L’articulation pagano-chrétienne : esoterikos et katholikos





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Sainte-Solange :

du paganisme au christianisme

Jean Dolbouc


L’articulation pagano-chrétienne : esoterikos et katholikos
La civilisation européenne repose sur deux dimensions religieuses imbriquées, deux perspectives articulées dans les histoires individuelles et collectives.
La première est ancestrale, très localisée, intuitive, ésotérique (1) : c’est le paganisme (2). Cet axe ésotérique du religieux européen correspond à ce que René Guénon nommait le « noyau », ce que des intellectuels contemporains comme Jean-Luc d'Albeloy ou Luc Saint-Etienne appellent la « sève païenne » (3). Dans le système girardien (4), cette dimension païenne de l’imaginaire européen tire sa source de ses origines archaïques, des mythes préchrétiens dont le mécanisme repose sur le sacrifice d’un bouc émissaire culpabilisé puis divinisé, mécanisme permettant la résolution provisoire d’une crise sociale qui revient cycliquement (l’éternel retour).
La seconde dimension religieuse est chrétienne, et plus précisément catholique (5). Elle correspond plutôt à l’ « écorce » chez Guénon, et vient chapeauter, couronner la « sève païenne » des mythes en fournissant, selon Girard, la révélation profonde du mécanisme victimaire, en proclamant ouvertement, au contraire des mythes, l’innocence de la victime émissaire. C’est, pour Girard, le sens de la « Révélation du Christ » : la découverte (la « Bonne Nouvelle » du Nouveau Testament) de l’injustice originelle des mythes, et l’instauration de l’innocence de la victime expiatoire (Jésus-Christ, synthèse de toutes les victimes, qui remet les péchés de tous les hommes). C’est la Vérité révélée par le Logos tout-puissant.
Ces deux dimensions - la première, plus mystérieuse mais directement inscrite dans l’environnement immédiat ; la seconde, plus abstraite, plus morale et plus universelle – s’articulent dans un rapport de subsidiarité. Sur le « pays païen » – un pléonasme – et ses « mythes fragmentaires » – un autre pléonasme – viennent comme une enveloppe, l’ « Imperium » chrétien qui en révèle le sens et en accomplit la compréhension « selon le tout » (6). Ainsi, plutôt que d’« abolir », d’effacer l’incomplétude mythique, le christianisme apporte son complément. Il complète les mythes et les résout, il les prend comme appui pour instaurer sa supériorité morale. Né dans un cadre judaïque – qui était alors néanmoins soumis à l’Empire païen de Rome – qui préfigurait la Croix, il n’en fournit pas moins aux Païens un aboutissement civilisateur de leurs visions mythiques, en leur offrant le Christ à la fois comme synthèse divine de ces mythes, comme révélation et comme résolution de leur problématique violente. C’est pourquoi il est aisé, en grattant un peu le verni chrétien, de retrouver le substrat païen dans les rites et croyances européennes. Dès lors, les « néo-païens » – dont les exégèses distanciées doivent plus qu’il n’y parait aux deux mille ans de théologie chrétienne – parleront de « récupération » et de « détournement » de leur culture et de leurs cultes par l’Eglise, ramenant très rapidement les deux millénaires d’Europe chrétienne à un simple épisode historique accidentel, comme une parenthèse incongrue, dont l’Europe aurait pu, et même dû, se passer. Inversement, les Chrétiens y verront plutôt une évolution positive apportant un nouveau sens moral plus structurant et progressiste à des mythologies chaotiques, certains d’entre eux poussant même jusqu’à l’excès et l’absurdité en refusant strictement d’entrevoir la parenté chrono-logique entre ces deux dimensions du religieux européen.
Le Berry : terrain d’observation privilégié
Cette articulation pagano-chrétienne de l’imaginaire religieux européen est particulièrement visible dans la France rurale. La France, « fille aînée de l’Eglise », n’est certes pas une terre à la christianisation récente, mais, par les survivances de son imaginaire paysan, elle est un laboratoire d’observation intéressant à cet égard. Hautement représentatif de cette subsidiarité et de cette dialectique pagano-chrétienne, le Berry, plus vieille province de France, mais territoire à la christianisation lente, expose des matériaux culturels éclairants dans ses nombreuses légendes et dans l’évolution historique de leurs reformulations. C’est une terre encore pleine d’enchantements et de sorcellerie, à la tradition orale vivace, réputée rétive aux changements (7), et qui a su préserver en partie son caractère antique. Héritier du pays des Bituriges Cubi qui dominaient la Gaule, le Berry garde la trace de cette société plutôt matriarcale. Son imaginaire et son quotidien sont peuplés encore aujourd’hui de femmes au caractère fort. Partout l’on distingue sans peine un fond mythologique plurimillénaire. Il faut dire que, jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’Eglise, qui envoyait alors ses missionnaires évangéliser les colonies, en faisait encore de même avec les « sauvages » berrichons ! Dans ce contexte, il n’est pas surprenant d’apprendre que l’histoire récente du Berry est truffée de curés exorcistes (8), de prêtres pratiquant le spiritisme ou auteurs de livres « pas très catholiques » (9). Autre anecdote évocatrice : l’un des vitraux de l’église « Saint-Bonnet », à Bourges, représente la Résurrection du Christ entouré des saintes coiffées du bonnet berrichon ! De nombreux ouvrages de vulgarisation folklorique, néanmoins sérieusement documentés, permettent de prendre la mesure de cet environnement culturel particulier, restituant aux lecteurs les fruits d’une longue tradition orale constitutive de la culture populaire rurale, que les Ecritures Saintes, restées longtemps les seuls écrits marquants pour le commun des mortels, ont encadré et influencé peu à peu au fil du temps.
Ce cadre sommairement posé, nous pouvons étudier de plus près l’une des principales légendes berrichonnes, si ce n’est la principale : celle de Sainte-Solange (ou « Soulange » pour les autochtones).
L’histoire de Sainte-Solange
Sainte-Solange est la patronne du Berry. Elle aurait vécu dans la seconde moitié du IXème siècle, près de Bourges, l’ancienne Avaricum, plus exactement au pré Verdier, à Val-Villemont, paroisse de Saint-Martin-du-Crot qui porte aujourd’hui son nom.
Les temps étaient troublés en cet an 878, la guerre faisait rage et la société était en crise. Solange, très belle bergère d’une quinzaine d’années, fille de très modestes vignerons, fut élevée dans la piété, écoutant à la veillée le récit de la vie des saints, et vouant une admiration particulière à Sainte-Agnès : « "Je ferai comme toi, mon agnelette !", disait-elle » (10). Jeune fille vertueuse et charitable, elle était très aimée des siens, quêtant pour les plus pauvres, accomplissant par ses prières miracles et guérisons, exerçant une influence surnaturelle sur les récoltes.
Un jour qu’elle lavait son linge à la rivière, « elle vit se refléter sur l’eau le plus charmant visage que l’on puisse voir. Elle l’admirait sans se douter que ce fut elle : « "Oh ! la gente fille au teint frais ! Jésus ! C’est une rose !", s’exclama-t-elle naïvement » (11). Mais elle se reprit bien vite, « brouilla l’eau d’une main tremblante et se releva en rougissant : « Attention ! avait soufflé sainte-Agnès. Prends garde, Solange, au péché d’orgueil ! » (12). Et la jeune pastoure se ravisa.
Ses grandissants pouvoirs de thaumaturge lui valent rapidement une solide réputation au-delà de ses contrées, arrivant jusqu’aux oreilles de Bernard de la Gothie, fils de Bernard, comte de Bourges, de Poitiers et d’Auvergne, prince du pays, qui vint à sa rencontre. Le seigneur s’éprit immédiatement de cette gracieuse bergère « aux grands yeux » (13), et lui proposa mariage et richesses. Solange refusa cette union, n’ayant d’autre ambition que spirituelle, et aucune envie d’être arrachée à sa terre. Passèrent quelques semaines et Bernard, ne pouvant se résoudre à oublier la jeunette, revint et réitéra sa demande. N’arrivant pas à persuader Solange malgré la promesse d’une vie fastueuse, l’irritation le gagna. Il chercha à savoir si la douce s’était déjà promise « à quelque vilain d’ici » (14). Mais Solange ne lui préférait aucun galant. « Mon cœur appartient à mon doux Seigneur Jésus », qui est « plus puissant que vous. C’est pourquoi il doit passer avant vous, messire » (15). Bernard entra alors dans une folie furieuse : « C’en est trop ! Si tu ne veux pas venir de bon gré, entêtée, tu viendras de force ! » (16). Il tenta de saisir Solange, qui lui échappa. Il la rattrapa, et l’enleva sur son cheval. Mais elle lui échappa une seconde fois. « Alors, l’amour faisant place à la fureur, d’un seul coup de sa dague le prince lui trancha la tête. De cette jolie tête blonde aux grands yeux clairs, croulée sur l’herbe sanglante, sortirent des parfums comme du vase brisé de sainte Madeleine, et par trois fois le nom de "Jésus" s’échappa de ses lèvres mortes » (17). « Devant l’horrible forfait qu’il venait de commettre, Bernard fut comme dégrisé. Le remords le saisit ; il se frappait la poitrine en gémissant : "Malheureux ! Qu’ai-je fait ? Quelle folie m’a pris pour tuer ainsi cette sainte fille ? Je suis maudit !" Et soudain, […] il semblait au meurtrier que la petite morte se levait lentement ; dans une lumière dorée qui la nimbait comme d’une auréole, elle marchait vers la fontaine proche, tenant dans ses deux mains sa pauvre tête ensanglantée, pour aller la laver dans l’eau claire qui chantait ». (18)

« Epouvanté de son crime, le prince disparut dans une course folle, regardant luire devant lui une étoile – l’étoile d’or qui brillait au front de Solange – et qui le conduisit dans le jardin des Anges, où règne le Pardon » (19).
Aujourd’hui, une chapelle se dresse au lieu de son martyre. Sainte-Solange est fêtée le 10 mai (20). Chaque lundi de Pentecôte, des pèlerins se rendent de l’Eglise à la chapelle pour prier. On l’implore pour protéger les récoltes – elle est invoquée principalement contre la sécheresse - et les troupeaux. On lui attribue même des miracles post-mortem. On porte annuellement en procession la châsse contenant ses reliques dans la ville de Bourges (21).
Solange : le Berry incarné
Que ce soit dans les légendes, les chansons traditionnelles, ou plus encore dans la vie quotidienne, la femme berrichonne tient bien sûr une place importante, voire prépondérante. On la présente souvent comme un caractère fort, insoumise dans ses désirs, entêtée, et intransigeante avec les hommes. En Berry, même le Diable se fait engueuler par sa femme (22) ! George Sand, icône moderne locale, est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt des nombreuses femmes qui « portent la culotte » en ces contrées. A ce titre, les chants populaires, témoins d’une longue histoire, fournissent une foule d’exemples (23). Parmi ceux-ci, nous en retrouvons un qui rappelle étrangement l’histoire de Sainte-Solange : Bergère aux beaux yeux (24). On nous chante là une très belle pastoure à qui un seigneur vient faire la cour. La belle le repousse, nullement impressionnée par le faste de la vie qu’il lui propose. Cette fois, la bergère n’est pas fidèle à Jésus, mais à son homme qui « est gentil et sage » et « tient son cœur en gage ». Devant l’insistance du noble, elle finit par le faire fuir en menaçant de lâcher son chien. Ici, nul martyre et nul engagement religieux, mais la même détermination, la même fermeté de caractère et la même fidélité à ses engagements, à sa terre et à son existence humble et saine. Cette « bergère aux beaux yeux » est la sécularisation de Solange aux « grands yeux bleus» (25).
L’humilité, une certaine indépendance de vue, un caractère fort qui contraste avec la douceur de la vie pastorale, un attachement charnel à sa terre et aux siens, la résistance vertueuse à la corruption et aux tentations de la richesse et de l’orgueil, le refus de se vendre au plus offrant, tous ces traits sont récurrents chez les femmes légendaires, et font de Solange une figure archétypale de la Berrichonne. Sa décapitation finale y participe aussi : marcher avec sa tête coupée entre les mains est un fait très courant des contes locaux (26). Sainte-Solange est en quelque sorte le Berry incarné, et son statut de femme ne doit rien au hasard.
Jean Defrasne, dans son introduction au récit de la vie de Solange, place cette dernière dans une continuité légendaire, celle des nymphes, mais en relative rupture avec elles. « Jadis, aux temps païens, la source avait été consacrée aux nymphes, dont le regard vert brillait à travers le miroir des eaux calmes et dont les tuniques diaphanes glissaient entre les roseaux, à la clarté amicale de la lune. Mais un jour les nymphes avaient quitté leur transparent royaume, chassées par la frêle main de l’Enfant né bien loin de là, dans une étable de Judée, par une nuit de décembre toute constellée d’étoiles » (27). L’évanouissement du paganisme est le point de départ du récit. La naissance lointaine de Jésus est présentée à la fois comme la cause de la désertion des nymphes, et en filigrane, comme la promesse d’un nouvel enchantement. Immédiatement à la suite de ce passage, Solange apparaît dans le récit, dans cette position rappelant les nymphes : « penchée sur la source » (28). Et l’auteur de nous rappeler une fois de plus la substitution : Solange « n’y rencontrait plus le regard d’émeraude de la naïade, mais le visage rose et blond d’une fillette de quinze ans » (29). Solange vient prendre la place des naïades frappées d’obsolescence. Reprenant le fil de cette histoire féérique tombée en désuétude, Solange prendra une signification toute différente de ses prédécesseurs. C’est le sens de la transition des nymphes au végétal regard vert à la sainte au céleste regard bleu.
Le paganisme s’est essoufflé, il est en déclin et ses fées ont déserté. Le christianisme arrive avec la figure de Solange, comme une renaissance religieuse qui marque une nouvelle étape culturelle et humaine (30).
De la fée à la sainte
Le prénom Solange vient du Solveig viking qui signifie « chemin du soleil ». Solange évoque la voie vers la lumière divine. Une autre étymologie, latine cette fois, nous renvoie à solemnia, soit la « fête », la « cérémonie », qui nous a donné le terme « solennel ». De cette double étymologie ressort un sens commun : la voie solennelle vers la lumière.
Comme l’histoire nous le suggère, Solange ouvre donc un nouveau chapitre qui, s’il marque une rupture sensible avec les fées, s’inscrit dans leur lignée. En effet, les fées, fades, dames, demoiselles ou encore marthes peuplent une multitude de légendes berrichonnes. En témoignent les innombrables noms de lieux qui y puisent leurs origines (31). Les fées sont toujours, ou presque, associées à l’eau, cause de nombreuses peurs et calamités pour le Berrichon chez qui « le surnaturel fait partie de la vie courante » (32) et dont « les rites païens semblent avoir traversé les âges » (33). Narcissiques – elles passent leur temps à se mirer dans l’eau -, orgueilleuses, coquettes, rivales, malfaisantes, vengeresses et très susceptibles, elles sont craintes.
L’une de ces fées est la protagoniste d’une histoire qui rappelle curieusement celle de Sainte-Solange. La fée de Lacs, qui résidait à la fontaine Chancela, près du pré à la Dame, et qui est aussi connue sous le nom de Dame à la Font Chancela, était « d’une incomparable beauté. Un seigneur des environs, qui en était […] éperdument amoureux, parvint plusieurs fois à l’enlever, mais à peine l’avait-il placée sur son cheval, pour l’emporter à son manoir qu’elle lui fondait entre les bras et lui laissait par tout le corps une impression de froid si profonde et si persistante que toute flamme amoureuse s’éteignait à l’instant dans son cœur » (34). On la dit « d’une extrême susceptibilité » (35), à tel point que la vexer peut vous faire perdre la parole et vous contraindre à aboyer tout le restant de vos jours. Sainte-Solange est en quelque sorte une bonne fée de la Font Chancela : humble, bienfaisante et innocente.
Ces légendes évoquent le mythe de Perséphone. Fille de Zeus et de sa sœur Déméter, Perséphone est aussi connue sous le nom de Coré (c’est-à-dire la « jeune fille »). Elle aussi d’une rare beauté, elle fut enlevée également, par son oncle Hadès, dieu des Enfers, qui souhaitait en faire sa reine. Déméter voulant récupérer sa fille, Zeus trouva un compromis : Perséphone restera six mois par an (automne et hiver) auprès d’Hadès comme reine des Enfers, et les six mois restants avec sa mère pour l’aider à favoriser les récoltes (c’est dans ce beau rôle qu’on la nomme Coré).
La trame est toujours la même : beauté exceptionnelle, convoitée par un personnage de pouvoir qui tente de l’enlever. Comme Solange et les fées, la fille de Déméter est associée à la fertilité agricole (36). Mais, quand les mythes font de la fée ou de Perséphone des êtres doubles, à la fois victimes et coupables, admirées pour leur beauté extraordinaire mais craintes pour leur caractère impitoyable (37), le récit du martyre de Solange nous présente un inoffensif ange de vertu prêt à périr plutôt qu’à s’abandonner à la corruption. Dans la légende païenne de la « Fileuse » (38), autre version du même mythe féérique, l’innocente beauté convoitée puis meurtrie devient là aussi un esprit malfaisant et vengeur.
Si, d’un côté, la morale implicite des mythes est ambivalente, de l’autre, la morale explicite du récit chrétien est on ne peut plus claire.
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