L’Europe française et ses mythes au siècle des Lumières





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Pierre-Yves Beaurepaire


L’Europe française

et ses mythes

au siècle des Lumières

(communication à titre personnel. Manuscrit à paraître aux éditions Autrement en 2007)






du même auteur


Les Francs-Maçons à l’orient de Clermont-Ferrand au XVIIIe siècle, Clermont-Ferrand, Université Blaise-Pascal, Institut d’Etudes du Massif Central, 1991, volume XLI, 365 p.
Franc-maçonnerie et cosmopolitisme au siècle des Lumières, Paris, EDIMAF, 1998, 128 p.
L’Autre et le Frère. L’Etranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, Les dix-huitièmes siècles 23, 1998, 872 p.
avec Charles Giry-Deloison, La Terre et les Paysans en France et en Grande-Bretagne XVIIe-XVIIIe siècles, Neuilly, Atlande, 1999, 351 p.
La République Universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich, Rennes, Ouest-France, De mémoire d’homme : l’histoire, 1999, 210 p.
La Plume et le Compas au siècle de l’Encyclopédie. Franc-maçonnerie et culture de la France des Lumières à la France des notables, Paris, EDIMAF, 2000, 128 p.
L’Europe des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Belin, Europe & Histoire, 2002, 325 p.
Edition des actes du colloque international La Plume et la Toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, Arras, Artois Presses Université, Histoire, 2002, 346 p.
Nobles jeux de l’arc et loges maçonniques dans la France des Lumières. Enquête sur une sociabilité en mutation, Montmorency, Ivoire-clair, « les architectes de la connaissance », 2002, 245 p.
L’espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Histoire, 2003, 231 p.
avec Dominique Taurisson, Les ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces et des réseaux relationnels, Montpellier, Presses universitaires de Montpellier, 2003, 555 p.
L’Europe des Lumières, Paris, Presses universitaires de France, Que sais-je ? n°3715, 2004, 128 p.
avec Jens Häseler et Antony McKenna, Les réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XIXe siècles). Matérialité et représentation, Saint-Etienne, Presses Universitaires de Saint-Etienne, 2006, 382 p.

Introduction

A l’heure où les sociétés occidentales doutent de leurs valeurs et s’interrogent sur leur avenir, les Lumières sont convoquées à grands cris pour offrir une voie à suivre, des combats à mener -pour la laïcité et l’universel contre le retour en force du religieux et du communautarisme notamment. Les manifestations culturelles consacrées au XVIIIe siècle bénéficient d’une large couverture médiatique, et, signe des temps, leurs titres sont autant de slogans. La Bibliothèque nationale de France accueille ainsi au printemps 2006 l’exposition « Lumières ! Un héritage pour demain ». Leurs organisateurs sont pressés d’éclairer l’opinion sur l’actualité du siècle de Voltaire et de Diderot, et ils se prêtent volontiers au jeu. Le Monde consacre ainsi, sur une pleine page, son grand entretien des 5-6 mars 2006 à Tzvetan Todorov avec pour titre « L’esprit des Lumières a encore beaucoup à faire dans le monde d’aujourd’hui ». Le ton est d’emblée donné, les Lumières ne laissent pas indifférent, elles passionnent. Commissaire de l’exposition « Lumières ! », Tzvetan Todorov le reconnaît : « Il y a eu, au départ, une intention militante : rappeler les grands principes des Lumières nous a paru indispensable dans un moment historique marqué par le 11-septembre, par les attaques d’un certain fanatisme religieux contre la laïcité, contre l’égalité des hommes et des femmes».

Certes, on ne peut que se réjouir de l’intérêt que suscite le XVIIIe siècle auprès d’un large public. Mais de quelles Lumières parlons-nous ? La frontière entre l’actualité des Lumières et l’anachronisme est ténue, et les contre-sens légions. Le prisme des « Lumières françaises », qui gomme déjà l’effet générationnel et le caractère composite et nébuleux des Lumières, est déformant. La galerie des grands noms, des astres principaux, laisse dans l’ombre les cohortes des polygraphes obscurs et des petits maîtres, qui sont pourtant les plus lus par leurs contemporains. A l’échelle de l’Europe, les représentants de l’Aufklärung1, défenseurs d’une conception chrétienne -même si elle est souvent anticléricale- des Lumières sont beaucoup plus représentatifs que la minorité athée et matérialiste qui suit Helvétius et d’Holbach. La francophonie n’est pas synonyme de francophilie. Hier comme aujourd’hui, les prétentions françaises à faire la leçon au reste du monde sont dénoncées. La France agace autant qu’elle séduit. Pour un représentant éminent de la République des sciences, Leonhard Euler, l’un des plus grands mathématiciens de son temps, comme pour une figure du mouvement académique européen et du Refuge huguenot en Prusse, Jean Henry Samuel Formey, Diderot est un maître chanteur  et Voltaire un despote qui tyrannise l’Europe des Lettres. Homme des Lumières moins connu, le Russe Denis Ivanovitch Fonvizine est particulièrement critique dans ses Lettres de Frances au comte Piotr Panine écrites en 1777-1778. Il insiste lui sur les difficultés que rencontrent les voyageurs étrangers. Le cosmopolitisme affiché ne signifie pas que les foyers de sociabilité des Lumières sont des lieux ouverts, où se rencontrent librement Français et Européens. Les recherches les plus récentes confirment la justesse de ces observations1.
Les sociétés2 ; j’affirmerai qu’il n’y a rien de plus ardu pour un étranger que d’être admis ici dans une société, et donc fort peu y sont entrés. Le sentiment qui anime les maîtres des lieux, à savoir qu’ils donnent le ton à toute l’Europe, leur confère une fierté dont ils ne peuvent se défendre, pour toute la bonté de leurs âmes, car ils font pour la plupart grand cas de bonnes dispositions d’esprit. Combien ne faut-il pas d’efforts, de recherches, de bassesse, pour être admis dans une maison de qualité, où d’ailleurs on ne dira même pas mot à l’hôte. Fort de l’exemple de mes concitoyens, en l’occurrence, j’ai estimé que, vu la brièveté de mon séjour ici, je n’ai point besoin d’acheter si cher la possibilité de faire connaissance ou, pour être plus juste, ma propre humiliation. J’ai trouvé une foule d’autres choses des plus intéressantes pour exercer mon esprit ; je me suis contenté de voir les notabilités d’ici et d’observer leur commerce dans les circonstances que la chance a bien voulu m’offrir3.
Le modèle culturel, aristocratique et mondain français, que les gens de lettres relaient effectivement à travers l’espace européen des Lumières est reçu, mais il est discuté, approprié, croisé, contesté, rejeté parfois. Un processus complexe d’appropriation culturelle est à l’œuvre. L’Europe n’assimile pas les Lumières françaises, elle les acculture, les travaille et les enrichit. La problématique dépassée des « influences françaises », régulièrement entretenue par les nostalgiques du royaume européen du goût et des mœurs1 -qui dénoncent d’une même voix le déclin intellectuel et moral de la France contemporaine- dont Paris aurait été la capitale incontestée, cache mal la pluralité des circulations et des échanges. Or c’est là la vraie richesse du XVIIIe siècle, où l’Europe même -ou parce que- déchirée par la guerre trois années sur quatre, est véritablement européenne. Diplomates français et britanniques travaillant à la mise en place du premier principe de sécurité collective qu’est le Balance of Power (l’équilibre des puissances) sous la Régence de Philippe d’Orléans et le règne de George Ier ; hommes d’influences et experts réunis au club de l’Entresol ; francs-maçons ; négociants ; étudiants en route pour le Grand Tour, voyage de formation, d’initiation et d’agrément qui doit les faire entrer dans le monde et dans la carrière ; représentants de la Bohême littéraire aux multiples talents -souvent improvisés- de traducteur et de pédagogue, sont les véritables intermédiaires culturels qui arpentent en tous sens l’Europe des Lumières. Ce sont eux que ce livre s’attache à suivre, en faisant le pari d’une histoire culturelle des Lumières attentive aux pratiques, aux enjeux sociaux, mais aussi intellectuels et savants. Les grandes figures comme Diderot ou Catherine II sont mobilisées, leurs stratégies de communication européenne étudiées, mais les provinciaux de la République des Lettres et des sciences, comme le Nîmois Jean-François Séguier, dont les visiteurs et correspondants viennent de toute l’Europe, méritent tout autant l’attention. En un siècle où le genre épistolaire connaît un succès sans précédent au point que les réseaux de correspondance débordent la République des Lettres -la bien nommée- pour innerver toute l’Europe2, il nous a semblé important de leur donner la parole, de les donner à lire au lecteur. C’est ainsi que la richesse et l’intensité du dialogue qui se noue entre la France et l’Europe, des « années Régence » à l’été 1789 où les « pèlerins de la liberté » sont les témoins d’un monde qui bascule, peuvent être restituées. Le topos flatteur des Lumières françaises éclairant et libérant l’Europe de l’obscurantisme d’Ancien Régime est mis à mal, mais la réalité complexe d’un phénomène mouvant, riche et ambigu en sort précisée. Dans un monde actuel en plein doute, où la multiculturalité est un véritable enjeu, ce serait sans doute en ce domaine que l’héritage des Lumières serait le plus sensible et le plus instructif, si on tient vraiment à le revendiquer.

Chapitre premier
Le printemps du siècle : les années 1715-1730


La fin de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1713) qui a déchiré l’Europe et éprouvé de manière dramatique la France -7 à 8% des Français ne survivent pas au Grand hiver 1709-, puis la mort de Louis XIV le 1er septembre 1715 inaugurent le printemps du XVIIIe siècle. Dans son Histoire de France, Michelet insiste sur la richesse de ces premières années d’après-guerre et d’après-règne : « tout un siècle en huit années », tandis que Joseph Addison (1629-1719) affiche le rôle nouveau de l’Angleterre dans le concert européen : « Le soin de l’Angleterre est de veiller sur le destin de l’Europe ».

Mais pour l’heure, la France et l’Europe pansent leurs plaies après une succession de guerres plus éprouvantes les unes que les autres. La victoire française inespérée de Denain en 1712 remportée sur les alliés coalisés a sauvé le royaume de la catastrophe et attisé les divisions entre Anglais, Hollandais et Autrichiens. En effet, si les Provinces-Unies -les Pays-Bas actuels- notamment se montrent intraitables dans les négociations entamées en vue de ramener la paix, l’Angleterre estime quant à elle que si l’on n’avait pas poussé Louis XIV dans ses derniers retranchements en exigeant qu’il chasse lui-même son petit-fils, Philippe d’Anjou, devenu Philippe V, du trône espagnol, les alliés auraient pu accélérer les négociations et conclure la paix sur un avantage plus net encore. Au contraire, l’acharnement des Hollandais à demander toujours plus de concessions a favorisé le sursaut français, d’abord à Malplaquet le 11 septembre 1709, bataille sanglante mais indécise où les alliés supérieurs en nombre laissent sur le champ de bataille autant de morts que les Français, puis à Denain le 24 juillet 1712, où la victoire du maréchal de Villars sur le prince Eugène est incontestable. Certes, elle ne peut faire oublier les victoires du même prince Eugène pour l’Autriche et du duc de Marlborough pour l’Angleterre, ainsi que les coups de boutoir assenés au Pré carré et au système défensif mis en place par Vauban. La France est au bord de la rupture, mais ses ennemis sont également mal en point et épuisés. Pour en finir et recevoir les dividendes d’une paix qui ne peut que lui être favorable compte tenu du rapport des forces, l’Angleterre menace même ses alliés hollandais de conclure une paix séparée avec la France. Elle voit également d’un mauvais œil le nouvel empereur Charles VI (1711-1740), caresser l’idée de reconstituer l’Europe de Charles-Quint, cette fois au profit des Habsbourg d’Autriche : alors qu’il était archiduc et second fils de l’empereur Léopold Ier (1658-1705), il avait été candidat à la succession d’Espagne et s’était fait reconnaître au début du conflit par l’Angleterre sous le nom de Charles III. Voltaire l’a très bien compris dans Le siècle de Louis XIV :
L’empereur Joseph Ier (premier fils de Léopold Ier, il est empereur de 1705 à 1711) mourut, et laissa les États de la maison d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après. Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de l’empereur Charles VI ? pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors ? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année (1711) allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies, rivales de son commerce ? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine (Anne), ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation ; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe1


La paix entre l’Angleterre et les Provinces-Unies d’une part, la France et l’Espagne de l’autre est finalement signée à Utrecht les 11 et 12 avril 1713, après que Philippe V a renoncé à ses droits sur la couronne de France. De son côté, l’empereur Charles VI qui n’accepte pas que le trône de Madrid passe des Habsbourg d’Espagne à un Bourbon refuse de signer la paix. Il ne s’y résout qu’à contre cœur en 1714 aux traités de Rastadt (6 mars) et de Bade (7 septembre), sans renoncer sur le fond à ses prétentions espagnoles -aucun traité n’est d’ailleurs signé entre l’Espagne de Philippe V et l’Autriche de Charles VI.
INSERER CARTE DE L’EUROPE EN 1715
C’est dans ce contexte très particulier que François de Callières (1645-1717), diplomate français, plénipotentiaire au congrès de Ryswick (1697) qui mit fin à la première guerre contre l’Angleterre, les Provinces-Unies, l’Empereur et leurs nombreux alliés, dite guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697), prépare la publication d’un livre remarquable : De la manière de négocier avec les souverains (1716). Callières a attendu la veille de sa mort pour faire paraître le texte qu’il avait écrit dès 1697. Dédié initialement à Louis XIV, il paraît avec une dédicace au régent Philippe d’Orléans. Elu à l’Académie française en 1688, Callières savait en effet qu’il lui serait impossible de le publier du vivant de Louis XIV, tant il préconisait la rupture avec plus d’un demi-siècle de pratiques des relations internationales. Mais la conclusion de la paix, la mort du roi, les débuts de la Régence et les espoirs qu’ils suscitent, constituent pour lui une formidable opportunité à saisir pour ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre la France et les puissances européennes. Connu des historiens des relations internationales, De la manière de négocier a été constamment traduit dans les principales langues européennes et mondiales jusqu’à la fin du XXe siècle. Parmi ses admirateurs, John Kenneth Galbraith estimait que tout ce qui avait besoin d'être dit sur la négociation avait été dit par Callières. De la manière de négocier est d’une actualité stupéfiante sur le plan des relations internationales, quand on débat aujourd’hui de l’unilatéralisme de l’administration américaine, de la priorité à donner à la négociation dans les tensions -les programmes nucléaires iraniens et nord-coréens pour ne citer que les dernières en date- qui mettent à mal la cohésion de la communauté internationale. Les contours de la négociation harmonieuse et favorable à chacune des parties qu’il dessine, intéressent également des domaines apparemment éloignés de son objet initial. Le 19 janvier 2006, le Times de Londres consacre ainsi un article au cours de « Diplomatie et art du management » que Brian Legget, professeur à l’Ecole de commerce IESE de Barcelone, donne à partir de La manière de négocier de François de Callières : « Cela permet aux étudiants d’aborder des thèmes comme la patience, l’art de s’attirer le respect de ses interlocuteurs et de faire passer son ego après la poursuite de ses objectifs »1. De même, l’ouvrage est considéré au Japon comme aux Etats-Unis comme un manuel de formation à la négociation et il n’est pas rare de le trouver dans les bibliothèques d’entreprise. En France, l’audience de son livre est malheureusement réduite à la sphère des spécialistes et l’on ne peut que le regretter. Néanmoins, le contexte géopolitique internationale semble favorable à une redécouverte du traité de Callières, que traduit une actualité éditoriale avec deux éditions commentées en 2002 et 2005, les premières en français depuis le XVIIIe siècle2.

Dans le « Dessein de l’ouvrage », Français de Callières affirme son idée force, l’enjeu des négociations entre puissances européennes est trop important pour que les souverains les confient à des diplomates sans formation. Priorité a été donnée à l’art de la guerre, c’est à l’armée que se font les carrières. Dans ces conditions, les meilleurs ont fuit le service du roi dans la diplomatie :
Notre nation est si belliqueuse, qu’elle ne connaît presque point d’autre gloire ni d’autres honneurs que ceux qui s’acquièrent par la profession des armes. De là vient que la plupart des Français qui ont quelque naissance et quelque élévation s’appliquent avec soin à acquérir les connaissances qui peuvent les avancer dans la guerre, et qu’ils négligent de s’instruire des divers intérêts qui partagent l’Europe et qui sont les sources des guerres fréquentes qui s’y font. (…) Il n’en est pas de même des bons négociateurs : ils sont plus rares parmi nous, parce qu’on n’y a point encore établi de discipline et de règles certaines, pour instruire de bons sujets dans les connaissances nécessaires à ces sortes d’emploi, et qu’au lieu d’y être élevés par degrés, et à proportion de leur capacité et de leur expérience, comme dans les emplois de la guerre, on voit souvent des hommes qui ne sont jamais sortis de leur pays, qui n’ont aucune application à s’instruire des affaires publiques, et d’un génie médiocre, devenir pour leur coup d’essai ambassadeurs dans des pays dont ils ne connaissent ni les intérêts, ni les lois, ni les mœurs, ni la langue, ni même la situation1.
On a trop souvent confié les relations avec les princes, notamment dans la mosaïque de plus de trois cents Etats qu’est le Saint-Empire, à des négociateurs débutants, qui ont cru s’imposer, porter haut les couleurs de leur roi, en méprisant les souverains de principautés secondaires, mais importantes dans les rapports de force européens, que la France s’est ainsi aliénée : « Ces négociateurs novices s’enivrent d’ordinaire des honneurs qu’on rend en leur personne à la dignité des maîtres qu’ils représentent, semblables à cet âne de la fable, qui recevait tout l’encens qu’on brûlait devant la statue de la déesse qu’il portait. Cela arrive surtout à ceux qui sont employés par un grand prince auprès d’un prince inférieur en puissance : ils mêlent dans leur discours des comparaisons odieuses et des menaces indirectes qui lui font trop sentir sa faiblesse, et qui ne manquent guère de leur attirer son aversion ; et ils ressemblent plutôt à des hérauts d’armes qu’à des ambassadeurs »2. La morgue aristocratique que l’on reproche encore aujourd’hui aux représentants français qui font la leçon au reste du monde, n’est donc pas d’hier…

Pour Callières, priorité doit désormais être donnée à la culture de la négociation par rapport à la culture de guerre. Une paix se gagne ; imposée ou bâclée, elle est au contraire la garantie d’une reprise rapide des hostilités. De la manière de négocier n’est pas un écrit utopique. Callières est non seulement un penseur mais aussi un praticien de la négociation. Il ne renonce en aucun cas à l’usage de la force, mais la diplomatie n’est pas un prélude obligé à une guerre inévitable, expédié à coup d’ultimatums et de déclarations va-t-en-guerre ; c’est un temps qu’il faut mettre à profit pour convaincre et persuader. Lorsqu’il devient clair que toutes les voies de la négociation ont échoué, alors seulement l’intervention armée doit avoir lieu : « Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voie des armes pour soutenir ou faire valoir ses droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la persuasion, et il est de son intérêt d’y joindre encore celle des bienfaits qui est le plus sûr de tous les moyens pour affermir et pour augmenter sa puissance. Mais il faut qu’il se serve de bons ouvriers qui sachent les mettre en œuvre pour lui gagner les cœurs et les volontés des hommes, et c’est en cela principalement que consiste la science de la négociation »1.

Dans le contexte européen de l’après-guerre de Succession d’Espagne et de l’après Louis XIV, la parution de ce traité prend un relief tout particulier. On y voit déjà se dessiner les enjeux et les formes des négociations franco-anglaises. Le pari était audacieux : rapprocher des ennemis qui s’étaient combattus avec âpreté depuis un quart de siècle, puis transformer ce rapprochement en une alliance. Il n’allait pas de soi, et au moment de tirer le bilan diplomatique de ce printemps du siècle, on se demandera si de part et d’autre les négociateurs avaient réussi à « gagner les cœurs », selon l’expression de François de Callières.

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