…Bruxelles… Rabat, chapitre 1 Fès, chapitre 1





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Rabat, 3.



J’arrivais d’une mission de quelques années aux États-Unis. J’y avais expérimenté les nivellements qu’impose une langue étrangère. Comment le vécu d’une langue émigrerait-il vers une autre, sans perdre son parfum essentiel ? Exilée d’une parole fondamentale, j’avais renoncé à donner vie à des relations personnelles.
Je m’étais contentée des démonstrations d’une sympathie formelle qui n’initie jamais de véritables liens. Aussi le contraste qu’offrait le Maroc m’émerveilla-t-il. Ce fut un retour dans le territoire de ma langue, et du métier que j’exerçais avec passion parce qu’il était de dialogue.
Je retrouvai instantanément le plaisir de poser les questions qui mènent au partage d’une réflexion, de provoquer des discussions où chacun dévoile quelque chose de soi.
En présence de Simon, pourtant, je me suis d’emblée sentie invitée à garder une distance que j’aurais dû ne pas franchir avec d’autres que lui : des hommes qui prenaient l’intimité d’une conversation pour les prémices d’une intimité sexuelle, ou des femmes qui m’offraient une amitié dont je n’avais que faire. Comme Khadija qui m’a déclaré “maintenant vous êtes ma soeur” et m’a déversé pêle-mêle les soucis financiers et la tentation de l’homme prêt à l’aider, ses enfants à élever dans le sacrifice, la suspicion qu’inspire sa beauté, le respect perdu depuis la mort de son mari, les démêlés avec les médecins avides, l’injuste loi d’une belle-famille qui réclame sa part d’héritage...
J’ai parfois été touchée, le plus souvent j’ai relégué Khadija dans sa djellaba et son Coran du vendredi. J’ai joué l’étrangère à qui tout peut être dit, sans conséquences, à condition de s’en remettre à la volonté divine dès que le blasphème de la révolte a franchi les lèvres. J’ai donné l’argent plutôt que de répondre à l’appel d’une solitude.

Quitter Fès m’a permis d’échapper à toutes sortes d’amitiés à sens unique, trop vite induites pour être appréciées. Quand la sonnerie du téléphone retentit, je ne crains plus la voix de Naïma vociférant ses invitations à une cérémonie où les femmes entrent en transe, à une visite d’orphelinat, ou à une réunion d’information sur le Sida pour les prostituées d’Immouzer.
Ses lèvres charnues engloutissent la vie, et m’en dégoûtent. Ses appétits brûlent de franchir la Méditerranée, de voler au-dessus de l’Atlantique. Elle cherche le filon. Elle en a déjà trouvé un, l’échange de jeunes. Insuffisant. Un maigre séjour chez des immigrés dans le Midi. La démocratie, le féminisme et les oeuvres caritatives américaines sont en passe de prendre la relève. A la mangeoire de la coopération, du Nord au Sud, le même plat d’idéal donne l’espoir de péter plus haut que son cul.

Je connais ce besoin de sortir d’une vie étriquée. N’ai-je pas rejeté mon métier de prof. à cause de sa banalité affligeante? J’étais lasse de tant lutter dans l’espace rebelle d’une classe, pour ne lire mon prestige que dans les yeux de quelques adolescents. L’étranger déroule le tapis rouge des parades et confère au retour l’auréole des lointains mystères. Un peu du magnétisme dont je l’ai toujours habillé m’éclairerait enfin.
Petite, j’avais vu “Au risque de se perdre”. Ce devait être après l’époque où je jouais à fermière-qui-lave-ses-cochons, avec la certitude toute bourgeoise qu’une bonne odeur de propre est un premier pas pour gagner le respect et éviter l’abattoir. Dans l’image d’une rangée de négrillons proprets, assis sur des petits pots dans l’attente d’une jolie crotte, je découvris mon avenir. Je serais missionnaire comme Audrey Hepburn. Je m’en ouvris à mon père pour qu’il m’informe des étapes à suivre. Il devait savoir. N’avait-il pas été le Frère Paul avant de devenir mon père? Mais j’ajoutai sottement :
- Tu te souviens, M. Hansion avait promis de me ramener un singe du Congo?
- Ne mélange pas toujours tout ! De quoi veux-tu parler ? De vocation religieuse ou d’animaux sauvages ?
Que répondre? Le dialogue tournait court. Il ne s’agissait ni du Bon Dieu ni des bêtes, mais d’un tropisme né avec moi, encouragé par les livres que me lisait ma mère. “Radja le petit hindou” et “Le livre de la jungle” étaient mes préférés. J’entendais “une sotte touffe de poils...” et je m’y croyais, à recueillir le bébé-singe qui avait perdu sa maman... Dans tous ces lointains pays, les hommes et les animaux avaient besoin d’une femme dévouée pour les laver, les soigner et les aimer. Et un maharadjah reconnaissant se pencherait sur moi du haut de sa splendeur pour me décerner la mention “indispensable”.

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