Le tsar, ou La «question russe» dans l’œuvre de Victor Hugo





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Le tsar,

ou

La « question russe » dans l’œuvre de Victor Hugo



participation au 12ème colloque international de l’Association des Amis d’Ivan Tourguéniev, Pauline Viardot et Maria Malibran : « Victor Hugo, Ivan Tourguéniev et les droits de l’Homme », dir. Denis Sellem et Alexandre Zviguilsky : « Le czar, ou la « question russe » dans l’œuvre de Victor Hugo ».
Ce n’est que dans les années 1840, et en particulier dans la « Conclusion » du Rhin, que le tsar, en ses différents avatars, commence à prendre dans les écrits de Victor Hugo la consistance d’une des figures les plus menaçantes du Mal politique. Certes, le poème « Canaris » évoquait, dans Les Orientales, l’empire tsariste sous les traits de son aigle, tenant un monde dans sa serre : mais, de fait, ni la fin de la préface de février 1829, esquisse d’une prédiction géopolitique, ni le recueil lui-même – à la réserve près, indirecte, du poème consacré au grand héros polonais Mazeppa -, ne propose une réflexion sur la part prise par l’autocratie russe dans la libération du peuple grec, insurgé contre la domination ottomane. Le dénombrement sur lequel s’ouvre le poème « Canaris » lui-même tend à écarter d’emblée cette réflexion, en assimilant toutes les forces d’intervention, qu’il s’agisse des républiques de Venise ou d’Amérique, des monarchies plus ou moins tempérées comme le sont celles de l’Angleterre et de la France, ou des empires autoritaires turc, autrichien et russe, au même régime tératologique de la prédation – «  C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux / Flotter leurs armoiries, / Et condamnent les nefs conquises sur les eaux / A changer de patrie »1. A tous ces « rois » et à « leurs flottes blasonnées » s’oppose seul dans le poème cette figure non d’un Etat, mais du peuple, de la patrie et de la liberté (à la fois collective et individuelle) qu’est « le bon Canaris », « Dont un ardent sillon / Suit la barque hardie ». Et s’il est vrai, comme le note Franck Laurent2, que le « tableau géopolitique » ici ébauché « se clôt sur les deux puissances impériales du moment : Russie et Angleterre », la première n’est pas décrite comme ce qu’elle est de fait : la puissance ingérante qui a le plus objectivement intérêt à voir la Grèce se libérer du joug ottoman. C’est si vrai que l’aigle russe est présentée alors comme le double de son « ennemi héréditaire », l’aigle autrichienne – non de l’empire ottoman3.

Il faut donc attendre la crise égyptienne de 1840, et la réponse qu’entend lui apporter Hugo dans la « Conclusion » du Rhin, pour que la Russie des tsars, ou ce qu’il appellera plus tard « la question russe »4, apparaisse au centre de ses réflexions non pas tant politiques qu’à strictement parler géopolitiques. Car Hugo s’intéresse ici moins aux formes du gouvernement tsariste et à ses phénomènes intérieurs qu’à sa politique extérieure, plus précisément à l’expansionnisme russe, qui inquiète alors tant les esprits en Europe occidentale. Non pas que Hugo soit indifférent à la violence intérieure de l’autocratie russe. Mais celle-ci est induite par le parallèle de la Russie et de la Turquie, non directement exposée. C’est à la diplomatie du tsar que Hugo s’intéresse fondamentalement, et à la structure de son pouvoir pour autant que celle-ci concerne le destin du « successif France-Europe-Humanité »5.

Dans le tableau de l’Europe et de la civilisation que la « Conclusion » du Rhin dresse au lendemain de la crise égyptienne, crise qui a sanctionné la marginalisation de la voix de la France dans le concert des grandes puissances européennes, Hugo propose, de biais par rapport aux opinions contemporaines, de penser la construction de l’Europe à partir du Rhin, du Rhin qui doit à la fois distinguer et unir les deux grandes nations qui sont la tête et le cœur de l’Europe : respectivement, la France et l’Allemagne. Ce centre de la civilisation a été menacé et est menacé par de puissants empires, au XVIIe siècle par l’Espagne et par la Turquie, au XIXe par l’Angleterre et la Russie. Ces quatre puissances « égoïstes », ennemies de la « civilisation » fonctionnent en couples : l’Angleterre est à l’Europe du XIXe ce qu’était à l’Europe du XVIIe siècle l’Espagne ; la Russie est à l’Europe du XIXe ce qu’était l’empire ottoman du XVIIe siècle. L’Europe est ainsi toujours prise en tenailles par deux puissances « égoïstes », et prédatrices, l’une commerciale (les empires coloniaux d’Espagne puis d’Angleterre), l’autre militaire et théocratique (la Turquie puis la Russie) :
Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient nos pères se sont évanouis.
L’Europe est-elle délivrée ? Non.
Comme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes passent, mais l’homme reste ; les empires tombent, les égoïsmes se reforment. Or, à l’instant où nous sommes, de même qu’il y a deux cents ans, deux immenses égoïsmes pressent l’Europe et la convoitent. L’esprit de guerre, de violence et de conquête est encore debout à l’orient ; l’esprit de commerce, de ruse et d’aventure est encore debout à l’occident. Les deux géants se sont un peu déplacés et sont remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.
A la Turquie a succédé la Russie ; à l’Espagne a succédé l’Angleterre. 6

De même que plus tard, selon Karl Marx, Le Times dans ses analyses sur la guerre imminente de Crimée, le Hugo du Rhin pense donc que la Russie ne peut manquer « d’être à la fois l’exécuteur testamentaire et l’héritier » de l’empire ottoman7. Le tsar est ainsi moins perçu, à la différence de ce qui se passe chez Quinet ou Michelet8, comme le deuxième pape, double rival de celui de Rome, que comme le symétrique moderne du sultan : à lui de s’assimiler les forces restantes, et les territoires d’un empereur ottoman décrépi, parce qu’il est, depuis toujours, son semblable. Règle des déplacements et des absorptions des puissances : « Un état n’en dévore un autre qu’à la condition de le reproduire »9.

Cette identité, quelques précautions que Hugo prenne pour distinguer la critique des gouvernements des opinions phobiques à l’égard des nations10, est d’abord fondée en nature, dans les peuples russe et turc, tous deux fils des tartares, du Nord conquérant, des barbares déferlant du pôle :

Première ressemblance. Il y a du tartare dans le turc, il y en a aussi dans le russe. Le génie des peuples garde toujours quelque chose de sa source.
Les turcs, fils des tartares, sont des hommes du nord, descendu à travers l’Asie, qui sont entrés en Europe par le midi.
Napoléon à Sainte-Hélène a dit : Grattez le russe, vous trouverez le tartare. Ce qu’il a dit du russe, on peut le dire du turc.
L’homme du nord proprement dit est toujours le même. A de certaines époques climatériques et fatales, il descend du pôle et se fait voir aux nations méridionales, puis il s’en va, et il revient deux mille ans après, et l’histoire le retrouve tel qu’elle l’avait laissé. 11

A cette similitude des peuples, qui fait de la lente absorption de l’Empire ottoman par la Russie un fait de nature, s’ajoute la ressemblance des despotismes turc et russe, autocraties absolues qui aboutissent toutes deux à un égalitarisme radical, comparable à celui des démagogues, communistes, jacobins, et autres révolutionnaires :
En Russie comme en Turquie rien n’est définitivement acquis par personne, rien n’est tout à fait possédé, rien n’est nécessairement héréditaire. […] Tout est au monarque, comme dans certaines théories encore plus folles que dangereuses, qu’on essaiera vainement à l’esprit français, tout serait à la communauté. Il importe de remarquer, et nous livrons ce fait à la méditation des démocrates absolus, que le propre du despotisme, c’est de niveler. Le despotisme fait l’égalité sous lui. Plus le despotisme est complet, plus l’égalité est complète.

En Russie comme en Turquie, la rébellion exceptée, qui n’est pas un fait normal, il n’ y a pas d’existence décidément et virtuellement existante. Un prince russe se brise comme un pacha ; le prince comme le pacha peut devenir un simple soldat et n’être plus dans l’armée qu’un zéro dont le caporal est le chiffre. Un porte-balle devient Méhemet Ali ; un garçon -pâtissier devient Menzikoff. Cette égalité, que nous constatons ici sans la juger, monte jusqu’au trône et, toujours en Turquie, parfois en Russie, s’accouple à lui. Une esclave est sultane ; une servante a été tzarine.

Le despotisme, comme la démagogie, hait les supériorités naturelles et les supériorités sociales. Dans la guerre qu’il leur fait, il ne recule pas plus qu’elle devant les attentats qui décapitent la société même. Il n’y a pas pour lui d’hommes de génie ; Thomas Morus ne pèse pas plus dans la balance de Henri Tudor que Bailly dans la balance de Marat. Il n’ y a pas pour lui de têtes couronnées ; Marie Stuart ne pèse pas plus dans la balance d’Elisabeth que Louis XVI dans la balance de Robespierre.12
Ce parallèle de la Russie et de la Turquie, et le retournement de leur despotisme absolu en nivellement « démagogique » - très typique du Hugo des années 1840- tend à unifier toutes les Russies tsaristes, éternelles « comme la neige » en un seul régime, à la fois instable et sans devenir, le seul nom propre émergeant étant celui de Menzikoff13 – non celui de la voltairienne Catherine II. Car jamais Hugo ne verra dans le despotisme éclairé de celle-ci autre chose que la marque accablante de la compromission de Voltaire avec le tyran : il n’y a pas pour Hugo de despote éclairé, mais seulement, dans l’ombre et absolument, le despote. De même, dans cette vision unifiante du tsarisme, aucune Histoire de la résistance au despotisme ne saurait émerger : ainsi, mutatis mutandis, la rébellion des décembristes ne peut être évoquée et interprétée dans cette perspective comme le signe d’une poussée des idées libérales dans les élites russes, germe de réformes ou de révolutions à venir – elle appartient implicitement aux anomalies que sont les rébellions, ces rébellions qui n’entament en rien la stabilité du régime, dès lors que leur répression – inéluctable – ne fait au fond que confirmer que les princes ne sont rien, le tsar étant tout14.

Comme le despotisme ottoman, le despotisme russe est un régime morbide et funèbre : morbide, parce que profondément instable dans sa stabilité même ; funèbre, parce qu’il œuvre, comme la mort, au grand nivellement. Le tsar apparaît ainsi, à l’égal du sultan, comme une figure de la mort, du pouvoir de la mort. Et cela d’autant que tous deux sont présentés, on l’a vu, comme des puissances militaires, animées par l’esprit de conquête, l’esprit des hordes tartares déferlant du pôle et ravageant tout sur leur passage.

En 1842, Hugo cependant ne voit pas d’un mauvais œil l’expansionnisme russe. Il souhaite au contraire que la Russie finisse d’absorber la Turquie. Car cette absorption définitive scellerait dans le même mouvement la victoire du christianisme sur l’Islam, et de la demi-lumière de l’Eurasie sur l’ombre de l’Orient :

Quant à nous […], nous sommes de ceux qui verrions sans jalousie et sans inquiétude la Russie, que le Caucase arrête en ce moment, faire le tour de la mer Noire, et, comme jadis les turcs, ces autres hommes du nord, arriver à Constantinople par l’Asie-Mineure. Nous l’avons déjà dit, la Russie est mauvaise à l’Europe et bonne à l’Asie. Pour nous elle est obscure, pour l’Asie elle est lumineuse ; pour nous elle est barbare, pour l’Asie elle est chrétienne. Les peuples ne sont pas tous éclairés au même degré et de la même façon : il fait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie est une lampe.
Qu’elle se tourne donc vers l’Asie, qu’elle y répande ce qu’elle a de clarté, et, l’empire ottoman écroulé, grand fait providentiel qui sauvera la civilisation, qu’elle rentre en Europe par Constantinople. La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme bysantin de Sainte-Sophie. Après les turcs, les russes ; c’est un pas. 15
Le tsar n’est donc pas la stricte répétition du sultan. Dans la spirale du progrès, il en est l’analogue, meilleur, parce qu’éclairé du jour de la « civilisation ». La Russie de Nicolas est un espace médiateur entre « civilisation » et « barbarie », un « demi-jour » entre lumière et obscurité. C’est ce qui la rend apte à participer au mouvement du progrès, et précisément à la colonisation, et cela au même titre que l’Angleterre : si l’Europe doit aujourd’hui résister à l’Angleterre et à la Russie16, celle-ci n’en participent pas moins doublement au travail du progrès, qu’elles sanctionnent toutes deux en étant moins noires que leurs ancêtres espagnols et turcs, et qu’elles accélèrent dans leur œuvre de colonisation. C’est là leur mission, coloniser les terres barbares, ce que ne saurait faire sans leur médiation la « tête » de l’Europe civilisée – la France : « L’Angleterre et la Russie coloniseront le monde barbare ; la France civilisera le monde colonisé »17. La Russie et l’Angleterre sont bien les ennemis de la « civilisation », soit de la France et de l’Allemagne, mais ces ennemis, selon la logique pessimiste du retournement de l’obstacle en aide, sont en même temps appelés à être, dans leurs ambitions « égoïstes » mêmes, les instruments de son progrès.

A une réserve près – non l’Irlande, mais la Pologne, à laquelle Hugo est et restera toujours fidèle. Pour le reste, la victoire des régimes et des régions tempérés, dit Hugo dans la dernière page de la « Conclusion » du Rhin, leur victoire sur la double menace que font peser « ceux qui ont froid » sur l’Europe, et « ceux qui ont faim » sur l’Etat, doit passer par des concessions :
Pour la politique intérieure comme pour la politique extérieure, pour les nations entre elles comme pour les classes dans le pays, pour l’Europe comme pour la société, le secret de la paix est peut-être dans un seul mot : donner au nord sa part de midi et au peuple sa part de pouvoir.18
*

Sous le Second Empire, Hugo n’en appellera plus à de telles concessions : c’est que le tsar, de figure d’un Mal relatif est devenu une figure du Mal absolu en politique. Et cela pour deux raisons. La première, c’est que le tsar Nicolas apparaît comme le double du tyran Napoléon III, son frère en répression de la Révolution de 1848. La seconde, c’est que la guerre de Crimée a donné un terrible visage aux ambitions territoriales de l’empereur russe19 – rappelons avec J. Hobsbawm que ce conflit, terriblement meurtrier, « constitua ce que l’Europe connut de plus voisin d’une guerre générale entre 1815 et 1914 »20. Avant ce conflit cependant, la répression des révolutions de 1848 avait montré comment les défenseurs de « l’ordre » s’entendaient pour répandre le sang.

Or le grand vainqueur de la répression du printemps des peuples, Hugo le note dès mars 1849, ce n’est pas l’empereur autrichien, c’est l’empereur de Russie, cet empereur nullement menacé par la rébellion de ses peuples, trop opprimés pour s’insurger, et qui est venu prêter main forte à l’Autriche, en particulier en Hongrie et en Italie :

Mars 1849

Novare est une bataille perdue par la France [qui alors pouvait encore être considérée comme le soutien des peuples opprimés] et gagnée par la Russie.

Nicolas ne s’y trompe pas. Il fait Radetsky feld-maréchal russe. 21
La Première Série de La Légende des siècles, en 1859, en superposant, dans « Le régiment du baron Madruce », la répression de 1849 et la guerre de Trente Ans redonnera certes à l’Autriche le premier rôle dans le désastre historique. Mais dans les textes antérieurs, et en particulier dans
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