…Bruxelles… Rabat, chapitre 1 Fès, chapitre 1





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Rabat, 7.



Depuis que le reflet de son existence baigne mon quotidien, je me suis rendu compte d’une présence concurrente : l’image fulgurante d’un anéantissement qui mêle la fin insoupçonnée de mon récit à celle de ma vie.
Mourir, j’y pense à toute occasion. Dans un éclair, la tentation de ma fin, contre un arbre ou un camion, dans un cancer, dans un incendie, dans les vagues dont je fixe les gerbes mousseuses. Réponse apaisante à toutes les angoisses. Quand ils étaient plus jeunes, mes enfants me donnaient parfois l’inquiétude d’un retard ou d’une disparition. Avec le plus grand calme, je les envisageais morts et j’éprouvais le soulagement de tous les tourments d’une vie qui finira de toute façon par où elle a commencé.
J’ai découvert Malika dans le bureau de Jeanne, je l’ai ramenée à Rabat. Nous portions les mêmes présences, j’en suis sûre. Mais si différemment. “Vous avez déjà pensé vous suicider ?” J’ai répondu “non, pas vraiment” parce que mourir n’est pas se tuer. Je conçois le fait loin du théâtre, l’intention ignorée. Elle a besoin de dire et de faire mal. Elle me parle de l’homme qui l’a blessée, qu’elle cherche à blesser en retour. Même si elle en tait le nom, je le reconnais, avec un peu d’envie pour l’histoire vraie...
J’aime la parole de Malika, la voix rauque d’une bonne douleur de vie, que rien ne tamise. Ma fille aussi est capable de ces chagrins-là. Je sais les écouter, et sentir qu’ils sont les contrepoints des hennissements de plaisir. Mes chagrins sont plutôt répercussions de douleurs en chaîne. Entraînant dans leur sillage tout le cosmos, ils perdent de leur acuité et deviennent ceux d’une étrangère.
Malika se sentait humiliée d’avoir trop vite “cédé” sa virginité. Ce sentiment, je le combattis avec toute la force de ma raison féministe, prétendant ne rien comprendre à cette façon d’envisager la sexualité. J’évoquai le piège des mots qui qualifient le rapport sexuel comme un vol, une agression d’un prédateur sur sa proie. La femme n’est-elle pas plutôt la victime parce que la société l’exclut de la sexualité ?
Et je me sentis ridicule à pérorer avec complaisance sur un sujet éculé. Ce discours n’avait aucune chance de transformer ce que Malika ressentait. Comment ouvrir la porte d’un cachot qui s’est fermé avant les premières règles?
Quand j’étais petite, je passais l’été à la campagne chez mes grands-parents. Un pauvre vieux habitait à côté de la fontaine, il passait son temps assis devant sa porte ouverte. J’en avais pitié: si seul et personne pour l’aider à faire son ménage! Quand je passais, il me faisait entrer, me donnait des chocolats, me prenait entre ses genoux pour me raconter des histoires. Il mettait sa main sur mon repli encore tout fermé d’enfance. Je n’y voyais qu’une gentille caresse, celle-là même que je m’octroyais pour m’endormir. J’aimais bien ce vieillard parce que lui au moins m’exprimait sa tendresse. Un jour pourtant il interrompit ses doux câlins et d’un geste fébrile et maladroit, il ouvrit son pantalon, en sortit difficilement un morceau de muscle grisâtre, se leva et m’entraîna vers son lit. Quand je réussis à m’échapper, ce fut pour rentrer en trombe à la maison, m’enfermer dans les W.C. et regarder si mon ventre enflait.
Je n’ai jamais pu aimer l’homme d’un désir suffisamment fort pour vouloir les bêtes haletantes, et la jouissance qui dépasse les identités. J’en suis restée à l’avant, au jeu des lèvres et des caresses par lequel deux parcelles d’humain consolent leur solitude. Si je me sens prête à sortir du cachot de mon enfance, c’est dans un rêve que Simon m’inspire en ignorant mon désir, en me conduisant dans une impasse dont l’imaginaire est l’unique issue.

  1. Fès, 7.



Simon chasse l’écho de leurs deux voix au téléphone, toujours les mêmes, indifférentes et froides à ordonner le quotidien, à prévoir les livraisons d’enfants. Il a beau penser Agnès avec d’autres couleurs, plus douces, la conversation enclenche sa sempiternelle réédition. Les mots d’Agnès provoquent les siens, pêchés au même courant de surface.
Avant, elle lui reprochait de ne pas fouiller en lui, elle s’offrait à le guider dans les méandres de son inconscient, elle secouait ses souvenirs à la recherche des énigmes à déchiffrer. Il se cantonnait dans ce qu’elle qualifiait de “résistance passive”: toujours prêt au “oui, peut-être” pour ne pas décadenasser la valise de ses émotions. Après avoir essayé passionnément de l’attirer dans ses eaux, elle a renoncé (on se sent toujours ridicule devant l’indifférence), jusqu’à devenir plus forte que lui au jeu de la clôture sur soi.
Rancune d’une défaite. Elle ne lui pardonne pas de n’avoir pas réussi à le couler dans sa volonté. Et quand bien même elle aurait réussi, elle l’en aurait méprisé. C’est lui qui devrait reprendre maintenant les amorces de vérité, trouver les mots nouveaux. Il le sent confusément, mais écrasé par la fatalité des rôles qui déroulent un texte automatique et refusant de s’humilier d’une faute qu’il n’a pas commise, il réserve ses sentiments au tendre souci de ses enfants.
Une lettre de Pauline traîne sur son bureau. Il a lu la présentation du personnage qu’il lui a inspiré, comme il lirait le texte de n’importe quelle vie. Il garde pour plus tard les appels à un autre parcours, et la lecture du manuscrit qu’elle lui a remis. Il sait la sympathie qu’il lui inspire, mais que faire de sa bonne volonté dans une vie qu’il mène au jour le jour, et dont la trame est désormais le travail? Elle en saccagerait le subtil équilibre.
Sa mère fut la première à lui vouloir du bien en insinuant l’inquiétude dans son intimité. Toujours à l’affût de sa virilité naissante, pressée de savoir si son jeune mâle en séduirait d’autres qu’elle, s’il n’avait pas été trop féminisé d’être le second, le petit qui aurait pu être une fille... N’était-il pas nonchalant ? L’avait-elle assez armé pour la lutte aux diplômes et au pouvoir ?
En élevant leurs fils, les mères craignent qu’ils soient entachés de féminité, ou semblables au décevant géniteur. Comment ne pas avoir peur de leur rêve de virilité, comment être à la hauteur de leur impossible ambition ?
À deux ans, Antoine se méfie déjà de la bonne volonté féminine, il s’enferme dans un univers à sa mesure et repousse les bras qui se tendent pour l’aider. Il prétend avancer seul, à son rythme, exaspérant de lenteur et de circonspection devant la cuiller qui approche sa bouche, commandant parfois impérieusement mais s’abandonnant rarement aux babils et aux gestes qui établiraient les liens.
Dans deux semaines, ils seront là. Tout est arrangé. Il ira les chercher à Paris puisqu’Agnès prétend ne pas pouvoir les accompagner. Maud se réjouit de retrouver Fès, elle se souvient avec précision de tout ce qui y faisait sa vie. Mais Antoine? Comment réagira-t-il au contact d’un passé à peine vécu?
Un dimanche ensoleillé, un début de chaleur, les jacarandas partout en pleine floraison, Simon a de la peine à s’enfermer pour travailler. Il s’étire paresseusement devant la maison. Il se promet d’aller à la mer avec Maud et Antoine.
Et s’il déposait les armes quelques heures? ÊEtre bien, tout simplement, à jouir de son jardin au soleil, en écoutant de la musique, en sirotant un pastis bien frais...

  1. Rabat, 8.



Cher Résident, mon vieil ami, une toute petite fille s’émeut en moi. Elle a souvent sangloté, mais t’a-t-elle jamais appelé pour dire son émotion? Parce qu’elle n’a pas appris à dire, je lui ai prêté mes mots, ceux de l’histoire qui l’a fait sortir de sa cachette.
Tu l’as lue cette histoire. Tu n’en as pas reçu la première version, celle que j’ai précipitamment achevée parce que la perspective de retourner travailler à Fès m’obligeait à tirer un trait, à renoncer à mes chimères. Cette première version, dans une folle impulsion, je l’ai donnée à Simon: il m’en était apparu, au fil des pages, l’unique destinataire. Elle se terminait par un épilogue :
“J’ai compris en écoutant Malika que je ne suis pas de chair, que je ne suis pas une femme. Je suis sans âge et sans parents. J’ai essayé une dernière fois de vivre mon corps, il s’est évanoui au fil des pages.
L’écriture a comblé le manque. Je me retrouve apatride, exilée de moi-même. Les attaches se sont défaites une à une. J’approche du néant.
Par crainte de souffrir, je refuse de vivre ou de mourir. Et parce que la souffrance des autres entraîne la mienne, je voudrais qu’ils n’existent pas plus que moi.
Je donnerai peut-être ces pages à Simon. Avec l’absurde espoir qu’elles lui rendent Agnès.
Si je la connaissais, je donnerais ces pages à Agnès. Avec l’absurde espoir qu’elles lui renvoient l’image d’un Simon à aimer.”
Quand mon papa me conduisait à l’école maternelle, je déposais dans sa poche mon minuscule “Bébé Nic”. J’en éprouvais le rassurement de savoir que tout était en place, calmement ordonné par le destin. En déposant mon manuscrit sur le bureau de Simon, je croyais retrouver cette impression d’ordre paisible.
Je me trompais. Ce n’était pas un “Bébé Nic”, mais la part la plus secrète, la plus vulnérable de moi-même que j’avais donnée à l’être qui m’importait le plus. Son silence me fut une réelle torture. Dans mes relectures, je trouvais des fautes qui me hantaient comme une humiliation impossible à digérer. J’en oubliais son indulgence dont j’avais pourtant expérimenté la douceur.
Comment avais-je osé lui inventer une vie ? Il en était sûrement choqué. Comme je l’étais par l’allure d’indiscrétion que prenaient des faits inventés de toutes pièces ou des détails anodins. Et je cherchais en vain dans mon texte toute la confiance et l’attendrissement que l’homme réel m’inspire.
Jours affreux où l’âge me tombe dessus avec une avalanche de regrets et de désirs qui sont certainement de changement, mais de quel changement ? Je ne sais plus qui je suis (je ne l’ai jamais su), ce que je veux (idem), pourquoi j’ai écrit ce récit (je croyais le savoir). Une honte cuisante me sépare de mon désir : retourner à Fès, et je ne puis souhaiter rentrer en Belgique pour y suivre ta voie : “quand on vise petit on n’a pas de grandes déconvenues”.
L’éclaircie est venue un lundi (le lundi semble mon jour). Un coup de téléphone de Bruxelles qui me parle travail, me replonge dans un autre moi-même... Il est 4 heures de l’après-midi. À sept heures, un concert à Fès. Il y sera. Moi aussi ! Je veux le voir, renouer avec la réalité... Lien avec le coup de fil ? Il m’a tirée de mes macérations, de l’emprise de la Machine, mais encore ? Toujours ces décisions impulsives qui tiennent à un cheveu. Qui les prend ? Parfois tu semblais penser qu’elles émanaient de mon moi profond.
Au concert, spontanément il me dit ne pas avoir eu le temps de lire. Juste la première page. Je me rappelle cette faute d’orthographe qui m’a humiliée, et je n’éprouve plus que la certitude de son indulgence, de la mienne. Je lui dis que c’est mieux ainsi, que je préfère qu’il ne lise pas. Tout est redevenu si simple, si naturel.
Son bras enserre la petite amoureuse, toute mignonne avec ses longs cheveux blonds. Elle a l’air un peu boudeur, blottie contre lui, style pouce en bouche et “je veux mon papa”. Quand je l’invite à venir à la mer avec ses enfants, il est évasif, comme toujours... et je m’abandonne à lui dire ma sympathie, dans le temps qui me presse, en posant ma main sur son bras.
Je suis revenue apaisée. Capable de faire la différence entre le plaisir d’écrire, et le sentiment qui m’a servi d’entrée en matière, entre les êtres d’imagination et leur insaisissable réalité. Acceptant d’être ce que je suis. Pour combien de temps ?
J’ai repris le travail tôt matin. Je me suis interrompue pour relire tes lettres. Elles ont modifié mon approche de la réalité et animé le remodelage du récit que tu termines.
L’amour (r)appelle l’amour. Merci.

  1. …Bruxelles…



Une corde de mon banjo s’est cassée il y a quelque temps déjà. Depuis lors, il joue tellement faux, surtout en je mineur que je préfère ne plus en jouer.
Voici plutôt une modeste hallucination :
Au bord droit de ma fenêtre et de la nuit visible brille une lune d’or en forme de ) .
Mais voici qu’au bord gauche de ma fenêtre et de la nuit visible apparaît une deuxième lune ( .
Quelle merveilleuse parenthèse elles forment, mes deux lunes ( )! Et nous, entre les deux : moi, les toits, le clocher, les gens qui rient dans la rue, ne sommes-nous pas, selon l’heureuse formule de M. Grévisse, “quelque indication non indispensable au sens” ?

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