Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005)





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Existe-t-il une méthode spécifique à la « socio-anthropologie » ? Le cas des entretiens de longue durée

Note critique pour BMS, rubrique « Recherches en cours » (version février 2005)

Par Salvador JUAN

(Centre Maurice Halbwachs, Université de Caen)

De plus en plus de textes revendiquent explicitement1 ou implicitement2 l’appartenance à ce qui ressemble plus à une sensibilité ou à une approche qu’à une véritable discipline originale ayant un champ propre au sein des SSH. C’est la volonté d’étudier les « mondes de la modernité » sans renoncer au regard et à la mémoire de l’anthropologie, en insistant surtout sur ce que le symbolique offre d’irremplaçable en matière de connaissance, qui caractérisent les auteurs tennant à former un nouveau paradigme ou qui se laissent complaisamment classer sur ce mode.

On a choisi, pour cette note critique, de traiter surtout des textes d’auteurs abordant la méthode et ayant réalisé des travaux de recherche avec un protocole empirique même si certaines références et quelques courts développements aborderont des propos plus spéculatifs et théoriques ou conceptuels. D’ailleurs, il nous faut commencer par quelques mots de cadrage visant à délimiter ce dont on parle.

On ne peut pas évoquer sérieusement une éventuelle méthode sans la situer dans ce qui pourrait se nommer un habitat théorique, ce que les philosophes appellent une épistémé. Dans son Anthropologie du point de vue pragmatique, à la fin de la préface à la première édition de cet ouvrage (1798), Kant avance quelques considérations de méthode pour l’anthropologie. Outre les voyages et les récits de voyage, il évoque en tout premier lieu l’observation dont il convient de se prémunir des risques : comportement non naturel et dissimulation tant d’autrui que de soi-même dans le cas de l’auto-observation. Par ailleurs, il considère qu’il « n’y a pas, à la vérité, de sources pour l’anthropologie mais seulement des moyens de secours : l’Histoire, les biographies, même le théâtre et les romans ». Comme on le voit, l’observation est, d’emblée, au cœur de la démarche anthropologique, qu’elle soit directe ou indirecte (récits de voyages, récits historiques ou biographiques et fiction écrite3). Comment les chercheurs actuels ont-ils prolongé et systématisé le précurseur philosophe ? Comment se libèrent-ils aujourd’hui des contraintes de l’immersion que les ethnologues connaissaient si bien ? Dans les sociétés réunissant moins des identités culturelles dans un espace cohérents, les protocoles associés à l’observation par immersion –  la principale méthode anthropologique – sont devenues presque toujours inapplicables en toute rigueur, d’où le recours à des adaptations telles que l’observation intermittente ou l’entretien approfondi de longue durée, techniques qui se confondent de plus en plus.

C’est en distinguant ceux qui revendiquent cette identité de chercheur et ceux qui s’y inscrivent plus discrètement ou partiellement que nous allons tenter de répondre à cette question en privilégiant l’aspect méthodologique de travaux relativement récents. On verra, chemin faisant, que le terme désigne finalement une fusion des deux disciplines encore distinctes tant que l’évolutionnisme domine les sciences socio-humaines et sépare les primitifs des civilisés.

1. La « socio-anthropologie » assumée et sa méthode : les militants de la cause
Parmi les militants de la cause SA, si on nous permet ce terme un peu simplificateur, il faut distinguer ceux qui cherchent une fusion des disciplines et ceux qui revendiquent une double identité.



    1. Le mot et la cause SA : à la recherche du syncrétisme


Sans le moindre doute, c’est à Pierre Bouvier, dans différents textes et depuis longtemps4, que revient le mérite de porter le plus haut et le plus fort l’étendard de la socio-anthropologie. Analysons plus spécialement celui de 2002, s’intitulant La socio-anthropologie et qui a le rare mérite de contenir un chapitre méthodologique, avant d’aborder d’autres auteurs tout aussi chevronnés que lui.

L’ouvrage de Bouvier (2002) plaide pour une nouvelle formalisation de la sociologie et de l’anthropologie. Il rappelle opportunément que les durkheimiens sont les premiers à avoir utilisé les termes de SA ou de AS comme appartenant à une sociobiologie à leurs yeux critiquable. De nombreux anthropologues, sociologues ou ethnologues « du proche » – surtout des francophones – utilisent, selon Bouvier, la « sémantique de ce nouveau champ ». Sa recension va des chercheurs spécialisés dans le domaine religieux, de la vie quotidienne, du développement, des organisation ou des innovations à des démographes comme Le Bras5. Bouvier consacre – c’est suffisamment rare pour être souligné – tout un chapitre6 à la méthode. La méthode SA relèverait classiquement de l’approche qualitative : entretiens, observation, comparaison mais aussi, précise-t-il, des techniques qu’il nomme « l’autoscopie, l’observation distanciée et l’endoréisme ». Après avoir rappelé que la méthode comparative avait des origines colonialistes, que des auteurs comme Durkheim l’utilisent tout en se disant sociologues, et qu’elle est devenue impraticable telle quelle du fait des « contextes métissés du contemporain », Bouvier en vient à ce qu’il nomme « l’autoscopie de Soi et des Autres ». Il s’agit de tenter de comprendre comment les individus et les populations s’auto-identifient. Ce « regard porté sur soi-même » doit abolir la distance ethnocentrique par laquelle l’observateur travestit souvent la culture de l’observé. C’est non seulement le journal du chercheur mais aussi toutes les productions par lesquelles l’agent s’exprime en l’absence de l’observateur : écrits (lettres, poèmes, manuscrits divers, etc.) objets construits, créations artistiques. L’autoscopie peut également être collective : tracts, journaux, productions diverses de ce que Bouvier nomme des « ensembles populationnels cohérents »7... Reprenant à son compte les conseils de Mauss (1947), il précise que la SA requiert l’absence de grille d’interprétation conçue au préalable : la démarche doit être inductive, ouverte à l’imprévu. Par ailleurs, il est conseillé de re-visiter des terrains antérieurement visités par d’autres non pas en termes d’analyse secondaire mais d’enquête répétée dans ses conditions initiales pour mieux comprendre les modifications culturelles et de procéder à ce que l’on peut nommer l’observation flottante, sous forme « labile et errante » en vue de s’imprégner des caractéristiques d’un milieu. A cet égard, sont cités les sociologues de l’Ecole de Chicago. Enfin, le socio-anthropologue sera spécialement attentif aux mouvements qui dynamisent la société : les phénomènes émergents, sous-terrains, extra-institutionnels d’une part (qui peuvent aussi relever d’une mémoire collective en latence, ce qui est désigné par le terme endoréisme) et, d’autre part, les rapprochements plus ou moins « abrasifs » ou les construits d’action collective (dits « pratico-heuristiques ») correspondant quelquefois à des « ensembles populationnels ». En d’autres termes, les sédimentations collectives et les marges de l’institué seraient au cœur de cette « nouvelle démarche ».

D’autres auteurs souvent connus entre-eux et formant donc un « paradigme » au sens le plus concret que donne Kuhn à ce terme sont concernés, par exemple Gras, Le Breton, Scardigli… Dans les champs plus spécifiques, on trouve une volumineuse littérature se présentant comme anthropologique tout en restant sociologique ou réciproquent. C’est le cas de la sociologie urbaine où des ouvrages comme celui d’Anne Raulin ou Josepa Cuco évoquent indistinctement les travaux sociologiques ou anthropologiques. Pour Raulin, le « regard spécifique sur la ville » de l’anthropologie est surtout cerné méthodologiquement lorsqu’elle évoque l’Ecole de Chicago que la sociologie revendique également. Les techniques spécifiquement anthropologiques regrouperaient  : « des matériaux écrits (…), journaux locaux, communautaires ou associatifs systématiquement dépouillés (…). Le courrier privé peut faire l’objet de lectures rémunérées et l’écriture d’histoires de vie est, dans bine des cas, encouragée ». Elle ajoute (2001, 48) à cet ensemble de techniques « l’entretien souvent informel » et même quelques sources statistiques. Elle précise que cet empirisme a mené à la « sociologie dite qualitative ». De fait, ces deux anthropologues ayant écrit toutes deux un ouvrage d’anthropologie urbaine ne distinguent pas cette « sociologie qualitative » de l’anthropologie et donc – on pourrait dire la même chose des auteurs évoqués ci-dessus – célèbrent déjà l’union de la sociologie et de l’anthropologie. Mais cette union maintient-elle les différences, comme dans un couple, ou la fusion amoureuse mène-t-elle au syncrétisme ? Leur réponse indirecte est qu’une partie de la sociologie, celle qui utilise des techniques d’ordre qualitatif (longtemps vécue comme dominée et qui ne peut objectivement plus être considérée comme telle), se confond désormais à une partie de l’anthropologie, celle (de plus en plus dominante) qui s’intéresse au monde contemporain.

Mais certains des auteurs les plus concernés répondent à cette question en militant plutôt pour le maintien des frontières assorti de la libre circulation des chercheurs des deux côtés d’une douane très tolérante.

1.2. Une SA en actes : tenants et aboutissants méthodologiques d’une sociologie qualitative ?
Bien entendu, il faudrait traiter ici, pour être complet, des sociologues de l’Afrique, comme Balandier, Bastide, Rivière, Duvignaud et bien d’autres, souvent classés en anthropologie du fait que leur terrain était exotique mais publiant de nombreux travaux de sociologie, ou encore d’anthropologues de cœur et de formation ayant écrit des livres de sociologie, comme Morin, Thomas ou Ségalen. La place nous manque et notre orientation méthodologique nous conduit à relever seulement quelques textes jalonnant au plan des protocoles empiriques effectivement mis en œuvre, le processus de fusion des deux disciplines.

Dans un manuel consacré à l’anthropologie, (1995, 20-27) Rivière donne quelques éléments de méthode : autobiographie en situation de voyage « exotique », observation participante (directe ou indirecte, immergée ou non), recours aux informateurs et constitution de monographies. Mais le même auteur écrivait, vingt an plus tôt (1978), un ouvrage théorique de sociologie « dynamique » consacré à l’analyse du changement social où la méthode est peu abordée, plutôt désignée : analyse des conflits, des tendances, panels (enquêtes répétées sur un même échantillon), construction secondaire d’indicateurs composites à partir de données pré-agrégées… Au début de son ouvrage plus récent consacré à l’anthropologie politique (2000, 8) Rivière cite rapidement les techniques utiles : celles, évoquées ci-dessus, caractérisant l’anthropologie, auxquelles il ajoute les témoignages et la documentation écrite. On notera que Rivière passe d’une discipline à l’autre mais en désignant des techniques spécifiques dans chaque cas, plutôt qualitatives en anthropologie, plutôt quantitatives en sociologie même si ces univers ne sont pas mutuellement exclusifs8.

Un auteur comme Dominique Desjeux appartient sans conteste à la SA en actes même s’il ne mentionne pas le terme. Dans un petit livre récent (2004), il s’attache à distinguer les échelles d’observation utilisées, selon lui, dans toutes les sciences sociales et à montrer comment s’applique cette distinction dans des recherches de terrain portant surtout sur les innovations techniques et leur diffusion dans la sphères du travail et de la consommation. Prêchant le « relativisme méthodologique », il s’appuie sur la distinction fréquente9 entre les niveaux macro, méso et micro du social et affirme que la réalité change avec l’échelle d’observation. En tant qu’anthropologue10 faisant de la sociologie (avec Crozier par exemple), Desjeux dit privilégier « le point de vue micro-social » (p. 9). Concrètement, les techniques utilisées sont l’entretien et l’observation directe (y compris les descriptifs d’objets matériels ou d’ingrédients utilisés au quotidien), quelquefois l’analyse d’articles de presse. Desjeux est particulièrement attentif au monde des objets et applique, ce faisant les conseils que donnait Mauss (1947) en la matière. L’ « enquête qualitative » (p. 76) est donc privilégiée, même si on utilise aussi des résultats d’enquêtes quantitatives, pour accéder à un imaginaire à débusquer tant dans les médias que dans la sphère domestique. Au total, « la méthode des échelles implique un comportement agnostique qui relève souvent de l’ascèse personnelle » (p. 95) et donne une position à l’observateur, ce qui relativise donc la portée de ses énoncés, leur valeur de généralisation.

Avec une tout autre expérience, une sensibilité et des objets de recherche très différents, Le Breton prend une position méthodologique très proches de celle de Desjeux : le travail de terrain est essentiellement réalisé du point de vue de la microsociologie. Son manuel, récemment publié (2004), sur l’interactionnisme témoigne de l’attachement à un regard qui ne peut se justifier qu’en termes d’échelle et de choix d’une approche compréhensive. La « concrétude des relations interindividuelles » (p. 6) serait la particularité de cette microsociologie dont Le Breton va chercher les racines chez Simmel et, largement, dans l’Ecole de Chicago. Cependant, cette sensibilité n’interdit d’aucune manière à Le Breton, dans ses ouvrages11, d’utiliser des techniques très différentes de celle de l’observation directe nécessaire à la microsociologie interactionniste, par exemple l’analyse documentaire (beaucoup d’articles de presse mais aussi de romans) ou l’utilisation des statistiques et des résultats de sondages.

La question de l’échelle est cruciale. A cet égard, Javeau – pour qui la distinction entre sociologie et anthropologie est artificielle et « ne relève que des partitions universitaires »12 – tient à s’émanciper de la questions des niveaux d’appréhension des faits sociaux, même si l’essentiel des son référentiel est classé dans ce que l’on nomme la « micro-sociologie. On ne peut que relever ici un paradoxe : les chercheurs se disant SA ou la pratiquant de fait privilégient la microsociologie, à l’instar de l’Ecole de Chicago (référent presque toujours mobilisé à titre identitaire), alors que les représentants canoniques de l’anthropologie, tels que Mauss, Malinowski, Balandier ou Lévi-Strauss préconisent un regard transversal – CLS qualifiant même l’anthropologue d’« astronome des sciences sociales »13 – sans le moindre doute d’échelle « macro ». Ces pères de l’anthropologie sociologique ne peuvent être tous catalogués ni par le fonctionnalisme ni par le structuralisme, ce qui serait une solution commode pour résoudre le paradoxe. Par ailleurs, ces auteurs ont tous évité de réduire le social à un agglomérat de relations dyadiques entre personnes… N’assiste-t-on pas à une réduction du champ visuel des chercheurs SA à mesure qu’ils passent de l’observation des sociétés dites exotiques à celle de leur environnement immédiat ? La question posée est celle de la possibilité d’une SA qui n’évoquerait ni la culture en général, ni les institutions ni les structures sociales ; il faudrait alors se demander d’où surgissent les symboles et la mémoire collective... L’adversaire de CLS, Gurvitch, prenait bien soin de distinguer des paliers sans les isoler les uns des autres, sans les réifier.

Mais entrons un peu plus dans le détail de certains travaux de terrain récents correspondant, sans que les chercheurs concernés le revendiquent particulièrement, à ce « champ » en latence.



  1. Des expériences de terrain récentes et originales en matière d’entretiens approfondis


2.1. L’observation directe, un ensemble technique au centre de la SA
Dans la mesure ou la SA est une anthropologie du proche, ou une sociologie au regard volontairement centré sur les aspects symboliques et sur l’intégralité des personnes, situations ou des milieux (contrairement au regard qui segmente en variables pour mesurer des corrélations ou des similitudes), les techniques SA prétendent gagner en profondeur ce qu’elles perdent en extension sans, pour autant, se réduire ni à ce qu’a été l’anthropologie, ni à une sociologie qualitative. C’est pourquoi y sont particulièrement utilisées certes l’observation, l’entretien (notamment avec des personnes considérées comme « informateurs privilégiés ») individuel ou sous forme de groupes de discussion et l’analyse documentaire, mais pas tout à fait sur le mode des deux disciplines originelles14. L’observation n’est pas celle de l’ethnologue étranger au statut transparent ; ne pouvant s’imprégner par immersion de milieux composites et partiels que les acteurs observés eux-mêmes fréquentent par intermittence (rues, lieux de travail, quartiers de vie, magasins, etc.…) on privilégiera l’observation flottante ou une immersion relative mais opaque. A l’instar des documents, qui sont donnés et intangibles, ces formes d’observation relèvent largement de l’explication car on ne peut interroger les motifs ou les significations, seulement interpréter et chercheur des facteurs explicatifs. En revanche, les entretiens autorisent des interrogations et donc des stimulations permettant de tester des hypothèses ; le face à face permet l’attitude empathique ou au contraire provocatrice ; dans les deux cas il s’agit de formes particulières d’expérimentation, formes qui sont particulièrement utiles pour les « mises à l’épreuve » empirique15. C’est pourquoi les SA les utilisent abondamment sous leur forme individuelle ou groupale. A cet égard, la technique la plus conforme à l’habitus professionnel des anthropologues et néanmoins pleinement sociologique du fait de ce côté expérimental, est celle de l’entretien approfondi ou répété (repetitive interview pour les anglo-saxons ou encore deep interview). Il est donc légitime de lui accorder une place particulière dans cet article.

L’entretien répété ou de longue durée (peut-être faudrait-il inventer un nouveau terme et le nommer « l’entretien d’observation » tant la proximité entre les deux techniques est grande dans ces cas) s’apparente au interrogations récurrentes de l’informateur privilégié par l’ethnologue sur le terrain mais, concernant des personnes appartenant à la même société – mais à une autre culture, souvent de type populaire – et parlant la même langue que le chercheur, il relève aussi du procédé le plus classiquement sociologique. La quantité des cas important peu, on creuse et exploite au maximum ce que la personne a intériorisé. Le postulat implicite est celui du caractère « hologrammique » des êtres humains : le tout serait dans la partie. Cette recherche est tellement profonde et longue, que plusieurs entretiens de la même personne sont nécessaires.

Ce n’est donc pas un hasard si les sociologues utilisant la technique de l’entretien répété sont aussi anthropologues (et réciproquement). Ce n’est pas, non plus, un hasard si l’un des socio-anthropologues en acte les plus connus, Balandier, évoque cette technique dans ses notes et chroniques de la littérature sociologique16. Pour Balandier évoquant Lahire, « les études de cas représentent les trois quarts du texte, sans que chacun prenne la forme d’une narration linéaire. Il ne s’agit pas de rapporter des parcours de vie révélant une continuité, mais de faire apparaître des principes de comportement à partir de thèmes révélateurs - école, famille, travail, amitiés, santé, loisirs, etc. Si l’individu est capable de décrire ce qu’il fait, il est rarement conscient des déterminations internes et externes qui l’ont conduit à agir comme il l’a fait. Le but des entretiens répétés, diversifiés, est donc de provoquer ce surgissement, de manifester la variation des comportements selon les individus et les modes de leur socialisation, leurs relations inter-individuelles respectives, les contextes et les problèmes posés par l’adaptation ou le décalage des dispositions requises ». (2002).

Différents chercheurs francophones, tels que Delcroix, Coenen-Huther, Lahire, Bidart et Lavenu, ont utilisé cette technique qui est mentionnée dans plusieurs articles de la revue Socio-Anthropologie17. Les entretiens de longue durée ou répétés ne relèvent ni de la pure synchronie, ni des reconstructions biographiques, ni des analyses longitudinales à proprement parler mais ils tiennent un peu des trois. On peut le constater en examinant des ouvrages de chercheur écrits à partir de l’utilisation de cette technique dans leur protocole empirique. Cependant, la durée est plus ou moins longue et le suivi temporel plus ou moins systématique. De sorte qu’il est légitime de distinguer les travaux qui s’inscrivent vraiment dans une logique longitudinale de ceux qui proposent plutôt une synchronie que l’on pourrait qualifier de dilatée.

Voici donc quatre exemples substantiels tirés de la littérature française récente : deux qui relèvent plutôt d’un regard synchronique et deux qui sont de nature longitudinale.

2.2. Les entretiens de longue durée dans les approches synchroniques
Les deux chercheurs que nous classons dans cette première catégorie, Coenen-Huther et Lahire, sont bien différents mais ont aussi des points communs. Le premier, plus âgé, est proche de la sensibilité des boudonniens (bien que sensible aux apports d’une sociologie plus déterministe) et s’inscrit plutôt dans la tradition weberienne, alors que le second, de vingt ans son cadet, se rattache plutôt à l’école bourdieusienne (bien qu’ouvert à un certain actionnalisme) et à la lignée durkheimienne. Leur point commun est l’attrait tant pour la théorie que pour le travail de terrain et l’utilisation, à peu près au même moment18, de la technique des entretiens répétés. C’est ce dernier aspect qui nous intéresse ici. Dans les deux exemples, l’échantillon d’individus distincts, nécessairement réduit – six cas pour le premier (dont un couple), huit pour le second –, s’est construit en partie par intermédiaires, les premiers interviewés générant les noms des suivants ; il est constitué d’individus appartenant à la classe populaire chez Coenen-Huther et plutôt de représentants des classes moyennes ou supérieures chez Lahire (sauf deux personnes). Ce dernier aspect donne une valeur supplémentaire à notre comparaison. Les deux livres sont essentiellement composés de compte-rendus descriptifs des divers cas entrecoupés par des interprétations courtes. La formalisation protocolaire est beaucoup plus relâchée chez Coenen-Huther qui fait deux ou trois entretiens répétés (sauf dans un cas) et aborde les thèmes de manière plus désordonnée et moins directive, alors que Lahire applique la même grille, un peu plus thématiquement directive ; une grille sextuple, en tant que chaque personne est systématiquement interviewée six fois (et six seulement) dans son échantillon.
Avec un échantillon plus homogène que le suivant, le livre de Coenen-Huther est paradoxalement plus diversifié au plan thématique : il aborde une grande quantité de questions dont le principe d’unité relève finalement de ce que l’on pourrait nommer, après Hoggart, le « culture du pauvre ». Au sein de cet univers, on dira que se dégage un trait dominant : la sociabilité particulièrement faible et la figure du retrait sur la sphère domestique du logement. Mais cet aspect de contenu est secondaire, bien que la méthode à utiliser soit indissociable des ressources personnelles. Les conversations sont relativement libres et prennent un caractère flottant parfaitement assumé ; Coenen-Huther les qualifie d’entretiens « libres » (p. 33). Peu formel, ce protocole se traduit cependant par une attention particulière aux aspects méthodologiques : dans chacun des six cas de figure, le chercheur synthétise le résultat et aborde spécialement les «  questions de méthode ». Dans ces apartés, Coenen-Huther décrit tant la prise de contact que les conditions de réalisation de l’entretien, ce qui le conduit bien au-delà des aspects techniques puisqu’il montre, par exemple, que l’absence volontaire de la femme lors des entretiens ou son implication forte dans les relations de voisinage appartiennent à la culture populaire, ou encore il décrit malicieusement la manière dont les enquêtés jouent un rôle face au chercheur avec plus ou moins d’improvisation savante. Par ailleurs, un des interviewés est considéré par le chercheur comme « informateur au sens anthropologique du terme », alors qu’un autre fait l’objet d’un filtrage contrôlé des propos (p. 117-118, 187). Au plan du contenu et des interprétations, il faut souligner que Coenen-Huther ne cherche pas vraiment à expliquer mais plutôt à rendre compte. Les dernières lignes de son livre qualifient ses résultats de diagnostics « en deçà de l’explication » qui ne constitueraient qu’une première étape vers « la compréhension de l’univers social des acteurs ». Mais, dans les pages précédents, il s’interroge longuement sur le caractère « typique » des enquêtés et précise que les entretiens ne relèvent cette distance au parcours biographique strictement personnel que par rapprochement avec d’autres cas similaires ou distincts19. C’est donc bien

Enfin, il est clair que la dynamique de la répétition favorise une interconnaissance entre chercheur et enquêtés qui permet vraiment d’approfondir et rapproche le procédé de celui qu’utilisent les anthropologues : une certaine confiance – distance à l’égard d’informateurs dont la relation est d’emblée sociale, d’ailleurs qualifiée d’interaction sociale par Coenen-Huther. Le caractère « répété » des entretiens permet de constituer une mémoire commune entre l’enquêté et le chercheur, et favorise, après réflexion (conscience ou inconsciente) de l’un et de l’autre, des reformulations plus élaborées de questions ou de réponses tenant du retour sur expérience. Cette expérience commune, insistons sur ce point, installe un rapport de confiance – malgré la distance sociale entre-eux, le tutoiement est fréquent dans les entretiens, certes amoindrie par un séjour commun dans un hôpital où le chercheur a rencontré ses premiers interviewés – proche de celui de l’informateur privilégié. Les deux interlocuteurs s’en servent. Ainsi, Coenen-Huther commence-t-il souvent les seconds ou troisièmes entretiens pas des phrases du type : « L’autre jour, on parlait de ton copain (…), tu vivais seul à ce moment ? », « Il y a une chose qui m’a frappée la fois passée. Vous disiez que votre mari n’aimait les visites » ou encore « Je voudrais parler encore une fois de votre… ». Mais certains enquêtés également : l’un d’eux ouvrant la séance, avant toute consigne par une question : « L’autre fois, quand t’es venu, t’aurais pas oublié mes clefs par hasard ? »20. Tout ces éléments rapprochent ces cas de la construction figurative au sens idéal-typique du terme21. Il en va de même de notre autre cas de recherche synchronique.

Histoire personnelle, biographie et récits de vie sont trois manière de dire la même chose (en grec, récit = historia). Malgré les apparences, la biographie ne relève pas de « l’analyse longitudinale qualitative », du « que sont-ils devenus »… puisqu’elle est une rétrospective, une reconstruction a posteriori (comme les tables de mobilité sont des flash back)… Rétrospective, l’autobiographie l’est de tous les points de vue. C’est pourquoi, dans une histoire de vie, il n’y a pratiquement aucune spontanéité absolue. Lahire, (2002, 391) le relève en évoquant le fait que les « récits de soi », dans les entretiens répétés, sont pré-élaborés par les personnes au cours des multiples occasions dont chacun dispose, tout au long de sa vie, pour réaliser une très goffmanienne mise en scène de soi (amis, collègues, conjoint, enfants, famille élargie, etc.). Cette pré-théorisation passe nécessairement par le canal des concepts que véhiculent les Sciences sociohumaines, ce par quoi les représentations collectives contaminent les représentations individuelles. Adepte de l’entretien répété qui a le mérite, selon lui, de « produire des connaissances d’un genre nouveau », Lahire a le mérite de rappeler, non sans ironie, que la sociologie ne peut se résumer à une agitation théorique d’idées plus ou moins éthérées qui n’aurait « aucun grain empirique à moudre » ; mais il affirme, à tort, que « le dispositif méthodologique soutenant ce travail de recherche est inédit (mener une série d’entretiens longs, portant sur des domaines d’activité ou des dimensions de la vie sociale différents, avec les mêmes enquêtés) » (pp. 8-9).

Le concept nodal permettant à Lahire d’articuler les discours et les déterminants sociaux est celui de disposition en tant que produit d’une socialisation (et donc d’expériences similaires répétées). Ce qu’il nomme son « dispositif méthodologique » d’entretiens répétés est indissociable de cette sociologie de la genèse des dispositions puisque les entrevues sont thématiquement orientées selon le même guide – ou plutôt les mêmes six guides – et abordent successivement l’histoire ou l’actualité de l’individu à partir de l’école, le travail, la famille, la sociabilité, les loisirs et le corps. Dans chacun de ces domaines, le chercheur s’attache à faire énoncer les modes d’apprentissage, les efforts ou plaisirs ressentis, les modes d’organisation ou de planification, le rapport aux normes ou à la légitimité, et les capacités (tant individuelles que collectives) d’action ou de mobilisation. Ses conclusions, après examen détaillé des huit cas (à raison de six entretiens chaque fois, soit quarante huit entretiens) et notes de synthèse provisoires sont que les dispositions, en tant que modes d’adaptation, varient au gré des milieux que fréquentent les individus, tout comme le comportement animal chez Darwin22. Au plan méthodologique, l’entretien répété permet de relever les multiples occasions de « mise en scène verbale de soi » au cours desquelles les enquêtés élaborent un récit sur soi qu’ils servent, en quelques sortes, au chercheur au cours des entrevues en lui offrant des « clefs d’interprétation » de leur vie (p. 391). L’enquêté met donc d’autant plus facilement en cohérence sa vie face au chercheur qu’il s’est familiarisé23 avec lui.

La contrepartie de la grande richesse du matériau obtenu est souvent la difficulté à dépasser l’apparente singularité de chaque vie que la technique accentue, à l’instar des biographies les plus approfondies. La tentation, opposée, de réduire l’informations à quelques traits n’est pas à exclure non plus : la typicalité peut aussi relever de la simplification abusive. Lahire le souligne et opte pour une solution en termes d’échelle d’observation (tout comme Desjeux). Le changement d’échelle fait apparaître comme diversité ce qui ressemblait à une unité, tout comme, précise-t-il (p. 403), « chaque individu peut se révéler différent d’un contexte à l’autre ».

Cette question d’échelles est importante car, avec l’entretien répété, l’opposition macrocosme / microcosme ne tient plus. La démonstration de Lahire est claire à cet égard : plus le détail est important, plus se donnent à voir, derrière les expériences vécues, l’univers social dans son ensemble. C’est d’ailleurs, il faut le préciser (cf. infra), le présupposé fondamental de la socio-anthropologie et des méthodes qualitatives. Si le tout social est dans la partie individuelle, la partie est également dans le tout ; n’importe quel socio-anthropologue durkhei-maussien accepte ce postulat. C’est pourquoi il convient rappeler ici l’admirable formule de Duvignaud (préfaçant l’édition posthume du livre d’Halbwachs La mémoire collective, ce qui n’est pas un hasard) selon laquelle la vocation de la sociologie – de la socio-anthropologie faudrait-il dire dans son cas – n’est pas d’opposer l’individuel et le collectif mais de « savoir pourquoi, au milieu de la trame collective de l’existence, surgit et s’impose l’individuation »24. Lahire, tout en cédant à la métaphore trompeuse de la taille des faits sociaux, montre bien que les singularités individuelles soulignées par la technique des entretiens répétés masquent un social commun, contenu dans les aspects les plus singuliers de l’individu : « En ouvrant la focale de l’objectif avec un tel dispositif méthodologique, de manière à couvrir un champ de pratiques et de domaines d’activités un peu plus large que d’ordinaire, on voit donc bien que les dispositions sont multiples, hétérogènes, de natures diverses et proviennent souvent d’aspects ou de moments de la socialisation très différents » (p. 407).

L’analogie avec le photographe est paradoxale, comme l’est l’approche de Lahire : ouvre-t-on ou ferme-t-on la « focale » ? Laissons cet aspect métaphorique à l’appréciation du lecteur et abordons maintenant l’autre versant de notre investigation méthodologique : les cas d’études à dimension longitudinale programmée dès le départ sous cette forme ou devenue telle par la dynamique de la recherche.
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Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) iconDu lundi 8 février 2016 au vendredi 12 février 2016
«Le Carnaval» pour les enfants de 2,5 à 12 ans du lundi 8 février au vendredi 12 février (de 9h à 16h)

Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) iconC. R. I. T. Centre de Recherches Interdisciplinaires et Transculturelles (ea 3224)
«caché» du discours filmique: Caché (2005) un film de Michael Haneke (Autriche)

Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) icon26 février 2005. 11 heures du soir
«Mourir». Un de mes premiers livres publiés avait pour titre «Rester vivant». J’essaie de refermer la boucle, d’annuler les traces...

Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) iconLe journal Montpellier Notre Ville est désormais disponible en version...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) iconResponsable du cours de Version et grammaire

Note critique pour bms, rubrique «Recherches en cours» (version février 2005) iconThèse : "Archiver, Machiner, Hériter. La mémoire et ses techniques...
«Lectures de Melville : de l'archive à l'appareillage», Critique, n° 696, mai 2005, p. 418-433





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