Entretien avec l’ecrivain et editeur





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ENTRETIEN AVEC L’ECRIVAIN ET EDITEUR

PIERRE-YVES SOUCY

Réalisé par Abdelmadjid Kaouah
La poésie comme respiration du monde
Pierre-Yves SOUCY est né à Mont-Laurier, au Québec. Poète et essayiste, il est docteur en sciences sociales de l’Université libre de Bruxelles. Il a enseigné à l’Université du Québec à Montréal de 1976 à 1986 et a travaillé plus de 10 ns comme attaché de recherche à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Il a occupé la Chaire Roland-Barthes de l’Université de Mexico de 1998 à 2000. Directeur de la revue L’étrangère et des éditions du Cormier, il a publié plus de 15 livres de poésies et de nombreux essais sur la littérature, l’art et la culture contemporaine.

Algérie News : Pierre-Yves Soucy, vous venez de consacrer, aux éditions « La Lettre volée », un ouvrage au peintre et poète Hamid Tibouchi : « Hamid Tibouchi, L'infini palimpseste ». Vous en êtes à la fois l’éditeur et l’auteur. Comment et dans quelle optique s’est concrétisée cette rencontre ?
Pierre-Yves Soucy : Les rencontres peuvent être fortuites. Cependant, il arrive que nous ne les laissions pas simplement filer entre les mailles du hasard. Une exposition que préparait Hamid Tibouchi nous a donné l’occasion de nous revoir. Nous nous connaissions depuis ce Festival international de poésie tenu à Alger il y a quelques années où nous avions pu discuter à la fois de nos propres démarches poétiques et de son travail de plasticien. Il se trouvait que ce travail rejoignait l’attention que j’ai toujours portée à la création plastique. Or la préparation de cette exposition à laquelle je faisais référence à l’instant devait le conduire à solliciter la participation d’une maison d’édition pour la publication d’un livre pouvant servir également de catalogue. Bien entendu nous pensions à un livre bien plus qu’à un catalogue, le second subissant l’effet de la circonstance dans laquelle il est produit, ce qui n’enchantait ni l’un ni l’autre. Ainsi, se tournant vers les éditions de La Lettre volée, car il était parfaitement informé du travail éditorial que nous poursuivons depuis maintenant vingt ans, notamment dans le domaine des arts plastiques, nous avons immédiatement envisagé cette publication. Par ailleurs, il fallait un auteur pour parler de l’œuvre. J’avais reçu de la part de Tibouchi un nombre important d’œuvres, qu’il avait eu l’obligeance de m’adresser, et m’étais familiarisé avec son travail qui allait retenir au plus haut point mon attention. J’ai proposé d’écrire ce texte, qui accompagne, comme vous le savez, à la fois un choix des ses œuvres plastiques et un choix de choix de ses « notes d’atelier » que l’on peut qualifier d’aphorismes, de fragments de réflexions.
Hamid Tibouchi, déjà connu comme poète, s’est aussi progressivement affirmé au cours des 30 dernières années dans le domaine de la création plastique. Quel regard portez-vous sur ce double cheminement ?
Pierre-Yves Soucy : Pour moi, et cela va presque sans dire, nous ne sommes pas en présence d’un double cheminement mais bien d’un même cheminement. J’entends par là que la création poétique tout comme la création plastique participent d’une même expérience du monde et de la vie. Le poète André du Bouchet soutenait que « le poème c’est aussi une peinture ». Nous pourrions inverser le sujet et le complément et dire qu’« une peinture est aussi un poème » ; et la formule serait, il me semble, toute aussi valide. Certes, il s’agit de mobiliser des matériaux différents, le poète s’appuyant sur les mots, l’artiste sur les formes, les couleurs et les matières. De même, l’expression passe par des gestes distincts. Convenons toutefois que la parole est un geste (ancré dans le corps et indissociable de celui-ci) tout comme le geste de la main (qui est un geste qui mobilise l’ensemble du corps). De sorte qu’on ne peut jamais soutenir que le geste s’enferme dans le seul mouvement circonstancié du corps – geste de la parole ou geste de la main. Tout geste engage la totalité de ce que nous sommes, du sensible à l’expressif. Nous mobilisons à chaque fois la totalité de nos facultés. Nous écrivons comme nous créons, dans le domaine plastique, qui est le lieu de création de formes, tout comme dans la langue poétique, qui est tout autant création de formes, langagières cette fois, puisqu’elle tente de subvertir la langue courante, la langue de la tribu, afin de lui faire dire ce qui manque à l’expression. D’où l’exigence de prendre et de reprendre encore la parole. Tibouchi a bien saisi, très tôt, d’ailleurs, que créer – peut importe la voie empruntée et la forme de l’expérience engagée – exigeait la mobilisation de la totalité des facultés dont l’humain dispose. Qu’il s’agissait, en son fondement même, d’une expérience unique, depuis le sensible et la mémoire, jusqu’à la pensée et l’imagination.
On sait que peinture et poésie ont de brillants antécédents de compagnonnage. Mais là il s’agit simultanément de l’artiste-peintre et du poète. Ainsi, Tibouchi ne nous donne-t-il pas un supplément de « lecture » avec ses travaux plastiques ? Est-ce courant ?
Pierre-Yves Soucy : Cette question, dans la suite de votre question précédente, demanderait d’assez longs développements. Laissez-moi dire, d’abord, qu’il est plus que vraisemblable que l’une des deux activités éclaire tout autant l’autre. Qu’il n’y a pas pour moi, de privilège de l’une sur l’autre. Vous signalez la simultanéité, chez Tibouchi, de l’expérience de l’artiste-peintre et du poète. Vous avez tout à fait raison de le rappeler car son œuvre s’est construite – et se poursuit – dans cette simultanéité-là, malgré les accents selon les moments (j’hésiterais à parler de périodes) qui caractérisent son œuvre double et unique, à la fois. Le regard posé sur le monde, enfant, ce regard de l’artiste-peintre découvrant formes et couleurs, la profusion et le chaos de celles-ci, est concomitant à celui du poète qui découvre et explore la langue, pour nommer, puis pour décrire et exprimer ce même monde. Alors qu’il s’agit à chaque fois d’aller au-delà de ce qui est immédiatement donné dans l’expérience de ce rapport. Bien sûr, ce rapport suppose un écart puisque sans celui-ci il n’y aurait pas de relation possible (écart entre la conscience et le monde, écart entre deux voies de l’expression, poésie et peinture). Or, ce sont précisément ces écarts qui nous font voir le supplément dont vous soupçonnez à juste titre l’éminence et l’efficience. Supplément qui consiste à donner à voir l’émotion par l’expérience de la vision, de l’angle de vue, que la parole aurait sans doute partiellement atteint. Il est évident que la parole poétique et l’expression plastique ouvrent sur deux formes d’intensification de la perception et de la connaissance : la première appelant l’écoute, son rythme, une manière singulière de saisir et de répercuter ; la seconde ses formes visuelles, ses couleurs et matières, qui font que l’aventure émotive tout autant que celle de la pensée se sont rejointes en amont, dans ce qui est de l’ordre de la source et du motif ; et en aval dans ce qui converge sous la forme d’une interrogation qui restera interrogation. Car toute création est d’abord question, et la capacité de demeurer dans la question, de refuser toute réponse définitive. En ce sens, ni le plasticien ni le poète auront le dernier mot. Mais la connaissance est intimement liée au processus qui conduit à une création qui est recréation. Quant à savoir si ce compagnonnage est courant, les exemples abondent qui le confirment : de Henri Michaux à Christian Dotremont et d'autres membres du Collectif Cobra, comme Hugo Claus. Et nous pouvons ajouter au hasard les noms de Camille Bryen, de Jean-Gilles Badaire, de Joël Leick, etc. Parmi les maghrébins, en plus de Tibouchi, l’algérien Jean-Michel Atlan, les marocains Mahi Binebine et Mohamed Kacimi, le tunisien Abderrazak Sahli. Plusieurs québécois, comme Roland Giguère etc. Si nous devions établir une liste exhaustive, au niveau mondial, et seulement depuis la Renaissance, elle serait infinie. Pensons à William Blake. Il est vrai cependant que ce compagnonnage s’est imposé avec beaucoup plus de force depuis le XIXème siècle. Et le principe de synthèse des arts présent chez les avant-gardes au XXème siècle favorisera cette complicité.
Vous avez, vous aussi, une double qualification voire triple : vous êtes sociologue, familier de sémiologie barthienne, poète et peintre. Quelle approche à la fois sociologique et sémiologique avez-vous développée dans votre essai, « La tentation des signes », qui accompagne les travaux plastiques et les aphorismes personnels de Hamid Tibouchi ?
Pierre-Yves Soucy : Je dois vous avouer que dans tout le travail critique que j’ai entrepris depuis une vingtaine d’années déjà, je refuse de me réfugier dans les bras d’une réflexion déjà constituée et qui guiderait ma démarche critique de bout en bout. Sociologie et sémiologie sont des possibilités restreintes, qu’il ne faut pas ignorer, mais qui, dans le cas d’une approche de l’œuvre de Tibouchi, seraient tout à fait insuffisantes. S’il fallait citer quelque références, de manière toujours trop rapide, ce serait sans aucun doute, moins Barthes que la phénoménologie, peut-être Maurice Merleau-Ponty et Paul Audi, pour ne citer que deux noms, Barthes devant au premier beaucoup plus qu’on ne le croit habituellement. Trop souvent, je constate dans le commentaire des œuvres trop souvent à la fois maladresses et surinterprétations ; et l’exégèse n’est en rien ce qui m’attache, même si nous construisons, chacun à sa manière, une œuvre qui n’est jamais étrangère à tous les rapports qu’elle noue avec toutes les œuvres qui présentent un certain intérêt et qui lui préexistent. Par ailleurs, non pas qu’il faille refuser ce que l’on est, avec sa formation, la mienne s’étant construite sur les sciences sociales, la philosophie, l’histoire, mais on parle alors de formation « officielle », c’est-à-dire, les études poursuivies et complétées par un doctorat en sciences sociales. Or ce fut davantage les lectures dans le domaine littéraire, sans négliger la critique, puis l’attention portée à la création plastique, son histoire et ses trajectoires contemporains, en autodidacte, si je puis dire, qui ont guidé et guident ce que je tente de penser aujourd’hui dans ce domaine si singulier qu’est la création. En ce sens, ce qui m’engage dans une œuvre est cette œuvre même, d’abord et avant tout. Pour parler d’une œuvre, il faut la connaître dans ses parties essentielles, l’avoir autant que possible fréquentée de fond et comble. Doublement, ici puisqu’il s’agit d’une œuvre qui exige deux voies d’accès, peinture et poésie. Toute tentative de conceptualisation, qui demeure à jamais approximative, consiste à ne pas croire que l’on puisse dire plus que ce que l’œuvre porte ; ou plutôt, de croire que l’on pourrait dire plus que ce qui l’anime. Car de toute manière, l’œuvre est à jamais irréductible à ce que nous pouvons en dire. Elle va plus loin, au-delà de tout ce que nous pourrions en dire. De reconnaître cela est indispensable. Il y a dans le texte que j’ai écrit sur Tibouchi plusieurs allusions au lieu d’origine. Car toute œuvre possède sa généalogie. Mais elle ne se réduit jamais à cela, bien au contraire.
Vous qualifiez les œuvres de Hamid Tibouchi tantôt de « figurations abstraites », tantôt de « dispositifs abstraits ». Que recouvrent ces paradoxes conceptuels ?
Pierre-Yves Soucy : Vous trouverez dans son œuvre peu de formes recherchées qui soient en référence directe avec la réalité. Je veux dire en rapport immédiat avec une réalité reconnaissable : ceci est un arbre, cela est un champ, etc… Pourtant cette œuvre se perçoit dans un rapport très concret avec le réel, ce qui est là devant, qui n’est pas cette simple réalité tout bonnement reproduite ou reconduite dans ses formes simplement mimées par le geste. La photo fait très bien ce travail sans un apprentissage sophistiqué qu’exige le travail plastique, ce qui implique pour moi qu’il y a très peu d’artiste-photographe du niveau de Man Ray, par exemple, mais il n’est pas le seul. Une œuvre exige une réelle intensité qui ne soit pas rabattement sur ce qu’elle évoque de manière restreinte, mais évocation non seulement de ce qui est saisi dans un rapport, mais aussi l’inconnu qui intervient et la projette en avant. Une œuvre digne d’intérêt à pour objet de modifier notre regard sur le monde. Si elle engage nécessairement une contemplation du monde, l’intention est de pénétrer celui-ci, de dire sur lui ce qui n’a pas encore été dit, ce qui n’a pas encore été vu. Le dispositif abstrait implique à la fois une démarche, une méthode, des agencements possibles qui témoignent de quelque chose qui veille et qui fait tout à coup surface, que nous voulons retenir. Alors que lorsque j’ai utilisé l’expression figurations abstraites, je voulais moins insister sur une procédure de la création plastique que de nommer l’objet qui se donne comme création, l’œuvre dans sa concrétude dans le fait qu’elle est à la fois concrète, si vous voulez, et abstraite parce que sans référence nécessaire à un objet qui lui serait extérieur, et qui lui donnerait sens et intelligibilité. Dans le cas de Tibouchi, mais il n’est pas le seul, l’œuvre se révèle être concrète en ce sens qu’elle est une formation complexe de matériaux, de formes et de couleurs comme toute œuvre mais avec ceci de singulier qu’il y a toujours quelques indices d’une référence. Elle peut aussi bien figurer une émotion transcrite par l’intermédiaire de ces matériaux spécifiques, que de signaler une intention qui n’échappera pas au regard attentif. Le fait, par exemple, qu’il utilise des matériaux de récupération, comme on dit, implique que ces matériaux conservent des traces que l’on peut interpréter alors même qu’il leur a donné une toute autre destinée. Mais elle peut aussi tenter quelque chose du côté de l’infigurable – et je n’entends pas par là quelque transcendance, mais bien quelque chose qui est de l’ordre de l’immanence. Car nous avons déjà tout à faire avec le réel, sa surface, sa profondeur, que l’on creuse, comme l’on cherche en soi-même des assises qui soient un nœud de significations. Tibouchi est du côté de la question reprise à l’infini, non du côté de quelque croyance qui se suffirait à elle-même et qui couperait court à cette reprise.
Comment situez-vous le travail du peintre Hamid Tibouchi dans le panorama contemporain des arts plastiques?
Pierre-Yves Soucy : Les premiers éléments de réponse qui me viennent à l’esprit touchent à la singularité de l’œuvre, le fait qu’elle affirme ses distances en même temps qu’elle signale ses correspondances. Mais d’abord, il faut dire que sa palette est relativement large, ce qui ne veut dire d’aucune manière que cette œuvre soit éclectique. Bien au contraire. Ce qui me frappe le plus, et ceci je le dis après avoir travaillé sur cette œuvre telle qu’elle se donne aujourd’hui, c’est-à-dire, une œuvre en chemin, c’est que chacune de ses pièces est comme sans passé, chacune affirme son autonomie, et pourtant ces œuvres ne sont pas sans citation. Mais les citations qu’il fait renvoient à des formes que l’on ne saurait attribuer à tel ou tel artiste ou à tel ou tel courant. Ces citations ont, si je peux me permettre cette expression, un caractère archéologique. Les signes qui ne portent pas une référence directe comme les formes (qu’il fait éclater) empruntées aux Kuba ne sont que des exemples parmi d’autres. Ce qu’il montre à travers ces formes et signes manipulés parle à notre présent tout en étant porté par quelque chose qui échappe à ce présent pour assurer à ces œuvres une pérennité certaine. Cette œuvre parle à tout regard qui entre en contact avec elle, on y entre, en effet, au présent. Elle nous parle dans l’instant, tout en nous interrogeant sur ce qui vient sans pour autant nous projeter dans un futur impossible à traduire. Dans le texte que je lui consacre, j’ai cité, à la toute fin, quelques noms (c’est-à-dire) quelques œuvres qui me retenaient au moment où j’écrivais : Klee, Tàpies, Tobey et Ryman, aussi différents que soient ces artistes. Tibouchi a une parfaite connaissance de l’art moderne et contemporain, et pas seulement. Mais il ne situe pas son œuvre sur le terrain de quelque courant actuel, comme pour prendre un train en marche, ce qui est fréquent dans un milieu où la logique du marché est prisée par de nombreux artistes pour les raisons que nous savons. Cette œuvre circule sur des espaces culturels ou civilisationels aussi larges que celui du monde. Artiste, il n’appartient pas au monde de l’art car il refuse de s’y enfermer, de s’y laisser enfermer.
Pourquoi avoir choisi de publier l'ouvrage sur Tibouchi dans votre collection « Singularités » ?
Pierre-Yves Soucy : Il y a deux raisons à cela. La première touche à une question de fond, la seconde à une question qui concerne de plus près la logique éditoriale. Comme je viens à l’instant de le signaler, l’œuvre affiche ouvertement sa singularité. Il y a chez Tibouchi une manière de voir le monde qui lui est propre. Son univers sensible ne trompe pas. C’est dire que malgré le grand angle de son expression (et son travail en séries n’y est pas pour rien), nous avons affaire à une touche, à un geste, que l’on peut identifier presque immédiatement. Ceci est important car son langage est bien son langage et pas celui d’un autre. C’était et ça reste l’intention de cette collection : présenter une œuvre qui tient cet écart indispensable par rapport à toute autre. La question éditoriale, qui reste une question mineure, concerne la vie d’un livre. Plutôt que de publier un livre hors toute collection, il est toujours préférable de le proposer comme appartenant à une collection, car la collection fait vivre le livre comme le livre la collection. C’est ainsi, et je n’y peux rien.
Pour élargir notre entretien, Pierre-Yves Soucy, disons que nous avons eu le plaisir Hamid Tibouchi et moi-même de vous rencontrer en Algérie lors d’un hommage à un poète algérien disparu, Djamal Amrani. Quelles impressions algériennes gardez-vous de votre séjour au pays natal de Kateb Yacine et d’Albert Camus ?
Pierre-Yves Soucy : Ce n’est pas le premier pays d’Afrique du nord dont je faisais connaissance. Ceci pour dire que chaque fois que je me suis déplacé dans l’un ou l’autre de ces pays, j’ai toujours été frappé par le décalage entre la représentation que nous nous faisons du pays et l’impression qu’il produit lorsque l’on entre en contact direct avec celui-ci. Et à chaque fois ce fut un ravissement à plus d’un titre. Car sans aucun doute l’information internationale (par la presse, la radio, la télévision, et aujourd’hui via les réseaux internet) qui nous parvient est à ce point caricaturale qu’il est impossible de se faire une idée un tant soi peu sérieuse des situations réelles. Ce premier contact avec l’Algérie me laisse une impression qui n’a rien à voir avec ce que je pouvais avoir en tête avant d’y être, image dont je me méfiais, par ailleurs. Et s’il y a quelque chose à dire à ce sujet, par rapport à un contexte de mondialisation, alors que nous serions sensés être bien informé, c’est l’importance décisive des contacts directs, lesquels permettent de réaliser à quel point, lorsque la discussion s’engage sur les questions essentielles, il y a convergence de vue, il y a compréhension mutuelle et esprit d’ouverture de part et d’autre, ce dont témoigne, chaque fois, une reconnaissance et une générosité partagées. A chacune de ces occasions, on se dit : il faut poursuivre pour aller plus avant dans les découvertes que l’on fait et qui viennent bouleverser dans le meilleurs sens du terme notre trop propre (dans le double sens du terme !) vision du monde, et de celui-ci en particulier. Et c’est ce qui s’est produisit lors de ce séjour en Algérie. La découverte d’une diversité des comportements, sa complexité, au cœur même de cette culture (sans doute faudrait-il mettre ce mot au pluriel) ; celle d’une société jeune qui possède cette fougue qu’on serait en droit d’envier, au-delà des laminoirs sociaux et politiques.

Pourriez-vous nous présenter brièvement les éditions « La Lettre volée » que vous codirigez à Bruxelles ?
Pierre-Yves Soucy : Cette maison d’édition, nous l’avons fondée il y a juste vingt ans. A l’origine nous étions trois à la diriger. Nous restons deux et le travail ne manque pas. Je dois dire qu’il faut sécréter une sévère dose de témérité pour se lancer dans une telle aventure. L’intention fondamentale était de proposer, à travers diverses collections, des textes de qualité, des textes exigeants, dans une présentation très soignée, touchant aux enjeux éthiques et esthétiques de la société, de la culture et de l’art moderne et contemporain. Nous voulions couvrir toute question relevant de la philosophie, de la sociologie, de l’esthétique, de l’art, moderne et contemporain, sans oublier la critique, la poésie, les textes de création en prose, sans pour cela nous lancer dans la publication de romans dont on connaît l’hémorragie éditoriale aujourd’hui. Notre intention de départ était aussi « cosmopolite » et visait à proposer des textes en traduction, faire passer en langue française des textes de premier plan, provenant de l’anglais, de l’allemand, du grec, de l’italien, de l’espagnol, etc…Après 500 livres, le pari nous semble tenu. Il s’agit de poursuivre.
Vous dirigez également la revue de poésie L’Étrangère qui paraît aux éditions « La Lettre volée ». Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Pierre-Yves Soucy : La revue a été fondée en 2002. Les éditions de La Lettre volée auxquelles elle appartient avaient plus de dix ans déjà. Cette revue a été créée dans le même esprit que celui qui présidait aux éditions. Revue de création et d’essai, elle refusait d’emblée de s’enfermer dans des ghettos intellectuels ou culturels. En tant que revue de création, la poésie occupe une place relativement importante. Mais nous publions tout texte qui nous apparaît pertinent par rapport à l’époque dans laquelle nous vivons, que ce soit un texte de philosophie, de sociologie, une réflexion critique sur la création littéraire, les arts ou la musique, les textes de création occupant toujours une place plus importante dans la table des matières. Chaque numéro propose une œuvre d’un auteur. J’avais invité Tibouchi à nous proposer une de ses œuvres. Celle-ci est parue en ouverture du numéro 20. Nous en sommes au 28ème numéro. Et nous ne regrettons rien.
Un dernier mot ?
Alors ce sera un mot de Tibouchi : « Il me reste encore la poésie comme respiration, et la dérision comme arme pour désamorcer l’innommable ».

Entretien réalisé par Abdelmadjid Kaouah

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