Discours sur le colonialisme





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SQ1 L.A n°5 : Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950

Publié en 1950, c'est-à-dire au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pendant celle de Corée et peu avant celle d'Algérie, le pamphlet d'Aimé Césaire est non seulement l'un des plus grands textes fondateurs de l'anticolonialisme mais aussi un violent réquisitoire contre le capitalisme et la bourgeoisie européenne. L'auteur du Cahier d'un retour au pays natal, à l'époque député membre du Parti communiste, y dénonce avec force la barbarie de cette bourgeoisie occidentale décadente qui trouva un exutoire en colonisant les pays du tiers-monde au nom d'une "civilisation" soi-disant supérieure, soumettant les peuples à l'oppression et à la haine, à la violence et à la destruction, à l'exploitation et au pillage, au racisme et au fascisme. Avec ce vibrant acte d'accusation aujourd'hui entré dans l'Histoire, le fondateur du mouvement littéraire de la Négritude fait le procès implacable, toujours actuel, d'une Europe "indéfendable". À ceux qui sont aujourd'hui encore tentés de comptabiliser les aspects "positifs" de la colonisation, son pamphlet sonne comme un rappel. (source : site de la BNF : gallica)

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.(...)

Le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement indéfendable.

Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges.

On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.

Donc que leurs maîtres sont faibles.

Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi1 d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.

Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation2, ni entreprise philanthropique3, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher4 aux conséquences, que le geste décisif est ici de5 l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes6.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc7), ne protestent d’être les fourriers8 d’un ordre supérieur ; qu’ils tuent ; qu’ils pillent ; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs9 sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme9 = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine.

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé – et qu’en France on accepte –, une fillette violée – et qu’en France on accepte –, un Malgache supplicié – et qu’en France on accepte –, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance10 étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Notes :

  1. être la dupe de bonne foi : se faire berner, tromper en affichant sa bonne foi.

  2. évangélisation : christianisation.

  3. entreprise philanthropique : entreprise généreuse qui souhaite le bien des hommes par amour de l'humanité.

  1. broncher : protester, bouger, ciller.

  2. le geste décisif est ici de : le geste décisif tient de, s'apparente à.

  3. économies antagonistes : économies concurrentes.

  4. ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc) : allusions aux conquistadors et à leurs découvertes du Nouveau Monde (et de la Chine par Marco Polo) à la Renaissance.

  5. les fourriers : au sens figuré, personne qui prépare l'arrivée de quelqu'un, qui facilite ses entreprises illicites.

  6. paganisme : croyances religieuses de ceux qui ne sont ni chrétiens ni juifs (ici en l’occurrence des peuples amérindiens).

  7. jactance : suffisance, vantardise, pédanterie.


Séance n°7 : L.A. n°5 : Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, extraits, 1950
I/ Questions de préparation
1. Expliquez pourquoi on peut dire qu’Aimé Césaire adopte un registre polémique : relevez au moins 3 indices.
2. Quelle est la place dans le texte de la thèse défendue par l’auteur ? Relevez-la et reformulez-la.
3. Quels sont les adversaires ciblés par A. Césaire dans ce discours ?Justifiez.
4. Relevez les différents types d’argument employés par A. Césaire
5. Qu’est-ce qui donne dans ce passage une certaine force de persuasion et une certaine éloquence à son discours ? Relevez des indices du texte.
6. Relevez les exemples employés par l’auteur pour asseoir et illustrer son argumentation :

Quel procédé permet de les mettre en relief dans le discours d’A. Césaire ?
7. Combien y a-t-il de phrase(s) dans le texte ? Quel effet est produit à la lecture ?
II/ Recherchez :

1/ Les deux axes du commentaire

2/ La problématique
Pour vendredi 07/11 : Entraînement au commentaire :
III/ Bâtir le plan détaillé (non rédigé) du commentaire
IV/ Rédiger l’introduction et la conclusion

Séance n°7 : correction des questions de préparation de la L.A. n°5  :

Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire,1950.
 Questions :


  1. Genre littéraire  forme de discours.

 Réponses acceptées : discours, essai, pamphlet, réquisitoire. Le genre du discours suppose une organisation rationnelle en arguments qui suivent la trame du développement, liés aux événements historiques auxquels il se réfère (ici l’époque coloniale en 1950).

 Justifications acceptées :

  • citation du paratexte : titre de l’œuvre explicite : Discours sur le colonialisme.

  • Forme de discours argumentative : citer thèse ou arguments / exemples du texte / connecteurs qui manifestent la présence de l’argumentation, emploi de la P1 qui montre l’implication personnelle du locuteur dans son discours, présent de vérité générale qui domine l’ensemble de l’extrait.

  • Analyse de la phrase (ligne 15) : « Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation » ou des questions que se pose l’auteur : « Colonisation et civilisation ? » (l.19), « qu’est-ce qu’en son principe la colonisation ? » (l.27) : l’auteur interroge le rapport entre colonisation et civilisation puis développe une réponse argumentée à ces questions.




  1. Justifications possibles de la tonalité polémique du texte :

    • L’auteur engage d’emblée un débat sur le lien (pour lui inexistant) entre colonisation et civilisation sur un ton offensif : il vise et attaque sans détours ses adversaires : « l’Europe »(l.1) qu’il juge « indéfendable » quant à son rôle joué dans la colonisation, « les colonialistes » (l.12) qualifiés de « maîtres » (l.13), ; enfin à la fin du texte l’auteur s’attaque à l’institution chrétienne et au « pédantisme chrétien »(l.31) : aux « baveurs », les évangélisateurs et détenteurs du pouvoir religieux qui ont soutenu la colonisation : tous ces termes modalisateurs constituent autant de jugements moraux de la part de l’auteur qui condamne explicitement et violemment ses adversaires : les acteurs et partisans du colonialisme en Europe.

    • Il s’attaque aussi à déconstruire un cliché, une idée communément admise qui a servi selon lui à justifier le colonialisme et ses crimes : cliché qu’il résume par l’équation « christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie »(l33). Toute sa démonstration aboutit à la récusation de ces principes pour lui à l’origine « d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes »(l.55-56) sont les peuples colonisés.

    • Ses propos sont violents et prennent parfois un tour véhément, ainsi que la forme d’invectives (paroles violentes proférées contre quelqu’un) : « leurs « maîtres » mentent »(l.13) : le locuteur accuse les colonialistes de menteurs et par l’emploi même des guillemets, il met en doute leur domination sur les colonisés ; il accuse l’Europe impériale d’être à l’origine d’une « hypocrisie collective » (l.21) – celle de faire croire que la colonisation est une « entreprise philanthropique » (l.30) -- entretenue en permanence par ses représentants et ses institutions officielles.

    • La tonalité polémique du texte se traduit également par un style emphatique qui accumule les procédés d’amplification syntaxiques et stylistiques : la phrase très longue (l.28 à 42) est construite sur des parallélismes de construction syntaxique (répétition de « ni (…) ni (…) », de la conjonction de subordination « que » ), et son unité sémantique repose sur des métaphores accumulées dans un procédé d’énumération : ces images comparent successivement l’attitude des colonisateurs et des colonialistes à « l’aventurier », au « pirate » à « l’épicier (…) l’armateur », au « chercheur d’or », au « marchand », à un « appétit » et « (…) à la « force » -- métaphores auxquelles s’ajoute une personnification diabolique de la « civilisation » à « l’ombre (…) maléfique ». Toutes ces figures de style emphatiques comportent une connotation péjorative et réduisent l’attitude des colonialistes à celle de barbares, de brigands cupides attirés par l’appât du gain offert potentiellement par les pays colonisés. La phrase au rythme quaternaire des lignes 9 à 10 « On peut tuer (…), torturer (…), emprisonner (…) sévir (…) » renforce la tonalité polémique du texte en accusant explicitement les pays colonialistes de criminels tyranniques. Donc, aucune nuance ou modération dans le propos de l’auteur, ce passage tient d’ailleurs plus du pamphlet ou du réquisitoire plutôt que du simple discours argumentatif.


3. Thèse : au début : l. 1 à 2 : « le grave est que l’Europe est moralement, spirituellement indéfendable ». Interrogeant la notion de « civilisation », A. Césaire fait le procès de l’attitude décadente de l’Occident en ce qui concerne son rôle et son appréhension du principe de la colonisation : le colonialisme est pour lui injustifiable et indéfendable sur le plan moral et spirituel.


  1. Cibles d’Aimé Césaire : tous les acteurs et partisans du colonialisme en « Europe » : (l1) à « Madagascar », aux « Antilles » / « Afrique Noire »: la France et l’Angleterre, la Belgique et le Portugal (ces réponses n’étaient pas attendues mais permettent de mieux comprendre le texte). Plus que les acteurs de la colonisation  référence aux grands conquistadors du Nouveau Monde et de la Chine (« Marco Polo »): « Cortez » (Mexique), « Pizarre » (Pérou) c’est « l’ordre supérieur », le christianisme et ses représentants religieux : « l’ordre supérieur » = l’institution religieuse qu’il juge responsable des « abominables conséquences colonialistes et racistes ». L’impérialisme économique effréné de l’Europe évoqué à la ligne 40 (à citer) est aussi le grand coupable dans ce crime organisé qu’est pour lui la colonisation.


L.A. n°5 : Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950
Introduction:
Aimé Césaire est considéré comme un auteur contemporain engagé contre la colonisation et l’un des écrivains de la Négritude : il écrivit et publia le Discours sur le colonialisme en 1950, sorte de pamphlet dans lequel il condamne les acteurs et les partisans du colonialisme alors que déjà des voix s’étaient élevées dans des pays colonisés (comme l’Inde et l’Indochine) se soulevant contre l’impérialisme des pays européens. Comment cette voix puissamment anticoloniale s’élève dans cet extrait ? Etudions tout d’abord l’argumentaire déployé par l’auteur qui fait le procès de l’attitude de l’Europe quant à son rôle moral dans la colonisation, et analysons ensuite sa dimension polémique qui fait aussi la force de ce discours.
I/ L‘argumentaire d’Aimé Césaire : un texte en forme de réquisitoire
A/ Le genre du discours ?
B/ La thèse et les arguments déployés
C/ Les cibles de ses attaques




II/ La tonalité polémique du texte
A/ Un débat engagé sur la colonisation
B/ Des propoos violents, un sentiment de révolte
C/ Le style emphatique
Conclusion:
Ainsi ce texte présente s’inscrit bien à la fois réquisitoire rigoureux dans sa construction, et comme un discours polémique contre le colonialisme  : véritable acte d’accusation, ce réquisitoire contre l’attitude immorale et condamnable de l ‘Europe colonialiste et bourgeoise constitue aussi bien une attaque virulente et catégorique contre les colonialistes ciblés par l’auteur qu’ une démonstration visant à déconstruire des clichés dangereux, malhonnêtes et racistes portés par toute la civilisation chrétienne occidentale en 1950. Enfin le ton et les propos virulents comme le style emphatique de l’ensemble du discours contribuent aussi à accentuer la visée polémique du propos d’Aimé Césaire, chantre de la Négritude.

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