I. Le poème au cœur de l’éducation





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CHAPITRE 4

Se faire passeur de poèmes »
Un enfant ne grandit bien que s'il est bien nourri. Cependant, il est une nourriture dont on ne se soucie malheureusement pas assez, parce que sa carence ne produit ses effets qu'à long terme : celle qui affermit la conscience, tout en garantissant sa souplesse et son dynamisme. Cette nourriture-là, on la trouve sous bien des formes artistiques, certes, mais tout particulièrement à l'état pur et doté de son principe actif maximum dans la poésie.

C'est pourquoi je propose de donner des poèmes aux enfants, dès le berceau, de vrais poèmes insolites, imprévus, mystérieux, brusques comme un coup de vent ou lents comme une rumeur de fontaine, longs, courts, gais, doux, coléreux ou graves, qu'importe pourvu qu'ils titillent, dérangent ou juste étonnent. Car la première vertu de la conscience, c'est la capacité d'étonnement et la poésie. Notre conscience a besoin de cette électricité pour mieux nous éclairer.

I. Le poème au cœur de l’éducation
Il faut faire entendre la poésie pour ce qu'elle est, sans l'édulcorer, sans choisir ce qui serait, au nom d'un a priori prudent, « admissible ». Mettre en avant sa radicalité, en tenant non comme des obstacles mais comme des valeurs propres son opacité, sa densité et son intensité.

Il est essentiel alors de substituer aux stéréotypes de la récitation et de l'explication de textes des activités multiples et coexistantes autour de la lecture, de l'oralisation et de l'écriture de poèmes, en alliant toujours appropriation individuelle et partage collectif.

Il est donc important de considérer la poésie dans la classe, non pas seulement comme un lieu de savoirs culturels, mais avant tout comme un lieu d'éducation, d'éducation de la conscience, du rapport à l'autre, de la place de soi dans la société... Si l'on ne considère pas la poésie comme un facteur premier, avec les autres arts, de l'ouverture de la conscience, on ne fera jamais ce qu'il faut dans les classes : se permettre de prendre du temps, inscrire la poésie dans les activités normales et régulières de la classe, en étant convaincu que le poème est quelque chose dont on ne peut pas se passer pour soi, et par conséquent pour l'enfant. Que la poésie soit un argument de vie et de pensée.

Il convient donc que les enseignants lisent d'abord de la poésie pour eux-mêmes de façon libre, autonome, insoucieuse même, afin d'avoir accès à cette émotion fondatrice qu'elle procure, à côté d'autres arts. Cette fréquentation curieuse, régulière, généreuse de la poésie permet de ressentir un bien-être en poésie. Car enfin, tout geste pédagogique, de médiation, ne doit-il pas émaner de cette première expérience personnelle?

Je propose que l'on construise la pédagogie de la poésie en considérant qu'elle est le cœur du chantier de l'enseignement ; qu'à travers elle, on touche évidemment tout ce qui concerne les représentations du monde, les compréhensions diverses que l'on a de son environnement et de l'autre, aux intuitions littéraires ou aux souffles scientifiques. On touche à la langue, et à toutes les manifestations de la langue, des plus académiques aux plus improbables... Autant de gestes intellectuels que l'expérience du poème apporte de manière privilégiée.

Je suis intimement persuadé que la poésie est cruciale pour le développement de l'enfant. Elle fonde une part centrale de l'intelligence : cette intelligence du monde qui mobilise les compréhensions complexes du réel, par l'analogie, la métaphore, l'intuition, la sensation fine, l'intériorisation du regard. Même un enfant peut sentir dans un poème comment, tout d'un coup, on capte sa réalité, sa vie de tous les jours, son chemin personnel, au sein du destin collectif.
2. L'école qui s'ouvre a la poésie
Si beaucoup de pratiques restent attachées aux canons étroits de la récitation et de l'explication de textes, de nombreuses évolutions ont vu le jour dans les classes. Depuis les années 1970 et l'action de quelques pionniers en la matière comme Alain Bosquet, Pierre Emmanuel, Georges Jean, Christian Da Silva, Paul Vincensini, Jacques Charpentreau, le corpus de textes proposé aux élèves s'est élargi aux poètes contemporains ; des rencontres en classe avec les poètes se sont multipliées, de nouvelles pratiques inventives autour de l'écriture sont apparues. Signe qu'une autre pédagogie est possible.

Dans bien des articles, lors de nombreuses conférences, j'ai tenté d'accompagner et de stimuler cette nouvelle prise en considération de la poésie dans l'éducation. Ainsi, je développais ma réflexion dans un article pour L'Auvergne laïque, en 2007 :
« "Poésie, la vie future à l'intérieur de l'homme requalifié." Si, comme je le fais moi-même, on accorde quelque crédit à ce vœu de René Char, on ne peut qu'admettre la dimension fondatrice de la poésie dans l'éducation d'un enfant, dont on voudrait qu'il devienne un citoyen soucieux de préserver en lui et autour de lui une humanité toujours menacée, un adulte ouvert, prêt pour l'avenir mais intransigeant face à tout ce qui diminue l'homme. Oui, la poésie, qui depuis ses débuts accompagne. l'aventure humaine, est d'abord l'effort de la conscience avide de saisir la réalité dans son heureuse complexité. Chant, éloge, révolte, cri ou murmure, elle dit du monde et en révèle ce que nos lois, nos normes et nos codes nous en cachent, réfutant les définitions restrictives, reformulant sans cesse les questions existentielles qui sont notre lot commun. En cela, elle est, au rebours d'une conception molle et rassurante qui en fait un agréable ornement de l'âme, une vivante école de la conscience, éduquant en nous le « muscle de l'attention » atrophié par l'omnipotence du grand barnum audiovisuel et du divertissement totalitaire.

Lire chaque jour, le plus simplement et le plus souvent possible, des poèmes aux enfants, c'est cultiver leur capacité d'étonnement, c'est légitimer et valoriser un questionnement curieux du monde, c'est rendre désirable l'inconnu, passionnants le partage des points de vue sur la vie et leurs constantes métamorphoses dans le temps et l'espace. La poésie est de tous les arts celui qui répond à ces enjeux de la façon la plus aisée pour les pédagogues : les poèmes, brefs, intenses, si divers, si nombreux et si facilement disponibles, ne demandent qu'une médiation discrète. Aux adultes, parents et enseignants, de créer les occasions de rencontres régulières entre le poème et l'enfant, en lisant quelques vers, en offrant des livres. Ce sera aussi répondre à un autre enjeu crucial : rendre familière à l'oreille des enfants la langue inouïe, surprenante, imprévue et insoumise des poètes ; c'est leur rendre peu à peu le privilège d'être à l'aise et en confiance avec une langue littéraire et savante, dont généralement leur environnement les prive. Si nous réussissons à ce que tout un chacun se sente "autorisé" à accéder au langage subtil et profond qu'inventent les poètes, ce sera beaucoup. Car s'éprouver capable du poème, c'est se sentir grandi. »
La poésie, c'est ce qui ne nécessite pas
d'être compris, mois qui exige une révolte de l'oreille. »

Louis ARAGON
L'enjeu est de taille. Il a à voir avec l'épanouissement de l'individu, mais aussi celui de la démocratie. La poésie mérite donc tous les efforts de remise en question de l'institution scolaire et de la pratique de chaque enseignant, de la maternelle à l'université.



Jean-Pierre Siméon/ La vitamine P/ Rue du monde 2012 / partie 2 chapitre 4  Page /

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