Littérature, histoire, société





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L'Invention du XIXe siècle. I. Le XIXe siècle par lui-même (littérature, histoire, société), Actes du colloque organisé à Paris en décembre 1997 par la S.E.R., la Société d'Histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXème siècle, l'Université Paris 3 et le Musée d'Orsay, textes réunis et publiés par A. Corbin, P. Georgel, S. Guégan, S. Michaud, M. Milner et N. Savy, Klincksieck - Presses de la Sorbonne Nouvelle, "Bibliothèque du XIXe siècle", 1999. Présenté au Groupe Hugo.

David Charles

Ludmila Charles-Wurtz

Claude Millet


"La légende du siècle"
(Groupe Inter-universitaire de Travail sur V. Hugo)

Introduction
Le XIXe siècle de V. Hugo n'est pas seulement celui de la résolution de la question sociale par l'éducation, de la victoire du chemin de fer et du télégraphe électrique sur l'obscurantisme. Lorsqu'il est nommé, il fait au contraire presque toujours l'objet d'un discours ambigu, contradictoire: le XIXe siècle n'est célébré qu'alors qu'il se dérobe, sa réalité est affirmée avec d'autant plus de force qu'elle est contredite par les survivances du passé. C'est en définitive lorsque le droit du XIXe siècle est combattu par le fait du présent que le XIXe siècle est nommé, défini, décrit. Aussi les textes dont l'analyse est la plus productive sont-ils ceux qui interrogent le coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte et la Commune

Outre l'analyse que vient de proposer Jean-Claude Fizaine d'Histoire d'un crime et de Napoléon le Petit, l'exposé des recherches du groupe que je représente aujourd'hui évoquera l'étude de La Légende des siècles proposée par Claude Millet et celle de L'Année terrible à laquelle j'ai travaillé avec David Charles. Ces travaux s'appuient sur les réflexions de tous les membres du Groupe Hugo.

La Légende des siècles devait accueillir une section "Dix-neuvième siècle" dans le plan abandonné en 1858. Les poèmes prévus pour cette section, qui n'a jamais existé, ont été publiés ailleurs, ou démembrés, comme Le Verso de la page, dont sont issus le "Prologue" de L'Année terrible et l'un de ses poèmes centraux, "Loi de formation du progrès". Ces poèmes opèrent en quelque sorte l'actualisation du sens virtuel de la section "Dix-neuvième siècle" de la Légende. L'Année terrible est en effet conçue "comme un compartiment actuel de La Légende des siècles"1.

Plusieurs questions nous ont intéressés a priori : l'origine que Hugo fixe au XIXe siècle; l'évolution de son appréhension du siècle, plus sûre et plus optimiste au début qu'à la fin, indissociable de l'intuition d'une coupure vers le milieu du siècle qui ne coïncide pas exactement avec le coup d'Etat; enfin, la prégnance des modèles anthropomorphiques, qui permet d'appréhender le siècle en termes de jeunesse, de maturité et de déclin. Mais l'analyse précise des textes nous a conduits à formuler une problématique commune: la Révolution française est, pour Hugo, un événement fondateur, prodigieux au même titre que la venue du Christ, et, comme elle, ouvrant en droit une nouvelle ère historique, celle du progrès humain. Le XIXe siècle se définit donc en rupture avec le passé, rupture moins chronologique qu'éthique. Il s'agit alors de savoir dans quelle mesure le Second Empire, constamment présenté par Hugo comme la résurgence d'une violence anachronique, et la répression de la Commune, plus scandaleuse encore parce qu'elle redouble le scandale du Second Empire, mettent en cause le renouvellement de l'histoire par la Révolution. La question que nous nous sommes posée est de savoir à quelles conditions la caractérisation éthique et politique du XIXe siècle peut être préservée, en dépit du violent démenti que lui infligent, coup sur coup, l'Empire et la Commune.

A l'évidence, la réponse fournie par l'oeuvre de Hugo ne peut être la même en 1852 et en 1871. Le redoublement de la violence historique en 1871 remet en effet nécessairement en cause la théorie historique élaborée par Hugo au lendemain du coup d'Etat pour rendre compte du rôle problématique du Second Empire dans l'accomplissement du progrès. C'est bien une réponse en deux temps qu'apporte l'oeuvre de Hugo au problème de la perpétuation de la violence dans l'histoire au cœur même du XIXe siècle.
Définition éthique du XIXe siècle
Le XIXe siècle de Hugo a une origine très mobile. C'est le christianisme dans la préface de Cromwell. C'est la Révolution dans Napoléon le Petit. C'est la Renaissance dans Notre-Dame de Paris et dans La Légende des siècles. C'est le XXème siècle dans L'Année terrible. Comme Jean-Claude Fizaine vient de le dire, le XIXème siècle est seuil, ouverture et effacement des limites, y compris des siennes propres. Dans La Légende des siècles , le XIXe siècle n'apparaît nulle part explicitement, mais se donne à lire en filigrane dans l'évocation des autres siècles. Le livre est en effet une historicisation de la géographie politique du "Temps présent". Si certains peuples du XIXe siècle appartiennent au monde du passé, en raison d'une organisation politique archaïque, c'est au passé qu'il faut les décrire. Et le passage au XIXe siècle correspond dans la Légende à un recentrement géographique sur la France, symbole du progrès en marche à cause de la filiation révolutionnaire.

La définition du XIXe siècle que propose l'oeuvre de Hugo est éthique, et non chronologique. L'Année terrible caractérise le XIXe siècle par son programme, qui est de justice sociale: il s'agit de créer quelque chose "pour les déshérités et pour les travailleurs"2. Or, ce programme n'a pas été réalisé en 1872 par le "siècle où nous sommes"3, qui n'est donc pas le XIXe siècle. Presque toutes les désignations du siècle comportent ainsi un déictique, qui ancre la vision dans l'ici-et-maintenant de l'énonciation: le siècle est défini par rapport à ceux qui y parlent, il est "le siècle" ou "l'époque où nous sommes"4. L'adjectif ordinal "dix-neuvième" n'apparaît jamais: le poète écrit "sous la dictée / De l'heure"5, au ras des faits à proprement parler inintelligibles que constituent la guerre civile et la répression des Communards. Le vers suivant découpe l'année en "semaines", unité de temps qui, à la différence des mois, n'a pas de nom: le recueil manifeste l'expérience d'une durée bloquée dans la répétition. La réalité de l'année terrible interdit qu'on en fasse la "légende", donc qu'on l'intègre à La Légende des siècles. L'histoire, vidée de son sens, se fragmente en jours innommables condamnés à un "infâme oubli"6, dont seul peut rendre compte le journal. L'effet journalistique est dû à certains titres de poèmes, qui reproduisent la structure des titres que l'on peut lire à la une des journaux du soir, tels que "Paris bloqué", "Paris diffamé à Berlin", "Une bombe aux Feuillantines" ou "Paris incendié"7. Cet effet est également dû au fait que certains poèmes sont parus dans le journal Le Rappel, à des dates très proches de celles que leur assigne leur place dans le recueil8.

Le nombre "dix-neuf" n'apparaît pas davantage que l'adjectif ordinal: dans le discours rétrospectif, il est toujours question de "vingt siècles"9. A la réalité empirique du "siècle où nous sommes" répond donc l'éclipse du XIXe siècle dans la marche de l'histoire. Son statut éthique, qui brouille sa délimitation chronologique, est dû à la filiation de la Révolution: le XIXe siècle est en effet avant tout le premier siècle post-révolutionnaire.
Le XIXe siècle et la Révolution
La Révolution est l'origine idéale d'une ère nouvelle, mais ne met pas pour autant fin à la logique du désastre qui préside à l'histoire: elle se borne à en dire la fin imminente. Cette contradiction la structure de l'intérieur. La filiation révolutionnaire ne donne donc au XIXe siècle ni une origine stable ni un statut univoque.

Dans La Légende des siècles, la Révolution est un prodige, un événement qui ne s'inscrit pas dans le continuum historique: elle a précisément pour fonction de rompre le cycle fatal de la violence, et d'ouvrir ainsi la possibilité d'un autre prodige. Plus précisément, le XIXe siècle étant l'avatar présent d'une Révolution qui est moins une donnée achevée qu'un principe ouvert - celui de l'événementialité, comme possibilité d'une trouée par l'événement d'une situation donnée -, le XIXe siècle ne peut lui-même être compris comme une durée, une suite d'heures, de mois, d'années, mais comme ce qui advient pour déchirer cette durée, pour briser le continuum désastreux dans lequel est pris le "Temps présent". Dans cette perspective, le XIXe siècle n'est pas: il arrive, ou n'est pas encore arrivé.

Parce qu'elle doit être pensée comme une catastrophe, la Révolution fait du XIXe siècle un siècle orphelin. Le XIXe siècle est comme le génie de William Shakespeare - il ne relève que de lui-même. Comme tel, parce qu'il n'est pas un héritier, il peut être rupture. La filiation révolutionnaire permet donc de rêver une rupture dans un avenir proche, rupture libératrice pensée sous la forme paradoxale de l'abîme. C'est bien ce qu'a montré Jean-Claude Fizaine: la Révolution est moins la promesse d'une fin de l'histoire que l'assurance de sa périodique remise en mouvement.

Penser le XIXe siècle revient donc pour Hugo à penser ce qui peut succéder à la Révolution, à concevoir, surtout, le passage à une période post-révolutionnaire qui ne soit ni un retour en arrière, ni une poursuite indéfinie de la Révolution.
Aussi les définitions oxymoriques du XIXe siècle sont-elles nombreuses. Le poème "Loi de formation du progrès" de L'Année terrible, le désigne par deux expressions antinomiques: "le siècle qui se vautre" et "le plus grand siècle". Cette caractérisation double reformule l'opposition, récurrente dans l'ensemble du recueil, du "siècle" et de "l'heure". "L'heure" de la guerre civile et de la répression des Communards s'inscrit dans le continuum historique du désastre - jusqu'à s'y dissoudre -, tandis que le mot "siècle" renvoie à l'exigence éthique qui caractérise le siècle post-révolutionnaire. La définition éthique du XIXe siècle a donc pour conséquence l'opposition constante du droit et du fait dans les désignations du siècle.
L'opposition du droit et du fait
Cette opposition du droit et du fait permet de prévenir le contresens qui consiste à croire que Hugo souscrirait à l'idéologie de la décadence. La violence historique au XIXe siècle constitue à ses yeux un scandale éthique et une aberration logique, ce qui entre en contradiction forte avec l'idée même de décadence, qui implique un processus logique et donc prévisible de dégradation. Les arrière-pensées de ceux qui se réclament de la décadence éclatent au grand jour lorsqu'il s'agit d'accréditer le second Empire comme expression de l'esprit du XIXe siècle: pour Hugo, le second Empire est définitivement hors du XIXe siècle.

Puisque le XIXe siècle ne peut se confondre avec "le siècle où nous sommes", les hommes et les événements qui démentent le programme de justice et de paix du XIXe siècle ne "sont pas de ce siècle"10. Ainsi, Napoléon III est à proprement parler un surnuméraire - Jean-Claude Fizaine l'a dit. De même, le titre "En plein dix-neuvième siècle"11, donné par Hugo au récit d'une erreur judiciaire, souligne le caractère anachronique de l'événement.

Cette opposition du droit et du fait structure le discours de L'Année terrible. Dans "Paris incendié", le rappel du travail de "vingt siècles" au service du progrès rend d'autant plus scandaleuse la persistance, "dans le siècles où nous sommes", des traces du passé. Scandale logique et éthique, qui se donne à lire dans le poème "Expulsé de Belgique", où l'indignation du poète est d'autant plus grande que c'est "dans Paris"12, ville symbole de la Révolution, qu'il a été le témoin de tortures d'un autre âge.

Le "siècle futur", lui, n'est encore qu'un "embryon"13. Si le "siècle où nous sommes" n'est pas le XIXe siècle et que le XXème siècle n'est pas encore né, "Aujourd'hui" est alors hors du siècle, hors de l'histoire. Le fait de "l'heure immonde" est nié par le droit. L'année terrible qui donne son titre au recueil se transforme significativement en "l'An Terrible" dans le poème III d'Avril: 1871, qui devait être l'An I de la République proclamée le 4 septembre, devient l'An Terrible, un An qui n'ouvre pas de chronologie et n'en ferme pas davantage - un An hors du siècle. Le présent est rejeté hors de la réalité du XIXe siècle. Cet effacement du présent est la définition même de la crise.

Cette exclusion du présent hors de la réalité du XIXe siècle est signifiée par l'image de l'éclipse dans L'Année terrible : la guerre civile et la répression des Communards ont plongé le monde dans la nuit; mais la nuit est la promesse du jour, et "l'éclipse n'est pas la mort", lit-on dans un fragment de Napoléon le Petit14.

Cependant, malgré une structure rhétorique et temporelle souvent analogue, le statut que Napoléon le Petit et la Première Série de la Légende accordent au Second Empire, d'une part, et celui que L'Année terrible, L'Art d'être grand-père et la Nouvelle Série de la Légende attribuent à la Commune, d'autre part, sont très différents.

Cela, parce que la guerre civile et la répression des Communards redoublent la violence historique dont le Second Empire devait être pourtant l'ultime avatar. L'histoire dément l'œuvre de Hugo en 1870 et 1871. La Première Série de la Légende dépasse le Second Empire par la prophétie du vingtième siècle; mais cette représentation s'écroule au seuil de la Nouvelle Série, écrasant "celui qui l'a rêvé"15.

L'Année terrible et la Nouvelle Série de La Légende des siècles se donnent alors pour tâche le dépassement de la Commune, afin de rendre à nouveau possible la prophétie du XXème siècle.
Le siècle et l'heure
Ce projet passe par la mise en place d'un système temporel comparable à celui mis en place par Napoléon le Petit. L'Année terrible instaure en effet deux temporalités concurrentes: le passé y garantit l'avenir contre le présent; "l'heure" présente est en tort, elle constitue une infraction à la loi de formation du progrès que manifestent les "siècles". Cette infraction à la loi entraîne une scission entre, d'une part, le "siècle où nous vivons" au rythme de l'heure immonde, et d'autre part le XIXe siècle, qui nie l'heure et qui est nié par elle - ce qui explique qu'il ne puisse être nommé dans ce journal qui porte la trace de la "griffe" des heures monstrueuses: le syntagme "dix-neuvième siècle" n'y apparaît jamais.

Le XIXe siècle est donc implicitement défini comme le prolongement actuel de l'effort des siècles vers le progrès. Cette idée n'entre pas en contradiction avec la fatalité du désastre: les siècles ne se confondent pas avec le passé dans la terminologie hugolienne; alors que celui-ci constitue un poids inerte, ceux-là désignent le travail de la positivité. Ainsi, dans L'Année terrible, l'"heure folle" qui remet en cause le travail de "vingt siècles"16 et, par là, le sens même du XIXe siècle, tire son origine du "Passé" de la royauté17. La métaphore du passé comme poids est récurrente: "De quelle quantité de passé doit-on faire / Le lest du temps présent ? (...)"18, lit-on par exemple dans L'Âne. Les siècles, eux, sont toujours présentés en travail19. En définitive, le "siècle" et la positivité - peuple, génies, héros ou Nature - ne font qu'un. Dans La Légende des siècles, une série d'événements miraculeux - comme le prodige qui châtie le tyran dans "L'Aigle du casque" - constituent des manifestations de l'événementialité, des figures de la Révolution à venir, sans pour autant en être les signes annonciateurs. En effet, à la différence de la Révolution, ces événements miraculeux ne fondent pas la démocratie; la Révolution fait donc figure d'événement salvateur et justicier sans précédent, parce qu'elle fonde la démocratie en même temps que le XIXe siècle.

Celui-ci ne peut donc qu'être exclusif du "moment" désastreux, avec lequel il "lutte". Dans L'Année terrible, ce présent éphémère se réduit, non plus même à une heure, mais à une "minute": "Une minute peut blesser un siècle, hélas! / Je plains ces hommes d'être attendus par l'histoire"20. L'histoire punira la blessure faite au siècle par la minute.

Le dédoublement du système temporel que manifeste L'Année terrible structure également La Légende des siècles. Le XIXe siècle possède un fondement idéal qui se dérobe à la réalité présente et ne peut donc y être efficace. Aussi la généalogie du XIXe siècle est-elle double dans la Légende : le XIXe siècle y a pour origine la Révolution Française, et entre dans la série des prodiges qui rompent la logique fatale des récits, et du récit de l'histoire, alors que l'origine du temps présent, c'est-à-dire du désastre historique, se perd dans la nuit du continuum historique, jusqu'à Caïn.

Le problème est de penser ensemble ces deux temporalités: la situation contemporaine, catastrophique, est prise dans le continuum historique, mais c'est du dedans de ce continuum que travaille le prodigieux XIXe siècle, comme principe de la dislocation libératrice. La France est à la société française ce que le XIXe siècle est au temps présent, une incarnation prodigieuse, le progrès fait événement dans une situation désastreuse.
"Loi de formation du progrès"
C'est pourquoi Hugo ne se contente pas de reproduire à l'identique le système temporel double déjà à l'oeuvre dans Napoléon le Petit. Le redoublement de la violence historique que constitue la Commune après le Second Empire rend nécessaire la reformulation de la théorie du mal dans l'histoire que l'on trouve dans le poème "Loi de formation du progrès" de L'Année terrible.

Ce poème s'est constitué à partir du démembrement du Verso de la page, texte de 1857 écrit pour rendre compte de 1793 qui devait prendre place dans la section "Dix-neuvième siècle" de la Première Série de La Légende des siècles. Mais l'histoire même du XIXe siècle produit le sens du texte dans le jeu de superposition de la Révolution Française et de la Commune: le poème est finalement publié dans L'Année terrible, où il rend compte du rôle de la guerre civile et de la répression des Communards. Ce poème utilise les mêmes termes que le poème "Vingtième siècle" paru dans la Première Série de la Légende :
L'âge qui plane est fils du siècle qui se vautre. -

Le monde reverdit dans le deuil, dans l'horreur; 21
"L'âge qui plane", c'est le XXème siècle décrit dans "Plein ciel"; le siècle qui se vautre, c'est le XIXème siècle décrit dans "Pleine mer"22.

La figure de la filiation a pour fonction de garantir la continuité historique: l'âge qui plane est le "fils" du siècle qui se vautre. Ce mode dialectique de la filiation veut que le redoublement du "deuil" par "l'horreur" - au plan intime aussi bien qu'au plan national, puisque l'enterrement du fils du poète a lieu le premier jour de la Commune - engendre l'avenir: "Coup sur coup. Deuil sur deuil! Ah! l'épreuve redouble"23. C'est ce redoublement même qui doit produire de la positivité - car "l'œuf de l'avenir, pour éclore en avril, / Doit être déposé dans une chose morte"24.

Il est remarquable, cependant, que le XXème siècle soit décrit dans "Loi de formation du progrès" comme un "âge", alors que le XIXème est un "siècle". L'âge propose un modèle anthropomorphique qui n'est pas sans rapport avec la figure de la filiation. Surtout, "l'âge qui plane" ne peut manquer d'évoquer l'âge d'or, que Le Pape associe explicitement à l'enfance25.

Le monde marche vers son enfance, qui est le terme de l'histoire. Or, dans L'Année terrible et L'Art d'être grand-père aussi bien que dans La Légende des siècles, l'enfant, c'est le peuple. La Commune active chez Hugo la prise de conscience de la minorité, politique et énonciative, du peuple: le XXe siècle ne peut être inventé que par lui, et, pour ce faire, il revient au poète de lui rendre son histoire et de lui prêter voix.

Aussi un nouveau mode de prophétie apparaît-il, indissociable d'un nouveau mode d'inscription du poète dans l'histoire: Hugo entreprend de tirer la légende du côté du petit, et, parallèlement, de tirer le "journal" des faits pour lequel se donne L'Année terrible vers la légende - mais vers une petite légende, qui renoue avec le projet des "Petites épopées". L'énonciation épique - dans la Nouvelle Série de la Légende de façon plus marquée que dans la Première - penche désormais du côté de l'intime, du domestique, tandis que les petits - Georges et Jeanne, figures des petits-enfants du poète - deviennent les figures légendaires du progrès historique dans la poésie lyrique - celle de L'Année terrible aussi bien que celle de L'Art d'être grand-père.
L'énonciation lyrique de L'Année terrible et l'énonciation épique de la Nouvelle Série de La Légende des siècles tendent donc à se rapprocher l'une de l'autre, afin d'ériger le poète en garant de l'avenir. L'écriture épique cesse d'être impersonnelle pour se centrer sur un "je" à la fois transhistorique, historique et intime. Cette personnalisation de l'écriture épique implique une utilisation du présent qui n'est pas une simple présentification du passé. Parallèlement, le poète lyrique s'abstrait du temps présent pour se faire le garant du droit du XIXe siècle et de la nécessité du progrès historique.

Le "comte aboli" du poème "Falkenfels" de L'Année terrible est une figuration de cette inscription paradoxale du poète lyrique dans la société. Puisque le présent ne fait pas partie du XIXe siècle, le seul moyen, pour cet homme juste, d'être de son siècle, est de s'abstraire du présent: il a fui la société des "vivants"26. Un visiteur venu de la ville tente de le persuader de rendre son fils à "son siècle". A ce conseil impérieux, le comte de Falkenfels ne répond qu'indirectement. La société des vivants en est encore "au talion"; sa vérité "louche", sa raison "boite". Aussi le vieux comte se donne-t-il pour "mort", c'est-à-dire pour mort au présent: "honnête en (son) repaire", il est désormais l'unique garant du droit du XIXème siècle. Quant à son fils, qui est une figuration de l'avenir, c'est sous l'aile du mort qu'il vivra.

Le poète se veut donc ici le garant du droit du XIXème siècle contre le "siècle où nous sommes". L'adoption de cette position énonciative motive le rappel approximatif de son âge: "J'ai vécu presque un siècle, enfants"27; il faut en effet avoir vécu "presque un siècle" pour pouvoir parler au nom du XIXe siècle. Comme en écho, le poète de L'Art d'être grand-père fait de son identification avec le siècle le gage même de sa "paternité", censée pallier la défaillance des pères: "Je suis vieux, vous passez, et moi, triste ou content, / J'ai la paternité du siècle sur l'instant"28. Les pères sont en effet du côté de "l'instant", autre formulation de "la minute" ou de "l'heure". Ce sont les parents de Georges et Jeanne, responsables du naufrage du XIXème siècle et de l'hypothèque de l'avenir. Ancêtre "rude" pour les pères, le poète de L'Art d'être grand-père assume donc le rôle de grand-père "tendre" pour les petits, afin de garantir la continuité entre dix-neuvième et vingtième siècle. Ainsi, et ainsi seulement, l'année terrible pourra réintégrer le siècle, et le recueil de L'Année terrible devenir le "compartiment actuel" de La Légende des siècles .

La représentation de l'histoire en spirale qui préside à la construction de la Légende permet un semblable recentrement de l'histoire et du discours poétique sur les petits. Le présent répète en effet des situations passées: le poète doit tenir compte des "terribles assonances de l'histoire". Or, l'assonance n'est pas la rime; de la différence se fait jour dans la répétition, différence qui est signe de progrès.

Chaque siècle doit donc refaire le parcours du siècle précédent, mais à un niveau supérieur - c'est-à-dire, pour le XIXe siècle, à un niveau inférieur de l'échelle sociale. La Légende des siècles se présente comme une spirale brisée, comme une palingénésie qui marque de façon discontinue et lacunaire le cycle du progrès. Le XIXe siècle traduit dans cette spirale le passage des grands au petits, des tyrans au peuple, des adultes aux enfants, d'une histoire centrée sur le passé à une histoire centrée sur l'avenir.

Ainsi Isora de Final29, la petite fille du marquis de Fabrice, étranglée sur les ordres de Ratbert, est à la fois fin et commencement, puisqu'elle renaît dans l'infante30, puis dans Jeanne31, la petite fille de Victor Hugo, et dans la "Méduse du berceau" de la "Question Sociale"32. La répétition de la même désolation sanctionne ainsi par le jeu des différences la marche du progrès.

La figure de la petite fille est commune à la Légende et aux recueils lyriques: Georges et Jeanne, qui sont, comme l’a démontré Anne Ubersfeld33, la figuration des Communards dans L'Art d'être grand-père, apparaissent déjà dans L’Année terrible. Petite Jeanne, selon qu’elle est radieuse ou malade, y manifeste le sens de l’événement historique. Alors qu'en Septembre, son “humble voix” semble bénir la République naissante, elle est malade de poème en poème dans les livres qui enregistrent, jour après jour, l'horreur de la guerre civile et de la répression des Communards, et ne guérit que dans le poème "L'avenir". Les poèmes à Jeanne sont donc chargés d'élaborer poétiquement et symboliquement le sens des événements: le poète de L'Année terrible recompose l'actualité en légende, et par un effet de retour, de la légende sort l'histoire. L'Année terrible devient, au sens propre, la légende du XIXème siècle. A l'inverse, le poète épique de La Légende des siècles entreprend de faire rentrer l'histoire du XIXe siècle dans l'histoire domestique, celle du pêcheur, du grand-père, de Petit Paul, et ouvre ainsi sur l'énonciation lyrique de L'Année terrible et de L'Art d'être grand-père.

Si le XIXe siècle de la Légende est aussi déterminé par l'espace de la rue, de la foule, figure moderne du tyran, le poème "La Colère du bronze" vient symboliser la démocratisation de l'histoire. Il s'agit en définitive de passer d'une histoire statufiante à une histoire que l'on peut qualifier de "monétaire", dans la mesure où la meilleure image en est peut-être celle du "gros sou" que le peuple fait circuler et démultiplier. La Légende est, à la lettre, legenda, ce qui doit être lu dans le temps présent pour que le XIXème siècle advienne.
Ludmila Charles-Wurtz (Tours),

Claude Millet (Rouen)

et David Charles (Le Havre)



1 Lettre de Hugo de 1871, citée dans la Notice de L'Année terrible,Œuvres complètes, Laffont, coll. "Bouquins", 1985, Tome "Poésie III". Sauf indication contraire, toutes nos notes renvoient à cette édition, à ce tome et à ce texte.

2 Mai, 2, p. 111.

3 Mai, 3, "Paris incendié", p. 117.

4 Mai, 6, "Expulsé de Belgique", p. 123.

5 Avril, 3, p. 99.

6 Février, 5, p. 88.

7 Septembre, 4 ; Novembre, 2 ; Janvier, 6 ; Mai, 3.

8 Le "Prologue", qui porte en sous-titre "Publié en mai 1870", est paru dans la journal le 7 juin 1870. Le poème IX de Janvier est paru le 16 janvier 1871 dans Le Rappel , les poème IV et V d'Avril sont parus en avril 1871, tandis que le premier poème de Mai est paru le 8 mai 1871.

9 Décembre, 3, "Le message de Grant", p. 49 ; Mai, 3, "Paris incendié", p. 112.

10 Juin, I, p. 127.

11 Les Années funestes, III, "En plein dix-neuvième siècle - Rosalie Doise", Tome "Poésie IV", p. 750.

12 Mai, 6, p. 123.

13 Juin, 16, p. 146.

14 Février, 5, "Loi de formation du progrès", p. 88 ; fragments non publiés de Napoléon le Petit, f° 148 ; Les Misérables, V, I, 20.

15 Voir "La Vision d'où est sorti ce livre".

16 Mai, 3, p. 112.

17 Mai, 3, p. 117.

18 L'Ane , p. 1077.

19 Décembre, 3, p. 49 ; Les Quatre Vents de l'esprit , "Deux voix dans le ciel", p. 1193 ; La Pitié suprême, p. 922.

20 Juillet, 9, "Les pamphlétaires d'église", p. 166.

21 Février, 5, "Loi de formation du progrès", p. 84.

22 "Rêve! On croit voir planer un morceau d'une cime", "C'est la matière (...) / (...) planant à travers / L'immense étonnement des cieux enfin ouverts", La Légende des siècles, Première Série, XIV, 2, "Plein ciel", Tome "Poésie II", pp. 810-811 ; "Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge", ibid., XIV, 1, "Pleine mer", p. 805.

23 Mars, 5, p. 96.

24 Février, 5, "Loi de formation du progrès", p. 84.

25 Le Pape , I, "En voyant unpetit enfant", p. 902.

26 Juillet, 5, p. 160.

27 Juillet, X, p. 167.

28 L'Art d'être grand-père, XV, 9, p. 837.

29 La Légende des siècles, Première Série, VII, "L'Italie-Ratbert".

30 ibid., IX, "La Rose de l'Infante".

31 ibid., Dernière Série, XXI, "Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde".

32 ibid., Nouvelle Série, XXIII, "Les Petits", "Question sociale".

33 Anne Ubersfeld, Paroles de Hugo, Messidor / Editions sociales, 1985, p. 167 sq.

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