«Poésie : pourquoi, comment ?»





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date de publication08.11.2016
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« Poésie : pourquoi, comment ? »

Contributions des poètes sollicités ayant bien voulu se prêter à ce (grand) jeu. Ces textes sont également publiés sur www.loyan.fr, rubrique « tout à trac ».
* * * * * * * *
Christophe Dauphin

Poète, critique littéraire, directeur de revue (Les hommes sans épaules).

ÉCRIRE C’EST MÊLER SES TRIPES AU LANGAGE !

« Si la poésie s’arrêtait quelque part, s’il y avait une frontière à partir de laquelle on cesserait de vivre la poésie, le poète cesserait d’exister du même coup, et le suicide serait vraiment l’unique solution. » André Breton
Écrire revient à témoigner de l’homme sur la terre, car là où l’homme n’est plus, la poésie ne signifie rien. Il est manifeste que la poésie, c’est-à-dire vécue et ressentie vitalement, méconnaît absolument, pour s’en soucier fort peu, les déviations pathologiques qui ont nom esthétique, littérature ou autres, et qu’un monde désensibilisé par l’usage quotidien et machinal de sentiments réduits aux fantômes de leurs propres ombres lui est imposée envers et contre les poètes ; tant et si bien que pour le plus grand nombre, ce qui est l’essence même de l’homme, ce qui lui donne seul le devoir et le droit donc de vivre et d’être libre, se confond, de la façon la plus déplorable par ses conséquences, avec une certaine manière avantageuse de pleurnicher, de susurrer, de bêtifier, d’invoquer et d’évoquer, de mimer des grimaces d’amour, qui dégoûtent jusqu’aux plus délicats d’entre nous, de ce qui fait pourtant notre grandeur. Car la poésie dont nous parlons est un aveu, un départ ; elle est avant tout ÉMOTION, cette poésie pour laquelle nous luttons tous en fin de compte, les uns consciemment, la tête haute et inébranlable, sans rien épargner de nos lumières ni de notre sang. Les autres sans le savoir, dans leur ignorance, nomment de tous les noms ce qui n’en a qu’un, total, et qui suffit à traduire tous les gestes de l’homme et de la vie. Cette émotion est la cime de nos émotions, de notre solitude et de notre amour. Car l’homme a dû d’abord prendre conscience de sa solitude au centre de tout et donc de son infinité, pour sentir ce qui dans sa fibre intime est devenu plus tard l’amour, par qui finalement il s’est révélé le POÈTE. Écrire, c’est finalement multiplier les liens de la vision, de la sensation, ceux de l’émotion, c’est unir fortement l’être qui voit à celui ou ce qui est vu, l’être qui sent à celui ou ce qui est senti où ressenti.

Écrire, c’est donc aussi bien aimer que haïr, selon le degré de faveur ou de défaveur qu’implique votre consentement, votre avidité ou votre refus. Une telle unité si soudain résolue, une telle fluidité à la fois, de la part de l’être qui ne désire rien tant que « d’être possédé », plutôt que de « posséder », une telle résolution du « moi » sensible et du monde extérieur, d’une durée si brève soit-elle, si rarement qu’elle se produise, ne peut manquer de créer chez qui la réalise fermement, violemment, aussi bien en lui que hors de lui, par rayonnement, comme cela pouvait avoir lieu dans les « oracles » antiques, une joie délirante infiniment exaltante, irrésistible, constructrice, exceptionnellement fécondante. Ce sont ces moments, entre tous rares et précieux, où la vie volcanique brutalement incendiée se dégage des laves de la nuit, où le génie du sang terrasse la lueur minutieuse du temps épargné. Ce sont ces moments seuls où nous gagnons enfin la partie contre le désespoir sans nous dérober à les reproduire le plus souvent, le plus « espérément » possible. C’est cet arrachement intérieur qu’il m’importe de suivre, sur la trace de mes émotions.
* * * * * * * *
Anael Chadli

Poète, plasticien. Web : anaelchadli.blogspot.com

Vertige horizontal

L’entame, je la fends en son milieu : nous n’avons encore jamais commencé. Je fends jusqu’à cette idée même, puis je me fends jusqu’à ce que, excédé, je me remette en marche. Je n’ai jamais marché, je m’en étonne. Des questions éclosent à perte de vue, qui n’appellent aucune réponse. Qui appellent pourtant.

Des questions pour faire surface, - pas pour creuser -, mais pour être davantage, plus aisément peut-être, en surface.

Rien en nous-mêmes qui ne creuse davantage, avec cette sorte d’évidence, que les pieds dans le sable, rugueux et tiède en surface, humide et froid à mesure, qui ne creuse davantage que la disponibilité de la surface, et moi, la surface. Ici et maintenant, martelé, mais ici et maintenant en rapport à pourquoi et comment. Ici, pourquoi, maintenant comment ?

Si possible, silence, possible. Empêché par interventions, interventions par adhérence, avec ce sens qui tourne court, la langue, une habitude à se mettre le monde à dos, dans la poche, poche pleine de mots, qui halète, allaitement continu de la langue à sucer ce qui vient, à s’accaparer, vorace et goulue. Pensée langue gloutonne.
,
Un souffle de vent. Pas même de vent. Présence du souffle.

Une brise de pensée, sèche et épicée, l’étonnement de la peau au contact de l’air. Tout est là, je répète, tout est là. M’éclipse à mesure, éclipse un autre rapport sans commune mesure. Là.

Présence de la peau, du grain de la peau, de son odeur, de la trace singulière que fais ton visage dans ce désert, une habitation.

Visages nomades, au loin, affleure une mer de sel. Aiguise la soif de sel au bord de l’oasis.
À l’aube, des restes de brindilles fument encore, les dernières pensées consumées durant cette nuit sans rêves,

le sable, empreint des songes que font nos gestes, entre deux marées jointes par nos murmures, le vent

proche, une épave, habitacle que nous avions cru bon tenir, - tient malgré nous – s’éloigne à mesure que l’immobilité grandit

Un vol de pensée, au ras de l’eau, fusées insensées

(cet oiseau que je suis du regard, fasciné, rasant l’eau à vive allure, sans jamais se mouiller)

La mer en songe, réalisée.
,
J’appelle,

je réponds des pierres d’une cité antique, englouties et ramenées à la mémoire par des pelles mécaniques, puis disposées au bord de l’eau - la mer, une flaque aussi bien – et méticuleusement numérotées.
Je réponds d’un poète ramassé sur un tas de bois sec éructant les mots en postillons, prétendant rendre vie par sa salive aux mots morts.

Je le crois sur parole.
Je réponds de la langue, pensée corrodée du muret de pierre qu’effleure ma tête touchant toute surface,

J’appelle,

Je réponds de l’asphalte, de la terre, du métal rouillé, acide, à mon corps, à ma langue, j’appelle à me taire à mesure que les mots affluent, à mesure que mon sang cogne à toute peau,

J’appelle la grâce infinie des adieux partagés, foudroyés et rendus en cet instant
Il y a la mémoire d’un monde hanté

que j’appelle à la surface, notre présence

que j’appelle à faire surface et rien d’autre, toute profondeur
* * * * * * * *
Nathalie Riera

Poétesse, revuiste. Site Web : lescarnetsdeucharis.hautetfort.com



Travail de tissage, dans lequel se jouent, en simultané, les apparitions, disparitions, répétitions. Entrecroisement des temps, l’actuel comme l’ancien, qui nous renvoient leurs rayons.
Route, rivière. Où l’or peut encore se fondre. Or excite. Or des douceurs. Donner chair à la chaleur. Cheminer, défiler, précéder. Chair du rayonnement, du réel qui ne cesse d’être dévoilement.
Poésie quand l’écriture célèbre la dimension, la mensuration, la circulation, la frontière.
Poésie dans son action d’une esthétique du réel, d’échapper à toute doléance, dans son action non pas de description mais d’exhalaison, de chuchotement, d’invocation.

Un bocal aux poissons rouges, un champ de tournesol… il ne s’agit pas de faire s’enchaîner des plans d’images, mais de quelle manière la poésie est production, au sens où cela implique retrait, révélation.
Pas de description, mais du rythme. Poème étincelle. Poème à papillotement.
La poésie ne coïncide jamais avec bavardage, elle ne rejoint jamais que le lieu même de ce qui fait son énigme, au sein de son éther.

Aube ouverture : la poésie coïncide avec jouissance.
Monochromie de la terre, de la page. Eclairage. Cônes rétiniens


Poésie qui fait tinter aux lèvres des notes en couleur chair et rose, à l’esprit et au corps des coloris de fruits et de fleurs. Adhérer à l’incarnat et au vivant. À l’instable.


Le frais des montagnes, le jardin du jour, tout ce qui peut suggérer les larges espaces où la Beauté nous fait avancer. Nous jouir.


Discrétion comme incolore.

Des mots dans l’encadrement d’une porte. Chaque jour un livre de poésie. Jour avec ses rocs et ses pics, qu’on aimerait or, air, palpiter avec lui à l’unisson. Elan, enlacement. Chaque jour verdure des mots. Chaque jour la langue que tu ébroues. Claquement.

En permanence dans l’air, par terre, à contre-jour, les mots, aux pas vifs.


Air frais sur la mémoire du même bleu que la mer. Chaque jour le large, mâts et cordages. La vie comme une eau qui s’effarouche irisée.

Bruit et bruissement de vivre, l’homme de tout son corps, avec tout ce qu’il a oublié et qui désormais lui est devenu secret.

Escapade Escarpement Œil et Terre Corde harmonique Sauter en hauteur.


Respirer la joie. Parce que tant de beautés qui dorment en arrière de soi. Parce que toute espérance se trouve dans une poignée de terre, s’accroche à l’arçon de la selle.
À travers champs dans la variation des herbes. Poésie parmi les lampes et les plantes.
Langue ample tremble.
* * * * * * * *
patrick hutchinson

Poète. Site Web : www.republique-des-lettres.fr/10239-patrick-hutchinson.php
STATION FRACTALE XXVIII

(Apocryphes et Postscripta)
I.

Vent d’automne, pluie fine

Sur le relief des années, du cœur

Le chant de Han Chan, Autumn Wind

A new-old Domna, new days, new ways
Et puisque Mon Cousin, Mon Colibri et sa grâce

nous accompagnent,

Nous reprendrons la route du vent, de la pluie Toi, qui a failli être

Pour de nouveaux rendez-vous avec le destin ma Blanche de Cazalis

à l’implacable rigueur

En mâchonnant le fenouil, la badiane

des bords de chemin,

Et en buvant l’absinthe de la route inverse

- Alors que le poème seul nous autorise,

nous guide et nous soutient,

Alors que des nouvelles de désordre

nous parviennent

des frontières de l’Empire

(Alors que moi, fonctionnaire infime, cramponné

aux devoirs d’un poste obscur,

Je sens presque partout l’imperceptible craquement,

je sais que la terre a tremblé)

Alors que de nouvelles lignes, pour de nouveaux partages

Dessinent des cartes encore insoupçonnées,

Vieux déjà, je reprendrai la route des cimes,

j’emprunterai le chemin des exclus,

des transfuges, pour l’improbable pari,

Puisque seule la poésie tient les fils du devenir en lige

et seule sait les démêler,

Le poème seul connaît le dessous des cartes, le registre

des changements

Et que la musique savante manque et manquera toujours

à notre désir
V
Aix, je veux à nouveau habiter l’errance du poème,

Le nomadisme des écritures, l’errance du désir

Dans la limpidité de l’air des jours de l’automne

Où les femmes n’auront jamais été aussi belles,

Romancières d’elles-mêmes, immortelles images,

- L’art et la technologie du Semblant

Leur permettant toujours mieux d’étendre

Leurs salutaires ravages -

Les couples aussi sont magnifiques et la géopolitique

est à réinventer

À réinventer ou à abolir

Tandis que les puissances centrales essaient de manoeuvrer

pour tirer leur épingle du jeu

Face au nouveau chaos où elles-mêmes se sont précipitées

Et que la valeur marchande trône seule, en vrai absolu,

dotée d’ubiquité, d’immortalité,

d’omniscience

Tandis que nous autres, nous languissons dans les rets

de cette sacro-sainte trinité :

nation, marché, État

Perpétuels prisonniers de cette forme-pouvoir

des classes politiques modernes

(Et la suite des servitudes et des marchandages).

Pendant ce temps dans le Soir court la cavale

court-vêtue de l’automne _

La toujours-jaillissante, adorablement-deçevante-

et-indécente,

Perpétuellement-effervescente-renaissante, jeune vague -

Et je ne sais pas jusqu'à quand va pouvoir perdurer

cette dynastie de fin de règne

- Moi, Simplicius Simplissimus, infime fonctionnaire

sur les Marches d’un fictif Empire ! -

Ni cette lente évolution des hanches des femmes

dans l’incroyable douceur,

la bénédiction de l’automne !

Où elles n’ont jamais été aussi belles (aussi nombreuses

à pouvoir l’être en tout cas)

Telles une rieuse déferlante - tiens, en ce moment même

à Beijing, aux Émirats ou ici même à

Aix-en-Provence

Où à nouveau elles évoluent avec dans leur démarche

toute la magie des planétes

Comme au temps d’Ajanta, de Bhartrihari -

Telles, par exemple, C. Deneuve remontant de la plage

dans Hôtel des Amériques,

Et telles qu’elles n’ont peut-être été qu’aux temps

de chute, d’instabilité, de transition

- Une époque d’eidolon, où effectivement n’importe quelle fille

que l’on croise dans la rue

Est désormais plus belle que toutes les stars de l’écran ! -

Aix, tu redeviens pour moi ce lieu virtuel, capitale occulte,

clandestine, à peine existante

Qui connaît depuis longtemps déjà le jeu démiurgique des

Puissances Depuis toujours notre lutte à nous n’aura été que pour

Entre Toulouse et Barcelone, Angevins la polyphonie, la complexification

et Saint Empire ! la compénétration, la multiplicité, l’enchevêtrement

Où la fiction du bonheur est toujours possible l’inextricable des pouvoirs.

À condition de se distancier un peu des bonheurs

de la fiction du pouvoir -

Les peuples heureux étant ceux qui n’ont guère d’Histoire,

mais se jouent en abîme

Et en sous-main du jeu mortifère des Puissants

Et défont les désirs de fiction par les fictions du désir Depuis toujours, nous étions

- raison de plus porteurs d’un autre rêve, contrebandiers

Pour retrouver en soi-même le point de retournement, d’une autre étoile !

Développer la dérive du poème à la place

du délire national-identitaire,

La réalité étant ce « cliché dont on n’échappe

que par la métaphore » Merci Edgar Morin

Ne convient-il pas de ré instituer ici même une culture savante

- mais savoureuse ! - de l’Hystérie,

cette passion de l’Un

Pour mieux contre-subvertir la perversion institutionnelle ?
Aix, tu es toujours pour moi ce cœur caché d’une utopie

encore et toujours à inventer,

Hapax d’une Europe à laquelle l’Histoire passerait les plats

pour une deuxième fois,

- Forme-utopie d’une identité complexe, hybride, multiple,

à arracher d’urgence à la déconfiture

des États -

Aix, ce soir, tu m’as comme un passé d’avance ! 
* * * * * * * *
patrice maltaverne

Poète, revuiste. Site Web : www.traction-brabant.blogspot.com/
Suffit d’éclairer une fleur

Cultivée en vasque

Au balcon des têtes coupées

Pour voir l’extrémité du monde

Au bout de son nez

La si longue-vue microscopique

Qui n’annihile pas les détails

De la pose d’une rose

Au sein de la crucifixion

Enfin gaie
Suffit de faire pousser la verdure

Sur les ordures

À tout bout de champ

Pour se dire

C’est de la poésie

Et au bout de la dixième leçon de maintien

Les nappes phréatiques débordent de nitrate

À la surface de la terre

Les aveugles s’ouvrent le crâne

En tombant du cinquième

Ils n’ont pas su comment
Pas trop tôt

Ne restent plus que quelques croix

Pour accompagner le crépuscule

Seule la poésie est toujours là

Comme un voleur qui glisse

Entre les âmes de cendre

Et ces trous qui parasitent

À l’infini nos pauvres héritages

Monomaniaques
Dans l’immédiat

On s’acoquine avec ce rien qui dure

Depuis des années

Pendant quelques minutes

Des gens gelés dans l’abribus attendent

Avant de décoller

De leur alvéole d’abeilles

Du muséum d’histoire naturelle

Ils s’en retournent à leurs petites affaires

Ces humains du vingt et unième siècle

Qu’aucun génie de la science n’oubliera d’exposer

Dans un futur muet

Au fond des jolis bacs de décantation

Pour handicapés de la mémoire
Attendez leur dis-je

Ne vous en faites pas

Moi aussi je suis du convoi

De l’alvéole

Je ressemble à l’un de ces faunes

Qui filent direct aux égouts

Vous savez

Le temps des statistiques

Se compte en secondes

De liberté que déchire

La colonne des moustiques

Mais la note qui domine

Est un silencieux

Appliqué sur les tempes

De ces non-exposés à une autre descente

Que celle des urnes noires
Alors pourquoi ne pas laisser les poèmes blafards

Se coller avec le vent de la voiture balai

À l’arrière du joli placard

Pour autistes ?

* * * * * * * *
cecile messana

Poétesse.
Mais comment faire autrement

Quand l’on ne sait pourquoi

Un jour elle s’empare de vous
« habiter le monde en poète » écrivit Hölderlin
Entrer en poésie comme en un lieu

Familier & dans le même temps

Absolument neuf, puissant, étrange
Se laisser surprendre par les cailloux

Blancs, les signes, les mots surgissant

Comme des balises de feu & de vent
Sentir avec acuité le moindre bruissement

Intérieur dont l’écho est celui du dehors

Qui offre son corps brut de silence ouvert
Ne plus savoir ni pourquoi ni comment

Seulement ne plus pouvoir faire autrement

Que voir, vivre & dire en un seul souffle
* * * * * * * *
laurent albarracin

Poète. Site web : www.netvibes.com/albarracin#Ce_que_je_fais_parfois
Trente-sixième sonnet
à Isabelle Dalbe
La fleur aujourd’hui ne fleurit plus mais reflue

Telle une vague invaginée, telle une plage

Se retirant indéfiniment en elle-même,

Résorbée en l’orbe de sa rétractation.
Elle s’abîme et s’obscurcit en son velours

Ne pouvant éclater qu’au plus sombre d’elle-même

Par occultation et creusement, cernée puis

Comme enluminée par le désert alentour.
Qu’est une fleur sinon un vase qui se boit ?

Qui se boit comme vase, les doigts au calice

De soi, la gueule ouverte et toute se versant.
C’est de la beauté ravalée et déglutie

Qu’une fleur, un hoquet hochant et empruntant

L’étroite trachée douce et vive de sa tige.
* * * * * * * *
antoine brea

Poète. Site web : antoinebrea.blogspot.com
La poésie

M’irrite

Expose mes chairs

Aux quatre vents

Attirant

Les moustiques
La poésie me

Croix

Ces mots qui se retournent

Comme une peau de

Calvaire
La poésie

Du sang

Fouetté

Battu en

Neige

Baquet d’eau sale

Jeté de très haut

Dans le tourbillon de

L’ennui
En poésie

Dormir des nuits de

Cercueil

Avancer à pas lents

Communiste

Les cheveux grands ouverts
La poésie m’en

Fous

Et je tremble à cheval

Sur le ventre du

Langage
Cette poésie qui

Aux dents rivées

Colore mes lèvres

De boue

Noire

Epouvante

Goudronne les êtres

Comme je les embrasse
La poésie

Ma bouche saigne

Pour faire monter les rêves

Où des tableaux pendus par

Des dizaines de tableaux qui

Un homme gris

Toujours le même

Gris

Liquidé

Répand sous ses

Cuisses

La matière brune

Du poème
* * * * * * * *
alexis pelletier

Poète.
Il me semble que nous vivons, aujourd’hui – mais à quand remonte cet aujourd’hui ?– une période de récession dans tous les domaines : l’écriture comme la liberté en pâtissent, l’ouverture au monde également, la condition des femmes, etc. La liste peut être prolongée longtemps et le poète d’y ajouter un raton laveur. Cette réalité-là serait sans doute à elle-même suffisante pour écrire. Mais ce n’est pas certain.

D’une part, la fin des années 1970 a vu naître une sorte de mise à l’écart progressif de l’écrit sous toutes ces formes. Cette mise à l’écart a été très insidieuse puisqu’elle a utilisé, notamment, les vieilles recettes de l’écriture. Segalen ou Kafka ont eu beau montré que le romanesque traditionnel n’avait plus beaucoup de sens dans notre monde, il est revenu en force, soit dans les livres mêmes, soit par les images. Et s’il semble que notre époque ait plus d’attachement aux romans de Françoise Sagan qu’à ceux Samuel Beckett, plus de complicité pour Desperate Housewives que pour les films de Robert Bresson, c’est sans doute parce que les vieux outils du romanesque, du miroir, de l’univocité factice du point de vue conviennent mieux à l’entreprise de décervelage qui est aujourd’hui à l’œuvre. Beaucoup de livres en somme qui paraissent aujourd’hui sont écrits d’hier et sont comme une sorte de symptôme bénin de la récession nommée plus haut. Écrire contre eux serait déjà un programme…

À ce sujet, un exemple me taraude. Que sont les principaux succès planétaires de l’écriture aujourd’hui. Je n’en sais fichtre rien. J’ai l’impression souvent d’entendre parler de romans policiers. Qui, par exemple, n’a pas entendu parler de la série Millenium ? Sans doute, une excellente suite policière. Mais lit-on réellement un roman policier ? Ou bien le consomme-t-on avec un plaisir certes réel ? Et le relit-on jamais ? On écrirait aujourd’hui pour se divertir, passer de bons moments ou pour divertir les autres, leur faire passer de bons moments, etc. Pourquoi pas ? Longue vie et bonheur, et pognon à tous ceux-là (pour Stieg Larsson, les héritiers sont comme ceux du Boléro de Ravel). J’ai tout de même l’impression que ces succès participent d’une consommation de l’écrit. Plus que d’une écriture. Pourquoi écrire aujourd’hui, alors ? La réponse n’a pas grand intérêt ? À quoi bon ? Pour dire merde à tout ça ? Et ça te mène où ?

D’autre part, il y a une pente narcissique dans l’écriture, qui me chiffonne. On écrirait pour mieux se connaître dans une sorte d’attitude qui renvoie soit à une injonction morale classique, soit à une espèce bâtarde de thérapie. Je me sens très éloigné de cela. Me connaître me semble une entreprise hasardeuse qui relève soit de la psychanalyse, soit d’une attitude un peu « religieuse » : celle de l’introspection, de l’examen de conscience, de la confession pour faire signe vers le titre de Saint Augustin et de Rousseau. Rilke, dit-on, ne voulait consulter Freud parce que ce dernier guérirait certes le poète de ses fantômes, mais aussi de ses anges.

En même temps, les lignes qui précèdent, à mesure que je les écris, quelque chose s’allume tout rouge et marmonne (est-ce la voix intérieure ?) : « Non mais ! Pour qui tu te prends ? ». Si à ton invitation, cher Laurent, j’essaye maintenant de dire pourquoi j’essaye d’écrire, je voudrais vraiment que personne n’aille croire que j’ai la prétention de dire autre chose que des banalités. Je ne vise aucune généralité. Au départ, je voulais même te dire, j’écris parce que je ne peux pas faire autrement.

J’écris parce que j’aime lire. J’écris parce que j’aime les mots que je lis avant même d’aimer les histoires. J’écris parce que j’entends dans les mots que j’emploie des histoires (l’histoire du sens) qui m’arrêtent et me font aller dans des directions complexes, contradictoires et fascinantes.

Je peux être retenu pendant plusieurs jours par n’importe quel mot et avoir le sentiment de creuser sur place ce mot. C’est souvent étonnant, parfois exténuant mais cela s’accompagne d’un grand plaisir. À chaque fois que j’écris, également, j’aime perdre pied et ne pas savoir dans quelle direction le mot suivant va me guider. Et de tout ce que je viens de te dire, j’ai l’impression que l’écriture qui parfois arrive à quelque chose dans ce que je fais, cela s’appelle un poème.

Les poèmes que j’écris vont, je crois, dans une direction qui est parfois narrative, parfois lyrique, parfois circonstanciée (je préfère cet adjectif au terme autobiographique). Ils me semblent participer des refus que j’ai nommés plus haut.

Ils voudraient aussi faire entrer le monde, l’accepter dans sa diversité, dans son horreur extrême et son extrême beauté (moins fréquente). C’est Dominique Fourcade qui a écrit (dans Le ciel pas d’angle, il me semble) qu’on est en « demeure d’épouser » tous les mots.

Le chef d’orchestre Celibidache pensait que la musique ne se compose, ni ne se joue pour chercher la beauté, que celle-ci est un moyen mais pas une fin. Il disait que derrière la beauté, il y a la vérité. Je suis, évidemment, totalement infoutu de dire ce que c’est que la vérité. Et si je commençais à le faire, je crois que je me ferai très peur et que j’arrêterai d’écrire. Mais en effet, il se peut que l’écriture n’ait pas grande chose à voir avec la beauté. Elle serait plus une affaire de rythme tout en faisant sourdre la capacité à se dérouter.

Et pour moi, elle est aussi liée à l’impression d’avoir peu de choses à dire, rien à raconter mais tous les mots à ma disposition.
Peu nombreuses je crois les images

Obsessionnelles par la répétition

Qu’elles instaurent

Un bord de mer des hirondelles sur un fil électrique

Un escalier ou un pastel d’enfance tous les deux

Recomposés dans la mémoire

Ou encore cette vieille idée de viscères

Ou de sang dans le corps même des mots

Et la chance aussi c’est que tu ne les entends pas

Et que la durée de notre amour

Vient de ce qu’il n’y a jamais d’accord parfait

Dans le désir c’est une vraie simplicité

Une vraie découverte aussi d’avoir pu l’écrire

Cela vient de la lecture des quatorze « chansons sans musique »

De Tomàs Segovia découvertes au hasard des librairies

Dans l’anthologie Cahier du nomade Poésie / Gallimard numéro 449

Et c’est déjà aussi un questionnement improbable aussi

Cherchant à savoir les images qui te viennent au corps

Quand tu fermes les yeux et fais l’effort de les convoquer

Mais ce doit être la même rareté le même silence

Presque et je sais la difficulté d’en prendre conscience

Je sais qu’il y en a peu de ces images

Que c’est très difficile à dire et qu’il y a un tremblement

Quand je t’aperçois de loin quand je te vois danser

Un tremblement celui de la surprise toujours renouvelée

Et qu’il faut que tu nommes tout cela mon baratin

Pour que continuent peut-être et le poème et l’amour

Avec la joie de l’habitude quand c’est les yeux fermés

La reprise des images familières de toi

La légèreté aussi et le lien avec l’espace

Qui fait tomber ma lourdeur celle dont

Je voudrais tant me déprendre un peu

Comme la déprise est la marque ou la continuité

Dans l’amour du désir sa chance d’être sans fin

Ce que je poursuis dans la quête de ton corps

Par les mots c’est-à-dire pour moi tout

Ce qui fait le monde je ne sais pas le nommer

Sans eux ni nommer ton corps ou le mien

Dans l’ignorance qu’ils ont respectivement

D’eux-mêmes et qui fait qu’ils se désirent

Une question d’élégance en somme dans le rapport

Aux choses à moins que ce ne soit aux mots

Je n’ai jamais su vraiment la différence

Et ce discours qui renvoie au langage

Bâti sur une absence sur une perte

Avec la question du désir qui voudrait

Le demeurer c’est une histoire ancienne

Et c’est une extrême étrangeté

Qui gagne vers le silence

Qui me dirige en lui et fait surgir le vide

Je parle uniquement du mien

Je parle aussi d’une guirlande pour toi

Même si tu ne t’en soucies pas

Même si cela se bouscule au moment où

Ça commence sans la moindre idée d’une voie

D’un chemin de quelque chose

Et avec une histoire d’érotisme à jamais décalé

Je ne suis pas le corps que tu désires même

Quand tu désires le mien et l’inverse

Nous ne sommes jamais pour l’autre celle

Ou celui que nous sommes et nous nous absentons

Nous sommes absents au monde ou du monde

Ça ne veut pas dire grand-chose et ça sent

Son adolescence il faut être extrêmement prudent

Avec cela d’autant que quelque part résonne

Un lied de Mahler et sans doute pour toi

Je voudrais dans le poème la voix de Kathleen Ferrier

Et c’est une autre histoire parce qu’à nommer cela

Voici venir un carrefour de mots et tout son cortège d’errance

Des poèmes de l’ancien temps Bonnefoy Delaveau

Et cet incroyable petit livre écrit par Ian Jack

Que les éditions Allia ont eu la bonne idée de publier

En 2006 la folie des références et celle de l’effacement

Et tu sais bien que de ce côté c’est presque toujours

Une comédie je crois même que c’est

Celle de l’absence parce que dis-moi

Qui les partage ces références ou qui

Les partageant ne rajoute pas les siennes

Et partant celles qui n’y sont pas

C’est ainsi que le désir persiste

Je te l’ai dit à ne pouvoir jamais s’ajuster

C’est-à-dire à n’être pas vraiment réel

Et tu sais que si ce mot revient c’est en même temps

À chaque fois un tremblement parce que peut-être

Ça n’existe pas ou plutôt quand ça existe pour nous

Par exemple quand nous voyons danser

Yukiko Nakamura le 28 juin 2009

Pli – comme il reste encore quelque chose

Avec parfois la sarabande de la première suite de Bach

Pour violoncelle ce n’est rien ce mot réel

Devant ce qui vient de la terre comme un chant

D’outre monde peut-être et totalement ancré

Ici et maintenant les vieux réflexes de pensée

Je ne sais plus qui j’entends dans le poème

Bonne nuit mon cœur même si pas grande chose
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loyan

Poète, éditeur (Aldébaran) photographe. Site web : www.loyan.fr
La poésie est une énergie transcrite par courants. L’un voit poétiquement les manifestations de la vie, c’est une orientation de l’être, sans égards particuliers de culture, références, livres. Mon grand-père, agriculteur venu d’une famille de bergers de la vallée d’Aspe, était poète par sa façon de voir et dire ce qui l’environnait, par son goût des mots (un seul livre à la ferme : le dictionnaire, et la bible, sans doute), par sa malice à attribuer à chaque vache du mince troupeau la psychologie d’un de ses six enfants et à les nommer en fonction – les bovins, pas ma mère, ni mes oncles et tantes. L’autre cherche à écrire poétiquement. C’est une tension pas un don. Dans ce travail, la vitre entre réel et pensées doit devenir évidente et fine comme une lame, réunissant les deux faces d’une même lumière encore inexprimée. L’analogie est la vitre, souvent, mais pas seulement. Le rythme, l’inventivité, la sincérité, la vision juste aboutissent à un éclat de verre ou à un miroir sans tain, selon. Pourquoi s’atteler à une telle tâche et vouloir polir une pierre jusqu’à en faire un reflet ? La réponse n’est pas généralisable, elle se cherche dans les éclats lapidaires laissés sur un chantier à ciel ouvert. Comment parvenir à une telle surface qui donne à vivre, réaliser, ressentir, la profondeur égale du réel et des pensées ? Chaque poète se voit chercheur d’une pierre philosophale qui serait sa langue et celle d’un presque universel. Il concasse sans certitude. Mais il œuvre par la suture de mots qui véhiculent plus que leurs lettres ou leur sens premier : une énergie, perçue et restituée dans un essai jamais reproductible. Une voix, une vision et une langue égale la possibilité d’un poète et du poème qui en sortira. Monde de possibles à sans cesse reformuler pour qu’il devienne mieux habitable.
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