L'oeuvre de Marcel Pagnol est fortement influencée par celle de Jean Giono à partir de 1933. Pagnol dit qu'avant d'aller à Paris, IL ne se connaissais pas bien





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Chapitre 3: Jofroi, Angèle, et Regain1
L'oeuvre de Marcel Pagnol est fortement influencée par celle de Jean Giono à partir de 1933. Pagnol dit qu'avant d'aller à Paris, il ne se connaissais pas bien: "Je ne savais pas que j'aimais Marseille, ville de marchands, de courtiers et de transitaires. Le Vieux-Port me paraissait sale--et il l'était; quant au pittoresque des vieux quartiers, il ne m'avait guère touché jusque-là, et le charme des petites rues encombrées de détritus m'avait toujours échappé. Mais l'absence souvent nous révèle nos amours..."2. C'est sûrement dans la capitale que Pagnol découvre aussi combien il est considéré par les Parisiens comme différent, comme un Provençal. C'est souvent en se comparant aux autres qu'on définit sa propre identité. Il est donc naturel que l'auteur continue à approfondir sa conception de la communauté ainsi que ses frontières en passant de Paris à Marseille, et ensuite de Marseille à la Haute Provence.

Les trois films dont je parlerai dans ce chapitre, c'est-à-dire: Jofroi, Angèle, et Regain, sont des adaptations de trois textes de Jean Giono; je les appellerai "la trilogie gionienne" bien qu'ils soient réinterprétés, écrits, mis en scène, et réalisés par Pagnol. D'ailleurs, Giono ne les apprécia guère. Giono a dit, au sujet de Jofroi: "Le cinéma s'est emparé (c'est le mot propre) de ce conte, mais il l'a traité non pas en ami, mais en sauvage..."3. Il est vrai que ces histoires de Giono contiennent des thématiques remaniées à la Pagnol qui deviendront, dorénavant, une partie permanente du texte pagnolien. En passant de Marseille à la Haute Provence, les personnages n'ont plus de contact avec les étrangers, et la communauté est isolée, méfiante et de plus en plus réduite en nombre. Nous retrouvons aussi l'opposition entre la ville et la campagne, car dans ces œuvres, la collectivité habite dans un village. Pagnol continue donc sa recherche d'une définition de la communauté, car il faut déterminer les limites du groupe.

Quand la communauté change de lieu et quitte la côte et le port de Marseille, il y a un changement de mentalité. L'ennemi change aussi. L'aventure romantique n'est plus la menace, comme dans Marius, mais le danger semble exister à l'intérieur des villes, lieux de modernité et de gens sans racines, qui attirent de plus en plus les jeunes. Dans Jofroi, le problème des racines d'une collectivité sera abordé par Pagnol. L'auteur y présente les deux côtés d'une discussion menée par Jofroi et le curé d'un côté, contre Fonse et l'instituteur de l'autre côté. Dans Angèle, l'héroïne sera tentée par la grande ville et quittera sa famille (exactement comme Marius est attiré par la mer et les terres lointaines); mais la communauté souffre, et par conséquent, quand un(e) des sien(ne)s la quitte, la survie du groupe est en danger. Dans Regain, le village sera complètement dépeuplé par les départs pour la ville et il n'y restera que trois personnages (et une chèvre) pour recréer la communauté humaine que la nature menace de reprendre.
Jofroi

Jofroi est la première adaptation cinématographique de Marcel Pagnol, qui assume désormais le rôle d'auteur, de metteur en scène et de réalisateur. Dans ce texte, le microcosme de la communauté est créé d'après celui ébauché par Giono dans son conte, Jofroi de la Maussan, une nouvelle de quatorze pages publiée en 1932 dans le recueil Solitude de la Pitié. Jofroi est un vieux paysan qui vend son verger à son voisin, Fonse, pour avoir une rente; il garde pourtant la maison pour lui et sa femme, Barbe. Quand Fonse veut couper les vieux arbres desséchés, Jofroi les défend à coups de fusil. La position de celui-ci est qu'on ne tue pas les gens parce qu'ils ne peuvent plus avoir d'enfants et on ne devrait pas tuer les arbres qui ne produisent plus de fruits. Pour faire respecter la vie de ses arbres, Jofroi essaie plus de vingt fois (dans le texte de Pagnol "Au moins quinze fois!" "Peut-être plus"4 de se suicider. Fonse est tellement gentil qu'il accepte de ne pas couper les arbres pour pouvoir semer son blé, mais il sait aussi que les villageois comprennent la peine de Jofroi et le blameront si Jofroi se tue. Fonse finit par en devenir malade. Finalement, Jofroi meurt naturellement d'une attaque et Fonse pourra couper les arbres et semer son blé; il en gardera quand même quelques-uns pour que le jugement de Jofroi de là-haut ne soit pas trop sévère. (Dans le conte de Giono, il va tout de suite au verger; dans le film de Pagnol, il attendra le surlendemain, quand le corps de Jofroi n'y sera plus.)

Selon Caldicott, Pagnol ne change pas grand chose en adaptant ce conte à l'écran.5 Il est vrai qu'à première vue, l'anecdote semble rester intacte et certaines phrases du dialogue (notamment "Je vais chasser le salaud"6) ne sont même pas changées. Mais en examinant le texte du film de plus près, nous verrons que la thématique de l'écologie est remplacée par celle de la communauté et que Pagnol change subtilement, mais essentiellement, le sens de Jofroi.

Dans une note, Claude Beylie dit: "...Giono n'avait que médiocrement apprécié l'adaptation de Pagnol...Cas typique d'ingratitude et d'aveuglement, d'un écrivain littéralement jaloux du sort fait à son oeuvre"7. Il est probable que Giono ressentait de la jalousie,8 mais ce sentiment révèle surtout un auteur qui se rend compte qu'on a changé la signification de son histoire.

Pour comprendre ce qui attire Pagnol dans cette histoire et pour voir que Jean Giono a très bien saisi jusqu'à quel point ses changements sont profonds, il est utile de noter les modifications que Pagnol fait. Il change l'oeuvre gionienne pour qu'elle réflète ses propres préoccupations, c'est-à-dire: (1) la parole (et non pas la terre) lie les membres de la communauté, (2) l'interprétation figurée est parfois décalée de l'interprétation littérale, (3) les gens du village forment un groupe de témoins aux actions de Jofroi, mais la communauté est divisée et menacée à cause du point de vue de Jofroi.
L'individu

Dans les deux histoires, il s'agit d'un vieil individu comique, voire pathétique, qui risque de diviser la communauté. Jofroi n'a pas d'enfants et l'avenir de la communauté ne dépend pas de lui; pourtant, il menace la survie de la collectivité en posant plusieurs questions soit par ses mots soit par ses actions: (1) Quelle est l'importance de la réputation des membres du groupe et du jugement des autres? (2) Quelle est la responsabilité des membres du groupe envers les vieux et les gens "inutiles"? (3) Quelles sont les relations de la collectivité à son environnement, à sa terre, et à ses racines? (4) Une communauté peut-elle survivre si elle ne préserve pas son passé?

Voici donc un vieil homme sans enfants avec des arbres sans fruits opposé à une communauté composée de familles avec des enfants. Si Pagnol ne pensait qu'à la survie du groupe à n'importe quel prix, Jofroi et ses arbres seraient certainement inutiles à la continuation du groupe, mais les deux textes (celui de Giono aussi bien de celui de Pagnol) montrent de la sympathie pour Jofroi et paraissent considérer si l'on devrait couper une communauté de son passé. Marcel Pagnol continue ainsi sa quête pour une définition de la communauté.
La communauté

Contrastée à cet individu têtu et ridicule, la communauté, composée de familles sans nom et sans visage (dans la nouvelle) semble homogène. Tous les membres comprennent le point de vue de Jofroi, "le plus mal arrangé" dans l'affaire9 parce qu'il veut sérieusement mourir, mais quand il pense au sort de ses arbres, il ne sait plus. Les changements faits dans le texte pagnolien sont capitaux pour comprendre les préoccupations de notre auteur et comment il modifie profondément le sens de l'oeuvre de Jean Giono.

D'abord, Pagnol étoffe la collectivité esquissée par Giono; celui-ci mentionne quelques prénoms, mais nous ne savons rien des interlocuteurs. Giono mentionne l'Albérie, l'Antonin, Félippe, Martel, et le curé dans "Jofroi de la Maussan"10. En disant "nous tous," Giono suggère d'autres membres du groupe. Le "je" qui narre l'histoire de Giono devient le personnage Tonin dans le film pagnolien, ce qui permet une narration à la troisième personne, car la caméra observe l'histoire. Le curé mentionné dans le conte de Giono est dans le film, mais Pagnol ajoute son adversaire traditionnel de la Troisième République, l'instituteur. Ce couple restera dans les oeuvres les plus importantes de Pagnol à partir de Jofroi. Bien que Caldicott voit dans cela un élément réaliste,11 je vais essayer de démontrer que ce couple existe pour générer du texte, car sans un échange de points de vue, la communauté ne serait pas liée; c'est ce conflit d'idées qui crée le lien entre les membres de la collectivité dans le texte pagnolien. Cette opposition d'idées doit être présentée dans le dialogue sans recours à la violence. Ces deux personnages qui participent à "une discussion de dilettanti et de rhéteurs"12 sont implicitement contrastés à Jofroi et Fonse, couple paysan qui est un mauvais exemple d'une opposition d'idées. Pour s'opposer dans la communauté pagnolienne, la parole est nécessaire pour empêcher de finir par une confrontation violente.

Dans la nouvelle de Giono, la différence entre la violence et la discussion existe déjà, car le narrateur, essayant d'arranger le conflit entre Jofroi et Fonse, explique: "...on est tous autour; il n'y a pas de fusil, ça ne risque rien. On est là pour discuter"13. Pagnol, après avoir créé les commerçants du Vieux-Port de Marseille, se tournerait facilement vers la Haute Provence, tenté par une telle fable.

Le dialogue, présent en style lapidaire dans le conte gionien, existe pour montrer deux points de vue opposés. Jofroi est sur la toiture de sa propre maison, surplombant par vue les villageois qui sont tous en bas ne sachant pas quoi faire.14 Pendant plus d'une heure, on discute "saute, ne saute pas"15; quand le narrateur lui dit: "Sautez et que ça soit fini"16, Jofroi change d'avis. Cette sorte de débat intrigue Pagnol, l'auteur d'une discussion semblable dans Fanny entre César et Panisse au sujet du mariage de Fanny. Devrait-elle, oui ou non, se marier avec Panisse pendant l'absence de Marius, le fils de César?17 Dans Jofroi, d'ailleurs, toute l'histoire est basée sur la question: devrait-on couper ou ne pas couper les arbres? Une autre preuve que Pagnol est attiré par les discussions interminables et académiques est qu'il a aussi traduit Hamlet (qui se trouve dans les Oeuvres Complètes, vol. 8 du Club de l'Honnête Homme, 1970-71), intellectuel par excellence, dont le soliloque le plus connu est "Etre, ou n'être pas, c'est ça la question..."18. Quand aucun acte de compromission n'est possible, il ne reste que la discussion pour éviter un conflit entre les membres de la collectivité. C'est précisément cette polémique qui compose le texte pagnolien.

Il faut négocier pour éviter une action hostile, et la circulation des paroles lie les gens pour empêcher la violence. Le contre-exemple de l'échange verbal est le curieux personnage d'Arsène (ajouté par Marcel Pagnol) dont les uniques prononcements concernent les coups de poing ou les coups de pied. Puisqu'il ne manie pas le langage, il ressemble plutôt à une bête et le curé lui dit: "Arsène, vous êtes un sauvage!"19. Un parfait exemple de la circulation de la parole est le trajet du mot "sophisme." Pagnol insère ce mot au texte; ce vocable y entre pendant la discussion des deux intellectuels du village. Le curé et l'instituteur discutent la "responsabilité métaphysique"20 de Fonse si Jofroi se suicide. L'instituteur conclut par une sorte de maxime à La Rochefoucauld: "On nous reproche nos malheurs beaucoup plus souvent que nos fautes"21. Et le curé rétorque: "Sophisme, cher ami! Sophisme! Sophisme presque criminel!"22. Les paysans dans la cuisine de Fonse sont angoissés par ce mot qu'ils ne comprennent pas; le curé leur dit: "...n'essayez pas de comprendre: vous ne le pouvez pas, et notre discussion passe forcément au-dessus de vos têtes"23. Dans le conte de Giono, le narrateur est le seul qui commente l'action et qui est reconnu comme celui qui sait parler,24 tandis que dans le film de Pagnol, l'opposition des deux parleurs seconde et souligne l'action des paysans. Mais une fois lancé, ce mot "sophisme" va revenir dans la conversation des paysans bien qu'ils ne comprennent pas son sens. Par exemple, Marie, la femme de Fonse, répète à un groupe de femmes et à Gustave, sur une placette devant la fontaine, qu'on a dit "...que c'était pas la faute de Fonse, mais que quand même, c'est un sophisme"25. Gustave demande la définition de ce mot et Delphine répond: "On te le dit: c'est Fonse"26. Ensuite, Marie explique que son mari n'est pas un saint, "mais de dire que c'est un sophisme, moi je ne le croirai jamais!"27. Un peu plus tard, l'instituteur explique à Fonse qu'un sophisme est "un raisonnement faux"28; Fonse proteste parce qu'il ne voit pas pourquoi le curé le trouve faux. Quand le maître définit un sophisme comme "un syllogisme"29, Tonin dit: "Té, il te manquait plus que ça!"30. Fonse finit par arrêter la circulation de ce mot parce qu'il a peur qu'on lui coupe la parole:

Ah, écoutez, ne dites plus de mots pareils! Ça se répète dans les villages, et si ça continue dans ce genre, plus personne ne me parlera. Et moi, j'ai besoin qu'on me parle, parce que c'est la seule chose qui me fasse vraiment plaisir.31

Dans la communauté du film pagnolien, Tonin sait que Fonse a acheté le verger de la Maussan parce que le boulanger le lui a dit.32 Bien que le boulanger ne soit pas un personnage visible, il est mentionné comme une source de paroles et de renseignements. Dans la collectivité de Pagnol, la parole circule et c'est elle qui lie les gens les uns aux autres. Quand Tonin parle du boulanger, l'impression d'un village plus peuplé est créée; cela correspond à "nous tous" du conte de Giono. Pagnol met donc de la chair sur l'ossature, car son film dure une heure et la nouvelle n'a que quatorze pages. Et cette chair consiste surtout de dialogues.

La première scène du film se passe chez le notaire; nous assistons ainsi directement à l'acte de vente. Comme d'habitude, Pagnol choisit une narration linéaire. Cette séquence contient beaucoup de répétitions pour élargir une conversation entre deux personnes, Jofroi et Fonse. L'échange devient une discussion entre quatre personnes car le notaire est l'intermédiaire légal, représentant de la parole officielle, tandis que Barbe suggère des idées à Fonse, son mari, qui paraît ne pas les accepter avant de les répéter officieusement. Ces redites font partie du style dramatique pagnolien et servent à montrer l'abondance des mots, et donc des liens virtuels entre les gens.33 Cette vente capitaliste, échange d'argent, se passe parallèlement à la circulation de la parole.

Comme la monnaie courante, les mots ont un pouvoir sur les villageois. Le mot "assassin" en est un exemple que Pagnol ajoute au texte; Jofroi appelle Fonse un assassin quand celui-ci met une corde autour d'un arbre pour l'arracher.34 Plus tard, Jofroi décide de se tuer pour apprendre aux autres que Fonse est un véritable assassin, bien qu'il s'agisse de tuer des arbres.35 Quand le boulanger demande à Jofroi pourquoi il veut sauter du toit de la maison de Monsieur Durand, celui-ci répond: "Parce que Fonse veut tuer mes arbres!"36. Le choix du mot "tuer" au lieu de "couper" est une des raisons pour laquelle "...les gens du village tiennent Fonse pour partiellement responsable de la folie de Jofroi" dans le film.37 Le mot "assassin" dans le film pagnolien sert à personnifier les arbres qui deviennent ainsi membres de la communauté, tandis que dans le conte gionien, les arbres risquent d'être coupés, un mot jardinier ou écologique concernant la nature qui est taillée par les hommes. A la fin du film, Marie, la femme de Fonse, rentre à la maison après avoir vu "des enfants qui jouaient à Jofroi"38. L'enfant à qui on a dit: "'Toi, tu vas faire Fonse'" a répondu: "'Ah non, je suis pas un assassin!'"39. Un mot lancé dans la communauté par Jofroi fait le tour du village et passe d'une génération à la suivante.

Comme nous avons vu dans la trilogie marseillaise, le dialogue pagnolien ne suppose pas nécessairement qu'on dise la vérité. Fonse décide de ne pas couper les arbres parce qu'il a peur que les autres le jugent responsable de la mort de Jofroi. Tonin est d'accord: "...on dirait que c'est toi qui l'as tué...Ça serait pas vrai, remarque; mais on le dirait, ça c'est sûr!"40. Le débat est la colle qui lie les membres du groupe; c'est la comédie de Jofroi et les réactions de Fonse qui forment le prétexte de toute la conversation de la communauté. (Jofroi est un précurseur de La Femme du boulanger où toute la conversation tourne autour des actions du boulanger.) Le curé, cherchant une solution, dit à Fonse: "...Mais s'il [Jofroi] n'a pas de public, si peronne ne le prend au sérieux, il finira par renoncer à sa comédie"41. L'opinion publique encourage les actions de Jofroi et le village est vraiment divisé entre Fonse et Jofroi dans le film, tandis que dans le conte, tous sentent "le gros mal de Jofroi"42.

Cette division coupe la collectivité en deux camps dans l'oeuvre de Pagnol, alors que chez Giono, c'est Fonse contre Jofroi-et-les autres quoique tout le monde reconnaisse que Fonse a tous les droits de son côté. Dès la première scène, la différence de structure entre les deux œuvres est évidente. La nouvelle gionienne commence ainsi: "Je vois venir Fonse..."43. C'est le narrateur qui rencontre Fonse et le nœud du drame, l'acte de vente, est vu en flash-back. Par contraste, dans le texte (et le film) pagnolien, l'histoire commence par l'acte de vente devant le notaire, et toute la narration linéaire dépend de cette action. Alors, ce qui est raconté indirectement dans trois ou quatre phrases chez Giono devient une scène directe qui occupe treize pages de texte et beaucoup de discussion chez Pagnol. Le notaire et Barbe interviennent dans une transaction à deux pour agrandir le groupe qui parle. La division de la collectivité qui s'ensuit est pressentie par la méfiance sous-jacente dans les échanges comme:

Jofroi: (indigné) Alors tu crois que je vais te donner le papier signé si tu ne me donnes pas les sous?

Fonse: Et toi, Jofroi, tu crois que je vais te donner les sous avant que tu m'aies donné le papier signé?44

La collectivité pagnolienne contient donc deux factions dès le début; il y a des personnages et des idées alignés avec Jofroi et il y en a d'autres du côté de Fonse. Dans les deux listes qui suivent, on voit les deux points de vue:

Jofroi vs. Fonse

le curé l'instituteur

la religion la science

les femmes les hommes

la campagne (le village) la ville

le passé l'avenir

la paternité (le paternalisme) le capitalisme

la Provence le cosmopolitisme

L'opposition entre Jofroi et Fonse est d'abord une confrontation entre sauvages, c'est-à-dire, sans paroles, car après la scène policée dans l'étude du notaire, on découvre Fonse avec une grande hache pour couper les arbres et Jofroi qui sort de chez lui, un fusil sous le bras. Toute la violence possible est contenue dans cette image. La seule réaction de Jofroi si Fonse coupe ses arbres sera le suicide, un acte, parce que c'est sa façon de s'exprimer. Par contre, Fonse deviendra malade, autre action non verbalisée, parce que lui non plus n'est pas un maître de la parole. En introduisant le curé et l'instituteur, Pagnol crée des "rhéteurs" pour expliquer--avec des mots--les deux points de vue.

Le duel verbal entre ces deux personnages, entamé dans Jofroi, va se poursuivre dans La Femme du boulanger, Manon des Sources, et les Souvenirs d'enfance. Le curé, qui a confiance dans les "sentiments chrétiens" de Jofroi45 se met du côté du vieux paysan tandis que l'instituteur annonce à Fonse: "Je dis que votre bon droit est entier, absolu..."46. Le curé veut empêcher Jofroi de se suicider parce que "...les suicidés vont en enfer..."47 et Jofroi ne veut pas que ses arbres meurent parce qu'il n'y a pas de "paradis des arbres!"48. Le parallèle entre le sacrifice de Jofroi et celui du Christ est visuellement évident quand celui-là est "sur la route, couché sur le dos, les bras tous écarquillés, comme un Bon Dieu!"49. L'instituteur contraste "le point de vue religieux" avec "le point de vue pratique"50; c'est ce que j'appelle "la science" (voir au-dessus) dans le sens le plus général du terme, c'est-à-dire, tout ce qui n'est pas du monde religieux. La logique est du côté de l'instituteur quand il conclut que puisque Jofroi s'est suicidé au moins quinze fois, "Il est donc parfaitement évident qu'il ne se tuera jamais"51.

Comme dans la trilogie marseillaise, nous retrouvons dans cette communauté deux espaces--celui des hommes et celui des femmes. Les hommes se rassemblent sur l'esplanade pour jouer aux boules et pour bavarder. Les femmes sont devant la fontaine avec leurs cruches. La conversation concernant "le sophisme" est d'abord entendue dans l'espace féminin; Gustave passe d'un espace à l'autre, et avec lui, la conversation se déplace. Puisque les femmes s'occupent du foyer et les hommes s'amusent dehors, la structure de la société est comme celle du monde classique. Nous savons que les femmes s'alignent avec Jofroi parce qu'il les cherche d'abord comme témoins avant même de retrouver le curé. La didascalie annonce: "On voit s'avancer le cortège des vieilles, précédé par M. le curé et par Jofroi..."52. Fonse les appelle "ce troupeau de mémés"53.

Une nouvelle thématique qui n'est pas présente dans Marius, Fanny, et César apparaît, pourtant, dans Jofroi; c'est celle du conflit entre la campagne et la ville. Dans la trilogie gionienne, la ville devient le symbole du mal et de la modernité. La ville accueillante de Marseille est remplacée par une ville qui attire les jeunes et les sépare de leur famille. Jofroi montre son mépris pour l'instituteur en lui disant: "Allez, allez, mon pauvre instituteur, on voit bien que vous venez de la ville, avec le col et les manchettes!"54. Barbe, la femme de Jofroi, ajoute: "Regardez-moi cet autre avec sa pipe! Il nous fait voir qu'on peut être en même temps un savant et un couillon"55. A son tour, le maître d'école se moque de Jofroi, car en parlant de sa proposition, il dit: "Je crois qu'on va rire un bon coup"56. Et sa réplique à la phrase de Barbe est: "On peut aussi être un couillon sans être un savant!"57.

Jofroi, proche de la mort, est la voix du passé; elle est alignée avec celle du curé et avec celle des vieux arbres. Le texte pagnolien articule toujours l'opposition avant de la démolir. Comme un "rhéteur," l'auteur présente le point de vue inverse pour mieux l'annuler par la voix de l'avenir, celle de l'instituteur de la Troisième République. La communauté des hommes de la république l'emportera sur l'individu lié aux arbres de sa terre.

Comme nous avons déjà vu, les textes de Marcel Pagnol ont un côté ludique quant au sens figuré d'une expression. Cette histoire n'est pas une exception, et voici deux exemples de ce procédé: (1) Quand Jofroi se trouve sur le toit de la maison de Monsieur Durand, il dit qu'il y a quelqu'un qui le pousse pour le faire tomber du toit. Il annonce: "Et celui qui me pousse, c'est Fonse!"58. Fonse est indigné et répond: "Mais je pousse pas, moi! Je pousse personne, je suis ici!"59. Fonse prend littéralement ce que Jofroi explique figurativement. D'après la logique du texte, on dirait que l'auteur donne raison à Jofroi, car celui qui ne sait pas interpréter la langue périra, mais le deuxième exemple nous prouvera le contraire. (2) Quand Jofroi lit sa proposition à Fonse devant tous les témoins, il admet qu'il a vendu le verger de la Maussan, et que c'est écrit sur le papier du notaire, mais que la vente des arbres n'est pas comprise. C'est son manque de compréhension de la langue qui a causé le malentendu; vendre son verger, cela veut dire que l'autre fera ce qu'il voudra avec la terre aussi bien que les arbres. Fonse, l'instituteur, et les hommes du village ont bien compris la situation, et ils seront l'avenir de la communauté.

Jofroi est un vieil homme sans enfants, mais c'est le père de ses arbres. C'est lui qui les a achetés, plantés, soignés, veillés.60 Dans le texte de Pagnol, Jofroi devient l'homme du monologue lorsqu'il parle de ses arbres, et le monologue empêche la libre circulation de la parole. Dans les deux histoires, on mentionne l'argent payé aussi bien que les soins donnés, mais dans le texte de Pagnol, le système capitaliste est carrément contrasté avec le paternalisme. Jofroi dit, avec une grande tendresse:

Et quand je les taillais, Monsieur le Curé, avant de couper une branche, je calculais des fois pendant plus d'une heure et je me disais: "C'est malheureux de couper des branches à un arbre, pour qu'il rapporte six francs de plus." Et, à la fin, quand j'en coupais une, c'était comme si je me coupais un bras...et tu crois qu'avec ton argent, toi, tu m'as acheté tout ça? Est-ce que tu crois que l'argent paie tout? Dites, Monsieur le Curé, est-ce qu'on peut tout payer avec de l'argent?61

On voit d'autres exemples de Jofroi qui s'oppose au capitalisme des villageois pagnoliens; par exemple, quand Jofroi est sur le toit de Monsieur Durand, celui-ci dit: "Mais laissez-le sauter, Bon Dieu! Vous ne voyez pas qu'il me casse toutes mes tuiles?"62. Lorsque Jofroi se trouve au fond du puits de l'aire, Tonin, indigné, demande: "Dans mon puits?"63. Il ajoute: "...il est en train de me la saloper..."64. Et finalement, Félix répond à Jofroi: "Va, va te pendre au platane de Séraphin..."65. Jofroi protègera ses arbres jusqu'à la mort, mais après cela, le régime économique deviendra plus important que les vieux arbres sans fruits. Comme annonce Fonse: "...lundi matin, j'arriverai avec deux gendarmes, et j'arracherai tous ces arbres morts, parce qu'il faut que je gagne ma vie, et que je nourrisse ma femme.66 Il donne un coup de chapeau au passé en gardant deux ou trois arbres, mais les autres seront arrachés.

Le contraste final est entre la Provence et le cosmopolitisme. C'est une opposition devenue nécessaire quand on n'est plus dans une grande ville parce que la population du village est homogène. Pour montrer l'identité de la communauté, on trouve des expressions provençales dans le texte pagnolien. Jofroi répond au bon sens de l'instituteur en criant: "Lève-toi de là, pregadiou de rastouble!"67. Delphine appelle Fonse "un bestiari"68. Et ces deux insultes en provençal sont prononcées par des voix du passé. A la fin de l'histoire, quand la mort de Jofroi est annoncée, Fonse saute de son lit et l'instituteur dit: "Le voilà prêt pour un aïoli!"69. Le mot provençal reste dans le vocabulaire de la cuisine, mais la langue des affaires est le français.

Il est à noter que l'histoire de Giono se passe dans la Haute Provence, à Riez, tandis que Pagnol la transpose à sa terre natale. D'ailleurs, Pagnol filme l'histoire dans le village de ses premières vacances, La Treille. Dans le conte gionien, il s'agit de pêchers,70 tandis que chez Pagnol, il y a des abricotiers,71 autrefois le fruit d'Aubagne. Fonse veut couper ces arbres pour semer un "blé qui vient du Canada..."72. Voilà donc l'invasion de l'économie mondiale.

L'écologie et les valeurs de la terre sont une considération principale chez Giono, car Jofroi dit: "'Regardez ce malheur; si c'est pas un malheur de traiter de la terre de cette façon.'"73 Dans le texte de Pagnol, Tonin explique à l'instituteur: "...Il n'est pas fou de nature...Mais il a une grosse peine de ses arbres...D'un côté, ça se comprend un peu"74. Mais, comme nous avons vu, la considération la plus importante dans le texte pagnolien est la survie de la communauté des hommes.

Dans la nouvelle gionienne, Jofroi est un héros et Fonse est la bonté même; "le Fonse ... est le plus brave homme de la création..."75. Par contre, chez Pagnol, deux mondes sont en conflit: celui du passé, représenté par Jofroi avec l'aide du curé, et celui de l'avenir et du progrès, mené par Fonse avec l'assistance de l'instituteur. Pour la survie de la communauté, une compromission sera nécessaire parce que si l'on permet aux arbres de vivre, les gens n'auront pas assez d'argent pour survivre. La conclusion de Pagnol est donc que la communauté n'aura pas d'avenir si elle est coupée complètement de son passé, mais Fonse attend au moins que le cadavre de Jofroi soit éloigné avant d'arracher la plupart de ses arbres. Il en laisse quelques-uns--par exemple, "l'abricotier fada"--en souvenir de Jofroi.
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