…Bruxelles… Rabat, chapitre 1 Fès, chapitre 1





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Rabat, 4.



Le travail a toujours accueilli mes passions en déshérence. Je fonce dans des projets à concevoir, des idées à défendre. Je tisse un réseau d’activités que je m’attache à croire, le temps de les accomplir, indispensables à la bonne marche du monde.
J’ai peine à renoncer à un possible qui s’est un jour imposé avec la force d’un vouloir. L’Autre me traitait de “jusqu’au boutiste”. Il recourait volontiers aux arguments du bouddhisme pour détendre ma volonté cabrée. Pour la ridiculiser? Dans ses commentaires je percevais toujours le mépris de mon père qui traitait mes excès d’hystérie, et prétendait calmer mes révoltes en déclamant, grand seigneur: “les chiens aboient, la caravane passe”. Ces deux longues cohabitations m’ont contrainte au secret, pas au changement: je mimais la concentration de la présence tout en imaginant un nouveau plan d’action.
Enfin libre d’être ce que je suis, je me délecte de mes entêtements. En arrière-plan de l’activité que je déploie en conjectures, rencontres, rapports, lettres et notes au bénéfice supposé de l’enseignement, se profile une autre obsession : faire et défaire l’écriture à la recherche d’une nouvelle identité, désarticuler les phrases de mon passé pour qu’elles me rendent le texte d’un présent où m’aventurer avec joie, à la rencontre de Simon.

Le piège de l’Autre. Quand je suis revenue d’Inde - il s’obstinait à dire “des Indes”- non seulement il m’offrit le roman qui lui avait permis de survivre à sa souffrance, mais il me proposa d’en écrire un autre : il m’aiderait à mettre ma flamme pour “le bel Indien” en histoire, que je me borne à raconter et à écrire des fragments, il s’occuperait de l’ensemble ! En fait il avait déjà écrit un premier chapitre. Je fis l’effort de m’identifier à cette jeune nana s’exaltant au décollage de l’avion. Qu’elle se masturbe à la deuxième page tout en monologuant sur son père, m’avait cependant heurtée : ce n’était pas moi et je n’aimais pas cette image dans le regard de l’Autre.
Cette écriture commune fut un fiasco. Sans fin il m’interrogeait sur un secret inexistant. Sous prétexte d’en régenter le style, il triturait les textes que je lui donnais, jusqu’à en effacer les affleurements d’un autre moi que celui dont il avait décidé à ma place. Comme une pénitence pour la souffrance que je lui avais infligée, j’acceptai sa lecture tyrannique et remis à plus tard d’échapper au carcan de son regard. Ce ne fut pas vraiment une révolte, plutôt une distance progressive. Dans sa vieillesse abandonnée, il a changé aussi. Il entend mieux.
En me mettant au lit, je projette de lui écrire. Qu’il sache qu’à mon tour je suis au lieu des existences chimériques où l’écriture rejoint l’amour. Je lui confierai les mots en panne. Pour s’envoler, ils ont besoin de Simon. Un geste, une anecdote, des faits insignifiants qui leur donneront des ailes.
En pleine nuit se forme pourtant une autre lettre, c’est à Simon que j’écris pour lui demander les bribes de réalité qui relanceront mon récit. Et de lui parler du personnage qui se crée, si empêtré dans son quant à lui que mieux vaudrait inventer des subterfuges pour savoir sans qu’il ait à dire. Dans quelle mesure lui ressemble-t-il ? Comment prendra-t-il cette demande ?
La lettre à peine envoyée, j’envisage le pire, et je m’accuse du péché de complication. J’enfante un prétexte tortueux pour qu’advienne le seul événement qui m’importe vraiment : revoir Simon et lui offrir ma tendresse... À défaut des gestes, oserais-je jamais les mots simples dont vibrent mes lèvres ?


  1. Fès, 4.



Il a convoqué Rarhmouni. C’est le genre de type qu’il met longtemps à démasquer. Il se laisse prendre à l’allure discrète et à la compétence. Depuis qu'il n'a plus de doutes sur les trafics d’influence, il regrette d’avoir laissé faire trop longtemps. Il n’aurait pas dû laisser Jeanne seule face à cet affamé, il aurait dû la soutenir plus tôt. Quand elle se plaignait, il faisait la sourde oreille ou la renvoyait durement à ses responsabilités. Pas étonnant qu'elle soit dégoûtée.
Ce n’est pas une engueulade comme Rave les imagine. Il n’a jamais vraiment su se mettre en colère. C’était déjà ce qui l’empêchait de sortir les poings contre son frère.
Rahmouni ne discute pas. Il prend son air contrit. Il attend que Simon ait terminé pour dire qu’il a compris, que le message est passé. Et puis au moment de sortir du bureau :
- Ah, tu sais, il faudra que tu viennes un de ces jours. J’inviterai Jeanne et sa famille de Rabat. J’ai fait la connaissance de son beau-frère. Un type très intéressant. Tu le connais ?
Il sent venir le coup, il s’y prépare en articulant distraitement, le nez déjà dans ses papiers :
- Non, je sais que la belle-famille de Jeanne habite Rabat, c’est tout.
- Tu connais sûrement leur fille, Malika. Elle fait ses études à Ifrane... Elle est souvent chez Jeanne et elle vient presque toujours aux spectacles de l'Institut.
Et voilà. Il a fait mouche évidemment. Simon n’a pas d’autre solution que de prendre la traverse :
- Écoute, j’ai du travail, on reparlera de ça un autre jour.
Ne croyant plus au hasard, Simon n’est plus dupe de ce genre de chantage. Rahmouni ne connaît probablement pas le père de Malika, mais il est sur la piste d’une indiscrétion. Il prévient Simon au cas où l’envie le prendrait d’encore jouer les moralisateurs...
Deux ans plus tôt, il aurait cru à une coïncidence et persévéré dans sa volonté de mettre ce type au pas. Il était jeune et inexpérimenté. Ils étaient là depuis des années à roder toutes les formes de triches. À commencer par le directeur de l’époque, montrant l’exemple des canailleries.
Il a appris les pressions déguisées sous les protestations d’amitié et les pièges tendus dans chaque conversation. Il persévère à déléguer le travail, à faire confiance, mais il n’ouvre plus un dossier épineux sans prendre des précautions de démineur.
Peut-il encore avoir ne fût-ce qu’une seule relation détendue ? Il est sur ses gardes, même avec ses plus proches collaborateurs, à subodorer constamment les vengeances mesquines ou les bénéfices secrets. La méfiance est devenue une habitude, et la peur d’être pris en défaut une obsession. Malika fut une erreur. Il ne la reverra pas.
Le téléphone lui rappelle le rendez-vous suivant. À expédier. Réunion dans un quart d’heure, dans l’autre bâtiment... Il retrouve le rythme qui le grise. La journée va exploser en rafales d’activités, se précipiter sur la suivante en escamotant la soirée. Il aime le travail, et d’avoir tant à découvrir que toutes les pesanteurs intérieures sont annihilées.
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