Michel bousseyroux





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Michel BOUSSEYROUX



Le parlêtre et le pantalon
Lorsque j’ai choisi ce titre, j’avais en tête le premier poème futuriste de Vladimir Maïakovski, Le nuage en pantalon1, ainsi que le texte de Samuel Beckett, Le Monde et le pantalon2, sur la peinture des frères Bram et Geer van Velde. M’en revenait surtout cette boutade que Beckett y a mise en exergue. Un client dit à son tailleur : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois. Et le tailleur de lui répondre : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon.

Le pantalon d’Estragon



Faire un pantalon, se le faire faire, du temps où les gens allaient encore chez leur tailleur, ça pouvait en prendre du temps, bien plus que pour faire le monde. Ah ! le monde n’est plus ce qu’il était ! Avec le prêt à porter, pour qu’il tombe bien, une retoucheuse suffit, quand ce n’est pas qu’il tombe mal et soit troué qui importe. Mais ce qui intéresse Beckett ce n’est pas qu’il tombe « bien » ou « mal ». C’est qu’il tombe. Pas en taille basse. Par terre. Qu’il tombe complètement.
À la fin de En attendant Godot3, il y a un moment où Estragon enlève, pour se pendre, la corde qui maintient son pantalon et où celui-ci, beaucoup trop large, tombe sur ses chevilles. Quand la pièce fut montée pour la première fois par Roger Blin en 1953 au théâtre de Babylone, l’acteur qui jouait Estragon, Pierre Latour, ne fit qu’en esquisser timidement la perte. Quelqu’un dans la salle s’esclaffa. Latour, furieux, dit en sortant de scène à Blin qui jouait Pozzo : « je ne perdrai pas mon pantalon ! » Beckett l’apprenant, écrivit le 9 janvier 53 à Blin4 : « Il y a une chose qui me chiffonne, c’est le froc d’Estragon. J’ai demandé à Suzanne [la costumière] s’il tombe bien. Elle me dit qu’il le retient à mi-chemin. Il ne le faut absolument pas, c’est on ne peut plus hors de situation. Il n’a vraiment pas la tête à ça à ce moment-là, il ne se rend même pas compte qu’il est tombé. Quant aux rires qui pourraient saluer la chute complète, au grand dam de ce touchant tableau final, il n’y a absolument rien à y objecter, ils seraient du même ordre que les précédents. L’esprit de la pièce, dans la mesure où elle en a, c’est que rien n’est plus grotesque que le tragique, et il faut l’exprimer jusqu’à la fin, et surtout à la fin. J’ai un tas d’autres raisons pour vouloir que ce jeu de scène ne soit pas escamoté, mais je vous en fait grâce. Soyez seulement assez gentil de le rétablir comme c’est indiqué dans le texte, et comme nous l’avions toujours prévu au cours des répétitions, et que le pantalon tombe complètement, autour des chevilles. Ça doit vous sembler stupide, mais pour moi c’est capital. » Latour dut donc se résoudre à perdre son pantalon, mais il y mit une condition : qu’il puisse porter une chemise plus longue ! L’effet en fut inattendu : c’est un des seuls moments de la pièce où personne ne rit.
On sait que le mot pantalon vient de la commedia dell’arte où Pantalon, le riche vénitien de rouge vêtu, incarne le symbole phallique du pouvoir et de sa chute. Perdre son pantalon c’est, dans la tête de Pierre Latour, perdre tout pouvoir. C’est se sentir aussi dépouillé de tout que l’est, entièrement nu, son pantalon et son slip tombés à ses pieds, Jean Rustin sur cet Autoportrait de 1988 qui, quand on le regarde dans son entier, est absolument bouleversant et à la limite du soutenable et dont j’ai préféré pour l’affiche ne montrer minimalistement que le bas.
Du parlêtre au par lettres
Le parlêtre est nœud de la parlote avec le corps et le réel, nœud qu’impose l’existence de ce qui, au point-triple de la structure, s’être-angle. « Nous sommes des ̏parlêtres̋  », dit Lacan à la Columbia University en 1975, « « mot qu’il y a avantage à substituer à l’inconscient, d’équivoquer sur la parlote, d’une part, et sur le fait que c’est du langage que nous tenons cette folie qu’il y a de l’être.5 » Si nous ne parlions pas, il n’y aurait pas le mot être. Nous ne sommes que parlêtres, nous n’accédons à l’être que par la parole, « ce qui est vraiment le comble du comble de la futilité », dit Lacan dans R.S.I. le 17 décembre 1974.
Ce comble de la réduction ontologique, Lacan va l’opérer dans Encore. Voulant rompre avec tout ce qui s’est articulé de l’être dans la philosophie, il le réduit à « la section du prédicat » dans la proposition attributive (la phrase nominale, comme on dit à l’école), laquelle depuis Aristote s’écrit S est P. Si S, c’est l’homme, ou Socrate, on pourra dire l’homme est ou Socrate est, tout court, mais son être ne sera qu’à l’S est ! L’être n’est qu’un pur auxiliaire, copule entre le sujet et le prédicat qu’incorpore la fonction propositionnelle f(x). De sorte que l’être n’est jamais que la « cassure de l’être sexué » qu’exprime la fonction Φx des formules de la sexuation, en tant que cette fonction articule le rapport du parlêtre à la jouissance sous le mode de s’ y inscrire tout ou de s’y inscrire pastout. Dès lors, le parlêtre est réductible, dans son rapport au réel de la jouissance, au par lettres d’une pure écriture logique.
La première fois que l’on trouve dans la bouche de Lacan ce vocable qui condense être et parler c’est dans sa conférence de presse du 29 octobre 1974 à Rome, publiée sous le titre « Le triomphe de la religion » : « Le parlêtre est une façon d’exprimer l’inconscient. Le fait tout à fait imprévu et totalement inexplicable, que l’homme est un animal parlant, savoir ce que c’est, avec quoi se fabrique cette activité de la parole – voilà ce sur quoi j’essaie de donner quelques lumières dans ce que je vais leur raconter à ce Congrès.6» Il s’agit du Congrès de l’Ecole freudienne de Paris où Lacan a lu le texte intitulé « La troisième ». On peut dire que ce texte, ainsi intitulé parce que c’était la troisième fois qu’il discourait à Rome, inaugure le troisième Lacan, le Lacan borroméen qu’on peut aussi appeler le Lacan baroque qui, à la fin d’Encore, succède aux deux classicismes lacaniens dont parle Jean-Claude Milner. Car baroque est la nouvelle définition de cet inconscient dont le parlêtre est l’expression : « l’inconscient c’est que l’être, en parlant, jouisse et ne veuille rien en savoir du tout. 7» Le baroque c’est que le parlêtre, de se nouer, fasse « couiner » la jouissance. Là où ça parle, ça couine. Là où ça parlest ( 3ème personne du présent de parlêtre), dit Lacan dans « La troisième », ça ronronne, le ronron étant la jouissance du chat, qui en anglais veut dire bavardage. Comme le chat qui ronronne est ce mystère d’un corps qui se jouit tout seul, le parlêtre c’est « le mystère du corps parlant » en tant que de parler il se jouit. Lacan badine là-dessus et condense la 1ère personne du présent du verbe être avec celle du verbe jouir pour dire que l’inconscient se jouit en tant qu’il rejette le donc du cogito qui dit « je souis » (condensé de je suis et je jouis). De sorte que c’est à Descartes, à son « je pense, donc je suis », que l’inconscient lacanien, que le parlêtre fait, pour ainsi dire… baisser son pantalon !

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