait pas serait obligée de revivre entièrement le temps de ce dont elle permet le souvenir : se souvenir d'hier , ce serait revivre tout hier, ce serait donc rester dans le présent de cet hier sans futur. Une telle mémoire serait une non-mémoire, c'est à dire une non-pensée 3. Il n'y a pas de mémoire infinie, c'est à dire parfaite (sinon, comme chez Leibniz, celle de Dieu). Reste que la mémoire humaine est cette mémoire finie qui, en quelque sorte, s'infinitise , ou s'indéfinit , et en tout cas s'indétermine , dans sa mise en extériorité , suppléant son propre défaut, sans jamais pouvoir le "relever" ou "sursumer" (aufheben ) pour autant. Ce qui est la temporalité même : parce que, rétentionnellement finie, mais techniquement synthétisée, la mémoire individuelle mise en extériorité peut devenir mémoire collective , la mémoire humaine individuelle peut accèder du même coup à un passé qu'elle n'a pas vécu , qui la précède, dont elle hérite, et sur lequel elle enchaîne en anticipant son avenir.

La question est l'enchaînement, et les supports d'inscription en conditionnent les possibilités. Si le passage du présent dans le passé est inéluctablement son oubli, inscrire cet oubli à la lettre, c'est à la fois l'accomplir, le péréniser, et déjà le suppléer dans cette mesure où l'oubli y est mémorisé selon cette modalité insigne qui permet de revenir sur lui et de se le remémorer non seulement comme souvenir, mais comme oubli constitutif de la décision qu'est toute mémorisation, qui est toujours une biffure . C'est à dire la bifurcation d'un sentier dans le jardin du lecteur-écrivain 4.

La suppléance de la finitude rétentionnelle est dans sa version la plus banale - et d'autant mieux oubliée - l'agenda-répertoire , et, dans une occurrence tout aussi quotidienne, mais plus riche, le journal intime , et, dans l'ordinaire de l'écrivain rédigeant telles Mémoires, tel Traité de géométrie , le carnet des notes et le cahier des rédactions sur lesquels on vient se repentir, chacun à sa manière, d'une faute initiale commune - comme défaut, comme oubli - à tout être qu'un avenir ouvre à l'éternel retour du passé 5 : celui de la littérature, des mathématiques, de la philosophie, comme celui de l'histoire - l'histoire individuelle aussi bien que « l'histoire en général et l'Histoire Universelle en particulier » 1. Autant de formes de la "culture" dont la suppléance matérielle des supports de mémoire ne relève pas la finitude, mais lui donne l'efficience et l'effectivité, sinon d'une quasi-infinitude, du moins d'une cumulativité indéfiniment réactivable. La possibilité de réactiver un maintenant est essentielle à l'écriture et il n'y a pas de littérateur qui ne relise aucune rature, « car méditer, sans traces, devient évanescent » 2.

C'est aussi l'accès à la mémoire des autres , de ceux qui sont absents, vivants ou mort, que donne cet élargissement technique de la finitude rétentionnelle, et c'est, à la fois,

1) ce qui soutient tout le raisonnement de Husserl à la fin de sa vie, lorsqu'il médite l'origine de la géométrie et son retour , comme éternel présent omnitemporel, en tout nouveau moment idéal-subjectif de l'histoire géométrique intersubjective,

2) ce qui le fait par là même entrer en conflit avec le « principe des principes » de la phénoménologie tel qu'il repose sur privilège originaire du vécu dans l'analyse intentionnelle, tandis qu'un temps passé non-vécu devient ici le constituant originaire du Présent Vivant de l'invention géométrique : l'écriture est cette possibilité de communication hors du présent, à travers le temps, qui ouvre ce que le phénoménologue nomme la communautisation du savoir géométrique.

Husserl analyse en effet l'écriture comme condition de possibilité d'une communication omnitemporelle sans laquelle aucune réitération de l'idéalité géométrique ne serait possible. L'écriture linéaire est ce qui, pour la première fois (première fois du "savoir impersonnel", du livre ouvert par Hérodote, de la géométrie), donne un accès littéral au passage de la parole (à son présent passant) comme à son passé (à son présent comme passé) - accès à la lettre , exact, et dans cette mesure, condition même de l'idéalité visée par Husserl, et en premier lieu, de l'idéalité géométrique : c'est l'intelligibilité « pour tout le monde, indéfiniment perdurable » 3, qui est la condition de la réactivabilité du sens, elle-même condition de l'idéalité. Intelligibilité qui appelle une exactitude de l'enregistrement de la signification. Ce n'est pas n'importe quelle écriture qui rend possible la communautisation des énoncés idéaux de la science : c'est celle qui pose exactement , ortho-graphiquement, permettant d'"examiner à loisir", selon les mots de Leibniz, ce qui s'est pensé comme étant ce qui s'est passé , auto-examen de la pensée qui devient ainsi à elle-même son propre passé totalement accessible - ce qui ne veut pas dire transparent : penser littéralement, c'est accéder au jeu différentiel de la scripturalité originaire de la langue du fait même de pouvoir toujours y ré-accéder identiquement, exactement, ortho-graphiquement;.

Il y a cependant une insuffisance de l'analyse husserlienne, qui tient à la limitation du processus de télé-communication inhérent à toute géométrie au seul domaine de l'intersubjectivité des géomètres. Pour Husserl, l'écriture est d'emblée nécessaire pour autoriser une géométrie, et cependant cette nécessité ne vient qu'après coup , comme étant celle d'une archivation pour les successeurs de l'inventeur. Or, le loisir de l'examen est l'horizon de l'invention elle-même , son champ spatial aussi bien que temporel, ce qui se dispose sur les supports écrits, s'y mettant matériellement en forme, dans le laps de temps qu'ouvrent les boucles récursives de la rature et du repentir (avatars, pour Husserl, de la "réactivation"). L'écriture n'est donc pas seulement la répétition de l'invention : c'est bien plus tôt l'invention qui est la répétition. S'il est vrai que « la fonction de la sédimentation traditionale dans le monde communautaire de la culture sera de dépasser [par l'écriture] la finitude rétentionnelle de la conscience individuelle » 4, le dépassement de la finitude rétentionnelle « dans le monde communautaire » (comme inscription ou enregistrement) est nécessaire dès le moment de l'invention. Mieux : il est ce moment par excellence.

Il faut évaluer la portée des analyses des instruments bibliographiques puis informatiques de navigation dans le savoir, proposées par Leroi-Gourhan, depuis cette situation originaire de finitude rétentionnelle, telle qu'elle affecte toute mémoire anticipant un avenir dans la possibilité de revenir sur son passé, et telle qu'elle détermine les époques de cette possibilité selon la matérialité des mises en formes que libère la mnémotechnique dominante. Et c'est aussi dans cette perspective qu'il nous faut concevoir l'avenir du texte numérisé, dans la mesure où ce qui était vrai de la bibliothèque collective, patrimoniale, l'est aussi aujourd'hui de la bibliothèque privée, et, au-delà, des formes les plus intimes de bibliothèses (du corpus scanné par son lecteur à son bénéfice exclusif, jusqu'à l'agenda électronique connectable sur la station de travail, en passant par le power-book) : le développement des instruments micro-informatiques de gestion de données personnelles nous fait entrer dans l'ère des instruments de navigation dans la mémoire individuelle devenant par là même, assistée des automatismes de l'ordinateur, "réactivable" intégralement et à tout instant.

Le sens du mot "réactivation" change certes ici de sens. Mais dans quelle mesure ? Et en quoi change-t-il du même coup le sens du mot chez Husserl lui-même ? C'est ce que je tenterai d'examiner à présent, en me penchant sur un travail commun au lecteur et à l'écrivain : l'annotation, en ses multiples dimensions.
L'hypertraitement de texte
Almuth Grésillon, Jean-Louis Lebrave et Catherine Fuchs écrivaient, à propos de Flaubert "ruminant" Hérodias :
Etudier une écriture manuscrite comme
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