Interview | 5 janvier 2005 (Journal Libération)





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Présentation de l’écrivain Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008

(Au lycée Marc Bloch le mardi 29 mars 2011)

Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l’université (section littérature).
En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté à au festival de Cannes obtient le prix « Regard sur l’avenir ».

Maudit soit Dostoievski (2011)

Syngué sabour (2008)

Le Retour imaginaire (2005)

Les mille maisons du rêve et de la terreur (2002)

Terre et cendres (2000)

Sources : Editions P.O.L.

Interview | 5 janvier 2005 (Journal Libération)

Mes dates clés, par Atiq Rahimi


"5 janvier 2005. Sortie de Terre et Cendres : défi d'adapter mon propre roman. Ce n'est pas un problème de trahison : l'homme est né par la trahison. Mais comment des spectateurs peuvent-ils accepter l'imaginaire d'un autre ?

12 octobre 2004. Je présente mon film à Kaboul, à l'Ariana, devant un public mixte, sans couper les scènes de nudité. En Afghanistan, cela reste une représentation frontale et dure. Pour moi, filmer ces scènes a été un acte politique et obsessionnel. La projection s'est parfaitement passée.

13 septembre 2003. Premier jour de tournage. Mille et une questions dans la tête. Dans les montagnes du nord de l'Afghanistan, entouré de quelques Français et de cinquante Afghans, de toutes les tribus, de tous les sexes, de toutes les tendances politiques, j'ai commencé par le premier plan, le plus chiant : 1 min 30 de vide, puis un camion apparaît, et la caméra le survole grâce à une grue donnée par les Allemands aux studios Afghan Films.

15 janvier 2002. Après dix-huit ans d'exil, je repose le pied dans ma ville natale de Kaboul. La piste d'atterrissage est entourée de carcasses d'avions et le reste n'est que ruines. Un rêve ? La première chose «réelle» fut un vers de poésie, inscrit sur le pare-brise de la navette de l'aéroport : «Ceci aussi passera.» Ce poème réactivait dans mon esprit un vieux récit afghan, l'histoire d'un roi demandant à un artiste de lui fabriquer une oeuvre qui le rende triste quand il serait joyeux, et joyeux quand il se trouverait triste. La réponse fut une bague avec ce vers. Image fulgurante de ce peuple qui vient de vivre vingt-trois ans de guerre.

14 novembre 2001. A Roissy, départ vers Montréal pour un salon du livre. En une de Libé, une marée de jeunes gens dansant et courant vers l'objectif du photographe. C'est la chute des talibans à Kaboul. Cette photo m'accompagna longtemps. Mais cet élan heureux est un sacrifice, qui répond à une double tragédie : l'assassinat de Massoud, le 9 septembre, et l'attentat du World Trade Center, le 11.

26 février 2001. Par décret, Mollah Omar impose la destruction des bouddhas de Bamiyan. J'ai eu l'impression de mourir un peu ce jour-là, car ce bouddha, c'était moi, c'était ma culture, un islam nourri de bouddhisme.

Mars 2000. Sortie de mon roman, Terre et Cendres, en France. Je n'y avais pas cru, ne voyant pas l'intérêt de le traduire du persan.

22 novembre 1999. A Rome, rencontre avec le roi en exil, Zaher Shah, pour un documentaire. La première interview qu'il donnait de sa vie et la première fois que j'assistais à la réunion des chefs tribaux d'Afghanistan. Il y avait là le représentant de Massoud, ou Karzaï, et bien d'autres : impression de voir la naissance d'une nation. Et cent vingt heures de film.

15 décembre 1996. Naissance à Paris de ma fille, Alice. C'est aussi l'arrivée des talibans au pouvoir à Kaboul. J'ai pris alors conscience qu'elle me poserait un jour des questions sur mon pays, son pays, et qu'il faudrait lui répondre, lui rendre des comptes. Entre les biberons de la nuit et mes questions identitaires du matin, j'écris Terre et Cendres, ma manière de me réconcilier avec mon pays.

Septembre 1993. Etudiant à Censier, en thèse de cinéma : «la fin des films», The End. Un ami m'annonce que mon frère, communiste, a été tué près de Kaboul deux années auparavant. Pourquoi ma famille s'est tue ? La honte sans doute.

Décembre 1989. Les Soviétiques quittent l'Afghanistan.

30 mars 1985. Arrivée à Paris, avec ma compagne, rencontrée deux ans plus tôt à l'université de Kaboul. Jamais je ne me suis senti étranger en France.

Octobre 1984. Avec un groupe de 24 étudiants afghans, je marche neuf jours dans le froid pour quitter l'Afghanistan. A la frontière, le passeur dit : «Regardez vos traces derrière vous, c'est le dernier regard vers votre pays...» Devant moi, la neige était vierge, tout restait à écrire.

1981. Reportage sur une mine de charbon au nord du pays, en terminale, pour un journal de la jeunesse. Regard d'un enfant, de son grand-père. Ma photo est ratée mais laisse une trace indélébile dans ma mémoire. De là vient Terre et Cendres.

1980. Il n'y a plus rien en Afghanistan, après l'invasion soviétique. Sauf le centre culturel franco-afghan de Kaboul, où j'ai découvert le cinéma : Sautet, Godard et Pierrot le fou, la Femme en bleu de Deville, Hiroshima de Resnais.

1979. Voyage d'un an en Inde, à 16 ans, «mon voyage» : je me rencontre du côté de Pondichéry.

27 avril 1978. Coup d'Etat des communistes.

Printemps 1974. Entrée au lycée franco-afghan, mythe littéraire et havre de paix kabouliotes. Premiers émois de lecteur amoureux, première bagarre.

1973. Mon père est arrêté car il est monarchiste : trois années en prison. Premier poème, première peinture, comme un exutoire...

1967. Je lis mon premier mot, Karavan, le titre d'un journal afghan. Mon père me construit une bibliothèque et ma vie commence avec la lecture.

26 février 1962. On m'a certifié que je suis né ce jour-là à Kaboul. Mais je me vois né deux siècles plus tôt, à Paris, dans la France des Lumières. C'est mon secret : Diderot, Rousseau, mes amis, mes frères."
(Libération 11/11/2008)

Un Goncourt en pierre polie

Portrait

Atiq Rahimi. L’écrivain franco- afghan a reçu hier le  prestigieux prix littéraire pour son quatrième roman, «Syngué sabour», sensible et consensuel

PHILIPPE LANÇON

L’Afghanistan n’est plus ce qu’il était, le prix Goncourt non plus. Par sept voix contre trois à Michel Le Bris pour la Beauté du monde (Grasset), il a été attribué hier au second tour à l’écrivain et cinéaste franco-afghan Atiq Rahimi pour son quatrième roman, le premier qu’il ait écrit en français : Syngué sabour (P.O.L). «C’est un plaisir d’écrire dans une autre langue», a-t-il dit.

Le père de Rahimi était gouverneur du Panshir et sa mère, institutrice. «On m’a certifié que je suis né à Kaboul le 26 février 1962, dit-il en 2005 à Libération,mais je me vois né deux siècles plus tôt à Paris, dans la France des Lumières. C’est mon secret : Diderot, Rousseau, mes amis, mes frères.»

Rahimi entre en 1974 au fameux lycée franco-afghan de Kaboul, «mythe littéraire et havre de paix kabouliote». Cinq ans plus tard, à l’âge où Rimbaud fuit Charleville, il voyage en Inde pendant un an et se «rencontre» du côté de Pondichéry, ancien comptoir français plein de douceur où les babas ont fondé Auroville et où les Tamouls jouent à la pétanque. Pendant ce temps, les soviétiques envahissent son pays. Quand il rentre, «il n’y a plus rien, sauf le centre culturel franco-afghan de Kaboul, où j’ai découvert le cinéma, Sautet, Godard et Pierrot le Fou, la Femme en bleu de Michel Deville et Hiroshima mon amour de Resnais.» Il fait là-bas des études de littérature et de cinéma, qu’il poursuivra à Paris. Après avoir passé un an au Pakistan, où il voit l’islamisation des réfugiés afghans, il arrive en France avec sa compagne, le 30 mars 1985 : «Jamais je ne m’y suis senti étranger.» Il ne retourne à Kaboul que dix-huit ans plus tard, retrouvant des carcasses et des ruines. Un vers est inscrit sur le pare-brise de la navette de l’aéroport qui le conduit vers la ville : «Ceci aussi passera.» Il vient du folklore hébraïque.

Foulard. A 46 ans, Rahimi a écrit trois romans, tous chez P.O.L, avant celui-ci : Terre et cendres (2000, qui a inspiré son propre film), les Mille Maisons du rêve et de la terreur (2002), le Retour imaginaire (2005). Chacun décrit comment l’Afghanistan perd sa civilisation par la guerre, idéologique ou religieuse. L’écrivain est beau comme le commandant Massoud (mais avec les yeux clairs) et quitte rarement son foulard («En Afghanistan, on le met sur la tête des femmes. Je préfère le porter autour de mon cou.»)

Son éditeur, P.O.L, obtient grâce à lui le prix Goncourt pour la première fois. Un mois après avoir fêté les vingt-cinq ans d’existence de sa maison, Paul Otchakovsky-Laurens, l’homme qui édita Georges Perec, voit ainsi sa réussite éditoriale, mondaine et populaire consacrée à l’occasion de ce récit à la fois sensible, maladroit, secondaire et symbolique des rapports de conscience qu’entretient une société avec ses lettres.

C’est en effet la francophonie, le destin des peuples martyrs et la cause des femmes afghanes qui apportent ici leur soutien politique à ce qu’il est convenu d’appeler littérature. Le livre est bref (155 pages), facile à lire, plein de petits paragraphes et de courtes phrases sans verbe, destinées à signifier la pudeur émotive, de même que les zooms font fleurir les larmes au coin du champ sémantique : «Elle retire sa main, serre les doigts, et, la bouche contre l’oreiller, pousse un cri. Un seul. Long. Déchirant. Et reste immobile. Longtemps. Très longtemps.» Il en est pour qualifier cette emphase muette de «sobre et vibrante». L’expression est de Christine Albanel, ministre de la Culture, qui a salué le lauréat. Le public devrait suivre.

Goutte-à-goutte. Le sous-titre de Syngué sabour, «Pierre de patience», en est la traduction. Dans la mythologie perse, c’est une pierre magique à laquelle on confie ses secrets. Le jour où elle éclate, on est délivré de la souffrance qu’ils portaient. Le roman conte, au présent, dans une ville en ruines et livrée à la guerre civile, comment une femme afghane qui a tout subi de la part des hommes (et de sa belle-mère) révèle peu à peu ses secrets au corps de son mari, un moudjahid abattu par une balle et plongé dans le coma.

Le récit est rythmé par le goutte-à-goutte à remplir, l’injection du sérum dans les yeux, une mouche qui entre dans la bouche, une araignée qui passe sous le drap, le Coran qu’il faut lire, une voisine devenue folle, des hommes qui passent : un «crétin de mollah», deux combattants prêts à la violer, dont l’un, âgé de 16 ans, va devenir son client sexuel. On ne quitte pas la pièce où dort le corps. Le récit est comme filmé par une caméra sédentaire. Quand la femme quitte la maison, on ne la suit pas. Dans ce huis clos, le dehors n’est qu’une menace aveugle - et religieusement masculine.

L’action, non datée, se déroule pendant la guerre civile. Peu importe qui sont les belligérants : ils se paient sur la bête, les femmes et les enfants d’abord. Celle qui parle, et dont la parole fait peu à peu oublier la faiblesse du style qui l’entoure, décrit avec quelle peur et quelle colère elle a survécu ; en mentant. Du père au mari en passant par les beaux-frères, la société organise le calvaire féminin en entretenant la panique virile et égoïste des hommes. On ne peut voir le corps du mari sans penser à ce que Rahimi disait en 2002 de son pays : «Les communistes nous ont poussés vers le coma. Or le coma, c’est l’inconscient total. Nous sommes alors tombés dans la religion qui était enfouie au fond de nous.» Le roman est, entre autres, dédié à deux initiales qui évoquent Nadia Anjuman, une jeune poète d’Herat battue à mort par son mari. La fin du livre est métaphorique, donc ambiguë. La femme est battue comme en rêve par le comateux ressuscité. Elle paraît mourir dans son sang, «puis rouvre doucement les yeux.

Le vent se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps.»




Nouvel Observateur» du 6 novembre 2008 


Pour dire la douleur d'une femme de son pays, le cinéaste-romancier a renoncé au persan. Résultat: «Syngué sabour» (dont la première page est à découvrir ici) figure dans la dernière liste du jury Goncourt

Il y a une femme dont on a moins parlé que d'autres, en cet automne littéraire. Ni Catherine ni Christine, anonyme, elle veille son homme dans le roman d'Atiq Rahimi. Sans savoir s'il l'entend, elle profite de son coma pour tout lui dire enfin. Gros mots, gémissements, rires, murmures, elle s'épanche comme naguère, dans la mythologie perse, on déversait ses misères et ses souffrances sur une pierre de patience («syngué sabour»). Atiq Rahimi, «empaillé français» de 46 ans, comme il dit avec son accent de miel et de pierre, s'est coulé dans l'âme et le corps de l'autre sexe avec une aisance déconcertante.

L'histoire qui a inspiré ce long soliloque est folle et brutale. A la Toussaint 2005, Atiq Rahimi assiste à un festival de cinéma en Corée quand il apprend qu'un colloque littéraire qui devait se tenir à Herat, à l'ouest de l'Afghanistan, est annulé. L'une des intervenantes, Nadia Anjuman, poétesse afghane de 25 ans, vient d être assassinée. «Affaire familiale», dit-on. «Elle était trop libre», soupçonne Atiq, qui raffolait de ses vers. Trois semaines plus tard, le voilà dans ses montagnes pour mener l'enquête. A l'hôpital pénitentiaire, il retrouve l'époux meurtrier, qui gît sans connaissance après s'être injecté de l'essence dans les veines. «Il était là, allongé, muet. Je me suis dit: «Si j'étais une femme, je resterais près de lui juste pour tout lui cracher.»»

Jusqu'à présent, Atiq Rahimi écrivait en persan. «Terre et cendres», son premier roman, avait rencontré le succès après l'assassinat du commandant Massoud, en septembre 2001: le livre fut diffusé dans 23 pays. Paul Otchakovsky-Laurens, le patron de POL, l'avait reçu dans une traduction française - une VF qui d'habitude n'est pas son genre de beauté. Mais l'éditeur est séduit par cette écriture à l'os: «Chez Atiq, pas de fioritures - «Pas de darling», comme disait John Ford.» Et quelle surprise quand, cette année, sans prévenir, ce dernier lui remet son manuscrit en français! «C'est peut-être à cause du sujet, explique Rahimi. La langue maternelle, c'est celle avec laquelle on apprend les interdits et les tabous.» Pour parler du corps féminin, sans doute lui fallait-il sa deuxième langue, celle qu'on dit d'adoption.

«Le moment était venu», ajoute Rahimi. Il y a six ans, dans «les Mille Maisons du rêve et de la terreur», c'est encore en persan que l'écrivain avait raconté ses neuf jours et nuits de marche pour gagner, à 22 ans, l'ambassade de France à Islamabad, avec 2.000 afghanis dans sa poche et, sur son épaule, la «dot de sa mère» - un tapis qui lui «râpait le visage». Cette fois, il s'immerge dans ce français appris au fameux lycée Istiqlal, cette école d'excellence des grandes familles libérales de Kaboul qui a vu passer onze ans plus tôt le jeune Massoud. Après un premier jet, tracé pendant «une de ces nuits d'insomnie interminables et minables», il s'entoure de manuels de rhétorique et de dictionnaires pour polir, un à un, les mots de son roman...

Les phrases sont économes, les adverbes rares, les adjectifs absents. Mais plus encore que «Terre et cendres», le film qu'il a tourné en Afghanistan et qui fut primé à Cannes en 2004, le huis clos de «Syngué sabour» appelle les images. Malgré soi, on isole la voix off, on imagine le fondu enchaîné. Le découpage technique semble préparé, les indications d'acteurs déjà données. «Atiq est un cinéaste- écrivain qui compose avec les grammaires et arrive à proposer une même histoire dans deux écritures, dit le réalisateur Frédéric Laffont, qui tourna naguère en Afghanistan avec Christophe de Ponfilly. Peu d'auteurs ont ce talent. On pense à Bergman, à Bresson ou à Pasolini.» Face au soleil, à 3.000 mètres d'altitude, Rahimi avait tourné «Terre et cendres» en Cinémascope, «format où la solitude humaine ressort plus facilement». Et photographié avec une vieille boîte à images ses retrouvailles avec Kaboul après dix-huit ans d'exil («le Retour imaginaire»).

Aujourd'hui, l'ex-réfugié politique séjourne cinq à six fois par an dans la capitale afghane. Allers et retours, au risque de n'être plus de nulle part... Pour Télétolo, une chaîne de télévision privée, il invente des sitcoms («les Secrets de cette maison»), imagine une «Star Ac» d'humoristes en herbe, dirige un atelier d'écriture pour aider à promouvoir des soaps pleins de rire - sa manière occidentale de combattre l'obscurantisme. A Paris, il promène son flegme soufi, ses yeux bleus d'Afghan et son élégance naturelle sous son chapeau de feutre marron, et signe à la plume, en pleins et en déliés, des dédicaces noires d'encre qui semblent des lettres persanes même si les mots sont familiers. Atiq Rahimi a la plus belle écriture de tous les romanciers de la rentrée.

A.C.

«Syngué sabour», par Atiq Rahimi, POL, 160 p., 15 euros.


Le dernier livre d'Atiq Rahimi, un Dostoïevski en terre musulmane



Par Hubert Artus, Rue 89, 09/03/2011

En 2008, « Syngué sabour », un huis clos sur la culpabilité, lui donne le prix Goncourt. Avec « Maudit soit Dostoïevski », Atiq Rahimi ne quitte pas le chaos afghan, et c'est pour mieux affronter l'histoire de sa propre culpabilité : la mort de son frère communiste, son exil, et le combat entre justice divine et justice des hommes. L'écrivain franco-afghan nous livre un « Crime et châtiment » en terre musulmane. Interview en avant-première.

« A peine Rassoul a-t-il levé la hache pour l'abattre sur la tête de la vieille dame que l'histoire de “Crime et châtiment” lui traverse l'esprit. Elle le foudroie. Ses bras tressaillent ; ses jambes vacillent ». Et voilà, le crime est à moitié raté.

« Tout sera fondé sur le fiqh, la charia »


Pris à son obsession, Rassoul en oublie même de tuer un témoin gênant et d'emporter l'argent et les bijoux qu'il était venu chercher. Il repart « du sang sur les mains, mais rien dans les poches ». D'où une double culpabilité qui ne le quittera plus.

Après ce début de polar d'anti-héros, « Maudit soit Dostoïevski » nous ballade dans une Kaboul intime, néanmoins faite de poussière et d'explosions permanentes. Rassoul, c'est un Raskolnikov afghan.

C'est pour payer son loyer, et par amour pour la jolie Souphia (dont la vieille dame était en fait la maquerelle), que notre homme, jeune intello employé à la bibliothèque universitaire de Kaboul, a tué. Plus tard, apeuré par le témoin resté vivant et par le remord, il ira se dénoncer.

Entre-temps, on a découvert des extraits de son journal intime et une frange de son passé : Rassoul a fait des études de droit en Russie de 1986 à 1989 et possède des livres russes. Suite à l'invasion soviétique de 1978, son père est devenu communiste, mais pas lui.

Ainsi, interrogé par les autorités, Rassoul s'aperçoit que son appartenance, considérée comme renégate, va devenir plus importante que le meurtre aux yeux de la loi. « Tout sera fondé sur le fiqh [la jurisprudence islamique, ndlr], la charia », prévient le greffier qui enregistre ses aveux. Son crime n'existe plus (le cadavre a d'ailleurs disparu) aux yeux d'une justice pour qui vols et adultères sont des crimes plus importants que le meurtre.

Un livre de plus en plus mystérieux


C'est là que débute le vrai livre de Rahimi : plus de crime, donc plus de châtiment. Qu'en est-il alors de la culpabilité pour une religion qui, nous dit Rahimi dans notre entretien, « ne connaît pas le péché originel, donc pas la culpabilité » ? Qu'en est-il de la vie si le rachat n'est pas possible ? Le narrateur du livre écrit :

« D'abord, pour se suicider, il faut croire à la vie, à sa valeur. Il faut que la mort mérite la vie. Ici, dans ce pays, aujourd'hui, la vie n'a aucune valeur et, du coup, le suicide non plus. »

Un narrateur qui, en sus, reste le seul interlocuteur d'un Rassoul qui, tout à ses remords, est devenu aphone. C'est ici toute l'ironie d'un livre qui, avançant, se fait de plus en plus mystérieux.

« Tout ce que je fais, c'est pour racheter mon frère »


Impossible de ne pas établir de liens entre Rassoul et le frère d'Atiq Rahimi, qui étudia lui aussi en URSS de 1986 à 1989, devint communiste, s'engagea avec les Soviétiques durant la présence des troupes russes en Afghanistan. Un frère qui mourut en 1990, alors qu'Atiq avait quitté le pays depuis six ans, pour le Pakistan puis pour la France (où il vit depuis 1985).

N'ayant pu revenir au pays natal qu'en 2002, Rahimi le dit clairement : « Tout ce que je fais, c'est pour racheter mon frère. » Ce nouveau roman est bien, aussi, une allégorie familiale.

Mais c'est aussi une réflexion sur la justice, dans un pays où, selon Rahimi, communistes, moudjahidins et talibans se renvoient la patate chaude d'une culpabilité à leurs yeux invisible : « Personne ne se sent coupable face à l'histoire sanglante du pays. »

Roman à double détente


« Maudit soit Dostoïevski » est un vrai roman à double détente – c'est bien le moins pour un livre sur la culpabilité. Lors de notre entretien, Rahimi citait cette phrase de Lacan :

« Le sentiment de culpabilité donne deux sortes de pathologie : la névrose, chez ceux qui y restent enfermés, et la psychose, chez ceux qui refusent d'y entrer. »

Dans son travail sur son pays, « Syngué sabour » traitait du chaos afghan du côté de la névrose, quand « Maudit soit Dostoïevski » l'analyse par l'angle de la psychose.

De Dostoïevski à Lacan en passant par Kafka et Camus


Ce livre qui, comme le précédent, fut écrit directement en Français (on visite la « petite cuisine d'écriture » Rahimi dans notre première vidéo), est en fait constitué de fines couches où, à chaque fois, l'histoire se livre sous différents masques.

Au début, Rassoul s'identifie totalement à Raskolnikov, le personnage du livre de Dostoïevski. C'est ensuite à Joseph K qu'on pensera, au travers des deux « justices » ici dépeintes. C'est enfin au Meursault de Camus dans « L'Etranger » que l'on pense. Des parallèles que revendique d'ailleurs Rahimi, qui ajoute le Diderot de « Jacques le fataliste » pour la puissante ironie du narrateur.

« Maudit soit Dostoïevski » d'Atiq Rahimi - P.O.L., 314 pages, 19,50 euros, en librairie le 10 mars

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