Lucrèce, De Rerum Natura, I, 80-101





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date de publication18.07.2019
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Lucrèce, De Rerum Natura, I, 80-101.
Commentaire

Introduction.
Lucrèce répond ici aux attaques dont faisait l’objet l’épicurisme. En démontrant que la crainte d’une intervention divine dans ce monde et du châtiment des âmes après la mort était sans fondement, l’épicurisme heurtait la sensibilité religieuse romaine. Pour rassurer son destinataire, l’aristocrate C. Memmius, Lucrèce va prouver, par un exemple sanglant, que c’est la religion qui dicte à l’homme des conduites criminelles.

I. Le choix argumentatif de Lucrèce.
Le discours, qui est destiné à Memmius, est direct, avec la présence des pronoms de première et de deuxième personne, le présent d’énonciation (« uereor, ne forte rearis… », v.1) et des modalisateurs tels que l’intensif « tantum », l’exclamation, au même vers 22, ou le connecteur d’opposition « Quod contra », au vers 3. Dans ce discours, qui occupe les quatre premiers vers, Lucrèce prévient un argument de Memmius selon lequel l’épicurisme serait impie et donc criminel. On note l’habileté de l’auteur qui se met à la place de son interlocuteur. Dès le vers 1, l’expression « Illud in his rebus », fréquente chez Lucrèce, signale qu’il va prévenir une objection. Il l’emploie aussi pour introduire une réfutation, ou amener le développement d’un point de vue particulier dans un développement d’ordre général.

Au vers 4, l’énoncé de la thèse se fait de manière paradoxale : la religion est criminelle. L’épicurisme souffre de l’accusation d’être un crime, mais lorsque Lucrèce en parle, il l’exprime par la voie du lieu commun, comme le souligne ironiquement l’expression « uiam…sceleris » (v.3), ou de l’abstraction (« impia…rationis…elementa », v.4), et il fait dépendre cette accusation d’une pensée mal engagée, laissée dans l’erreur, car « rearis » est au mode du subjonctif ; au contraire, la religion a véritablement enfanté des actes criminels. L’emploi du parfait de l’indicatif et d’un lexique concret, avec « facta » (v.4) valide l’existence des crimes perpétrés par la religion.

La démonstration est assurée non pas par un raisonnement logique mais par un exemple qui fait davantage appel à l’imagination et aux sentiments de son interlocuteur : celui du sacrifice d’Iphigénie. Le récit du sacrifice s’apparente à une hypotypose, un tableau vivant, ce qui ne surprend pas car la peinture de l’époque avait souvent représenté le sacrifice d’Iphigénie, et Lucrèce a pu s’inspirer de l’une de ces images.

Le retour au discours, dans le dernier vers, en guise de conclusion, scelle définitivement l’association de « religio » et de « malorum » (v.22), comme si cela avait été rendu évident, après la démonstration.
II. La mise en cause de la religion.
Lucrèce dénonce la cruauté et l’impiété de la religion. Au lieu d’être une manifestation de piété, les sacrifices humains sont des crimes et des sacrilèges.

Les dieux ne sont pas incriminés dans ce procès de la superstition religieuse. Diane, loin d’être désignée comme le destinateur et la destinataire du sacrifice, conformément à la légende, est la victime de la profanation. Le clergé non plus n’est pas directement mis en cause, même s’il est l’exécuteur du sacrifice (« ferrum celare ministros », v.11). Le devin Calchas, qui a eu l’idée du sacrifice, est singulièrement absent de la scène.

Les responsables sont plutôt les puissants, « ductores Danaum delecti, prima uirorum » (v.7) : la postposition du groupe nominal sujet dans la phrase, le relief apporté aux mots par l’allitération en « d », l’apposition redondante de « prima uirorum » participent de la tonalité polémique et ironique du passage. Le personnage d’Agamemnon, qui a le double statut de père et de roi, est doublement responsable et l’expression « mactatu…parentis » (v.20) laisse voir l’horreur de la situation, qui en fait l’auteur direct du sacrifice.

Les hommes eux-mêmes sont responsables, si l’on admet le consentement général du sacrifice par la flotte grecque. Ils mettent la religion au service de leur seule ambition politique, au point de perdre tout sentiment humain.
III. Les moyens de la persuasion.
Le premier moyen est la violence des mots. Elle répond à la violence religieuse. Le lexique est nettement péjoratif (« scelerosa atque impia », v.4) ; le démonstratif « illa » dans l’expression « illa religio » (v.3-4) est emphatique et méprisant. Il sous-entend que les faits que la religion a commis ne lui permettent pas d’être perçue de façon laudative, comme ne manquerait pas de le signaler habituellement ce démonstratif. « illa » est donc ironique.

Le deuxième moyen est l’ironie qui disqualifie les responsables du sacrifice. On assiste ici à une parodie du rituel du sacrifice : la formule consacrée « felix faustusque », v.21 (dont l’allitération en « f » est l’antithèse symétrique de l’allitération en « m » de « mactatu maesta », au vers précédent), le recours à la langue épique et à ses formes archaïques (« « Triuiai », v.5, « Iphianassai », v.6, « Danaum », « prima uirorum », v.7) sont en totale distorsion avec les faits évoqués : nul héroïsme, nulle grandeur ne caractérise « la fleur des guerriers ».

Le troisième moyen est le registre pathétique, qui fait ressortir l’horreur et le caractère révoltant du spectacle. Tout d’abord, tout effort pour euphémiser la scène est exclu : Lucrèce fait le choix d’une version, celle d’Eschyle (Agamemnon), dans laquelle Iphigénie est bien sacrifiée sous les yeux de son père. Conformément à la doctrine épicurienne, les dieux n’interviennent pas dans les événements humains, ce qui n’était pas le cas dans la version d’Euripide (Iphigénie à Aulis), rejetée par Lucrèce, où Iphigénie est transformée en biche au dernier moment, grâce à la substitution opérée par Artémis. Le poète, on le voit, n’adhère pas à la fable mythologique et présente crûment la scène. L’un des ressorts du pathétique, et du tragique, est sans doute l’ironie du sort qui fait confondre à la jeune fille cérémonie nuptiale et cérémonie sacrificielle. Selon la légende grecque, Agamemnon fit venir Iphigénie à Aulis sous prétexte de la marier à Achille. L’ambiguïté du lexique est particulièrement soignée : la coiffure à laquelle le texte fait allusion (« infula…comptus », v.8) est attestée dans les représentations figurées de sacrifices, mais désignerait également l’ensemble des six tresses de la chevelure de la mariée ; la jeune mariée est enlevée par ses bourreaux pour être amenée à l’autel (« sublata uirum manibus », v.16) de la façon dont le marié simule le rapt de son épouse, qu’il emporte hors de la maison maternelle pour l’amener dans sa demeure. L’expression consacrée pour désigner la conduite de la mariée dans la demeure de l’époux est précisément le verbe « deducere » (« deductast », en rejet au vers 17). La mariée est alors toute tremblante d’émotion (« tremebunda », v.16) comme l’est la victime défaillante qu’on s’apprête à sacrifier. De plus, le point de vue évolue au cours du récit : omnisciente au début, des vers 5 à 10, la focalisation devient interne, à partir du vers 11, avec le verbe « sensit ». Croyant être apprêtée pour ses noces, Iphigénie découvre progressivement le sort qui l’attend, à travers trois indices : l’affliction inattendue de son père, le couteau dissimulé du sacrifice, les larmes de l’assistance. Dans une scène où la tension est concentrée, la victime fait la découverte de la tromperie dont elle fait l’objet, contrairement à la version d’Euripide, où Iphigénie est avertie du subterfuge de son père par un serviteur. L’intensité dramatique et pathétique de ce moment est rendue par la sonorité un peu sourde, plaintive qui se dégage de la paronomase « muta metu » (v.13), prolongée par les termes « terram » et « summissa » (v.13), de même que par le rejet, au vers 20, du mot « hostia ».
Conclusion.
Le texte est étonnant par sa façon de signifier, au moyen des mots, la tangibilité des crimes de la religion et l’irréalité des accusations qui visent l’épicurisme, par son mélange des registres ironique, moqueur, et pathétique, par son parti pris, de relayer une démonstration, qui eût été un peu sèche, par la visualisation d’un tableau saisissant, celui de la victime qui découvre le sacrifice qui l’attend. Dans ce texte, Lucrèce rejette à la fois la superstition, la fable mythologique, les passions humaines, pour faire accéder son lecteur à la plus grande indépendance et paix de l’esprit possible.

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