Lecture analytique d’un extrait du chapitre 17





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date de publication08.11.2016
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« JAMAIS ON UPU CROIRE QU’IL Y EN U TANT »

LECTURE ANALYTIQUE d’un extrait du chapitre 17

Extrait étudié : de « C'était maintenant des troupeaux de loufiats qui surgissaient de toutes parts » à « Maintenant, je me taperais bien un café-crème » (Raymond Queneau, Zazie dans le métro, chapitre 17).

Introduction :

  • Situation du passage : nous sommes proches du dénouement du roman. Les aventures parisiennes de l’héroïne éponyme touchent à leur fin. Après le spectacle de « danseuse de charme » de Gabriel, l’atmosphère se fait plus… virile et guerrière. Au cours du dîner aux Nyctalopes (constitué d’une soupe à l’oignon) que Gabriel propose à sa nièce et à ses amis, Gridoux et la veuve Mouaque s’échangent des gifles et leur conflit dégénère en pugilat général lorsque les loufiats1 du restaurant s’en mêlent.

  • Problématique : nous analyserons comment le narrateur s’amuse à parodier, dans un passage héroï-comique2, les grandes épopées.

  • Annonce du plan : nous verrons d’abord que la scène de combat aux Nyctalopes emprunte ses caractéristiques à l’épopée, puis qu’il s’agit aussi et avant tout d’un passage comique et fantaisiste.

  1. La scène de combat aux Nyctalopes emprunte les caractéristiques de l’épopée

  1. Un véritable champ de bataille

  • Le texte est marqué par la violence et par le combat guerrier.

Nous pouvons l’observer particulièrement dans le domaine lexical.
Bon nombre de verbes et de participes insistent sur le combat acharné : « réduire » (l.4), « attaqué » (l.4), « assailli » (l.5), « Gabriel se secouait, s'ébrouait, s'ébattait » (l.5), « projetant » (l.5), « briser » (l.6), « s'effondrer » (l.13), « déchaînés » (l.14), « déchirant pour ainsi dire le rideau formé par ses adversaires » (l.18), « abîmée » (l.19), « ratatinés » (l.24), « atteint » (l.27), « gisant » (l.28), « traumatisé » (l.29), « éliminé » (l.31).
Les termes renvoyant à la bataille s’accumulent : « cette controverse » (l.8), « la mêlée » (l.10), « la compétition » (l.17), « combat » (l.21), « la bigorne3 » (l.27). Et par conséquent apparaissent les termes :

    • de la défaite : « les débris » (l.13), « éliminèrent » (l.16-17), « ratatinés » (l.24), « les effaçaient de la surface » (l.24-25), « traumatisé » (l.29)

    • et de la victoire : « la victoire » (l.30), « le dernier antagoniste éliminé » (l.31) ».

Le vocabulaire de la guerre surgit naturellement : « attaqué par une colonne myrmidonne4 » (l.4, où le terme « colonne » peut ici revêtir son acception militaire de corps de troupe), « des projectiles » (l.6), « l'esprit militaire » (l.10), « l'hécatombe » (l.26-27). On remarque aussi que Zazie et la veuve Mouaque deviennent « l’élément féminin et brancardier » (l.20), ce dernier adjectif les assimilant à des brancardiers militaires, soldats relevant les blessés sur un champ de bataille et les transportant au poste de secours.


  • Ce parcours lexical du texte nous montre un combat épique.




  • Les Nyctalopes se transforment en champ de bataille et le texte multiplie les allusions à des troupes nombreuses, à une bataille bruyante (« le bruit de cette controverse finit par éveiller Zazie », « s'entendit alors un fracas considérable »), à un désordre et à des dégâts considérables.


On imagine aisément, à lire cette page, le délabrement matériel

– chaises, tables, vaisselle, mobilier, tout semble y passer

– et les pertes humaines – un tas de corps se forme sur le trottoir.
Queneau semble ici retrouver le bruit et la fureur des grandes épopées et en particulier des chansons de geste du Moyen-Âge.

  1. Les personnages se comportent en héros épiques

  • Deux camps se dessinent et s’affrontent dans ce combat qui semble général :

    • Le camp des loufiats dont le nombre restera indéterminé mais assurément impressionnant.

    • Le camp de Gabriel et de ses amis. Les personnages du roman, réunis, autour de la vedette du cabaret, participent presque tous à la bataille : Gridoux, Turandot, mais aussi « l’élément féminin et brancardier » (l.20), formé de Zazie et de la veuve Mouaque.

    • Des clients et des « amateurs bénévoles » viennent s’ajouter à ces belligérants, prenant parti contre Gabriel (l.14) ou venant au secours de son clan (l.25-26). Peu de personnages échappent donc à la bataille : seuls quelques clients neutres s’éclipsent (l.22) et le narrateur note que, parmi les personnages bien connus, seul le perroquet Laverdure, blessé, ne prend pas part aux combats.




  • L’ennemi apparaît comme un groupe compact, massif et indifférencié, ce qui renforce son aspect dangereux : « des troupeaux de loufiats » (l.2), « leur masse serrée » (l.3), « une colonne » (l.4), « un banc » (l.5), « la meute » (l.9), « la mêlée » (l.10), « du magma humain » (l.15-16), « le rideau formé par ses adversaires » (l.18), « en tas » (l.26).


À certains moments, ces ennemis semblent assimilés à des monstres merveilleux, dignes de l’Odyssée : « une colonne myrmidonne », « un banc hirudinaire ».


  • Comme dans les épopées, les personnages que nous connaissons sont valorisés pour leur comportement héroïque et exemplaire.


Un moment, Gridoux et Turandot semblent en danger : « leur masse serrée absorba Gridoux puis Turandot aventuré parmi eux » (l.3), voire anéantis : « du même coup révélant la présence abîmée de Gridoux et de Turandot allongés contre le sol » (l.18-19).

Mais ragaillardis par un jet d’eau gazeuse projeté par les deux combattantes, ils usent de nouveau avec valeur de leur « manchette sidérante » ou de leur « pied virulent » (l.23-24).
Dotées d’un solide « esprit militaire » ou d’un valeureux « esprit d’imitation », la petite Zazie et la veuve Mouaque se distinguent également par leur courage.
Car si les belligérants masculins combattent sans armes, usant du « poing » (l.23), de « la manchette » (l.23) et du « pied » (l.24), les femmes quant à elles s’emparent de munitions de fortune : carafes (l.9), cendriers (l.11), « siphon5 » (l.16). Elles permettent ainsi à leurs alliés masculins un moment affaiblis, Gabriel puis Turandot et Gridoux, de retourner sur le front.


  • Un personnage héroïque, nouvel Ulysse, nouvel Achille ou Roland des temps modernes, s’illustre particulièrement.


Il s’agit de Gabriel, héros de cette page épique.
Dès l’incipit du roman, Gabriel, contrairement à l’angélisme suggéré par son nom, est décrit comme un colosse et s’illustre par ses prouesses et sa violence (bien qu’il rechigne d’abord à en faire usage).
Pour affronter ce géant (qui peut rappeler le géant Polyphème de l’Odyssée), il faut s’y mettre à plusieurs : « mais ils n'arrivaient pas à réduire Gabriel aussi facilement », « Gabriel venait de s'effondrer dans la vaisselle, entraînant parmi les débris sept loufiats déchaînés, cinq clients qui avaient pris parti et un épileptique. »
Il se caractérise, pendant tout ce combat par sa force herculéenne, comme le soulignent les comparaisons épiques : « Tel le coléoptère attaqué par une colonne myrmidonne, tel le bœuf assailli par un banc hirudinaire6, Gabriel se secouait, s'ébrouait, s'ébattait, projetant dans des directions variées des projectiles humains qui s'en allaient briser tables et chaises ou rouler entre les pieds des clients. »
Ici, l’amplification des gestes de Gabriel, marquée par le redoublement des comparaisons, l’accumulation des verbes et l’homéotéleute7, vient contraster avec la réduction des ennemis, comparés à des myrmidons (et donc à la taille de fourmis) ou à des sangsues. Ils sont même réifiés lorsqu’ils deviennent des « projectiles humains ».


  • Force de la nature, c’est l’oncle de Zazie qui vient à bout des derniers adversaires et permet la victoire finale : « Gabriel put se relever, déchirant pour ainsi dire le rideau formé par ses adversaires », « les acharnés et les loufiats, à bout de souffle, se dégonflaient sous le poing sévère de Gabriel », « le dernier antagoniste éliminé, Gabriel se frotta les mains avec satisfaction ». Outre son héroïsme, l’attitude de Gabriel introduit ainsi dans le texte un certain merveilleux, propre à l’écriture épique.

  1. Le style est marqué par des amplifications épiques

  • Dans ce passage, le narrateur se plaît à accumuler les actions et le rythme du texte se fait assez soutenu, comme souvent dans les batailles épiques.


En quelques lignes, quantité de gestes sont effectués et le conteur suit leur accomplissement de manière chronologique, ce que soulignent bien les marqueurs temporels : « c’était maintenant » (l.1), « puis » (l.3), « finit par » (l.8), « alors » (l.12), « venait de » (l.13), « dès lors » (l.20-21), « tandis que » (l.22), « lorsque » (l.24), « bientôt » (l.30).


  • Le texte se teinte volontiers, on l’a évoqué, de merveilleux, conformément au registre épique.


On voit notamment que les ennemis semblent surgir de partout et de nulle part : « C'était maintenant des troupeaux de loufiats qui surgissaient de toutes parts. Jamais on upu croire qu'il y en u tant. Ils sortaient des cuisines, des caves, des offices, des soutes. »
Ce passage, caractérisé par l’accumulation et l’hyperbole, suggère un ennemi en quantité incroyable et dont l’apparition relève du miracle.
Par ailleurs, les prouesses de Gabriel évoquées plus haut, lui qui est capable d’anéantir à lui seul quantité d’ennemis, ressortissent du même merveilleux. Les comparaisons de Gabriel et des loufiats à des animaux (un bœuf, des sangsues, des fourmis, un coléoptère) participent également de cette dimension merveilleuse, les humains se teintant d’animalité, voire de monstruosité.



  • Comme dans les épopées, le style se fait aussi élevé :

    • Notamment grâce à l’inversion de l’ordre canonique des mots : « S'entendit alors un fracas considérable. » (l.12) ; « D'un seul mouvement se levant, Zazie et la veuve Mouaque s'approchèrent du magma humain qui s'agitait dans la sciure et la faïence. »

    • Lorsque le narrateur raconte les prouesses héroïques de nos personnages, il développe des phrases longues (de véritables périodes8), dans lesquelles les participes présents permettent de mettre en valeur l’enchaînement ou la simultanéité des actions valeureuses : « Apercevant son oncle en proie à la meute limonadière9, elle hurla : courage, tonton ! et s'emparant d'une carafe la jeta au hasard dans la mêlée. » ; « Suivant cet exemple, la veuve Mouaque dissémina des cendriers autour d'elle. » (l.8-11).

    • Dans le même passage, on observera aussi le parallélisme des expressions pour exprimer, non sans exagération épique, la vertu de Zazie et de la veuve : « tant l'esprit militaire est grand chez les filles de France » et « tant l'esprit d'imitation peut faire faire de choses aux moins douées. »

    • Certaines phrases semblent directement reprises au style des épopées antiques ou médiévales : « jamais on upu croire qu'il y en u tant » (l.1-2, particularités orthographiques mises à part) ; « dès lors, l'issue du combat n'était plus douteuse » (l.20-21) ; « la victoire fut bientôt totale » (l.30).

    • Les épithètes homériques10 semblent aussi se faire une place au sein de l’épisode : « le poing sévère de Gabriel, la manchette sidérante de Gridoux, le pied virulent de Turandot. »


Chaque personnage est valorisé pour un élément de son anatomie qui joue le rôle d’arme et qui fonctionne de manière métonymique : le poing de Gabriel par exemple incarne à lui seul la bravoure du personnage.

  1. C’est aussi et avant tout un passage comique et fantaisiste

  1. Le texte est marqué par la fantaisie langagière du conteur

  • Queneau crée des néologismes :

    • « coléoptère » s’emploie normalement au pluriel ;

    • « myrmidonne » (l.4) est forgé sur « Myrmidons » ;

    • « hirudinaire » (l.5) est créé sur « hirudinées » ;

    • l’adjectif « limonadière » n’existe pas ;

    • pas plus que l’adjectif « aquagazeux » (désignant bien sûr les jets d’eau gazeuse s’échappant du siphon).


Notons que la « colonne myrmidonne », « le banc hirudinaire » et plus loin la « meute limonadière » ont quelque chose de poétique et peuvent évoquer les inventions verbales et les étranges créatures monstrueuses d’un autre poète : Henri Michaux.


  • Parallèlement à ces néologismes, il s’amuse aussi avec des archaïsmes :

    • « Jamais on upu croire qu'il y en u tant. » (l.1-2) Dans cette phrase, le narrateur parodie le style littéraire soutenu des romans traditionnels ou des épopées en transcrivant de manière phonétique le conditionnel passé deuxième forme (« on eût pu ») et le subjonctif imparfait (« qu’il y en eût »). Ce procédé met à distance de manière comique la littérarité de la tournure.




    • Comme pour parodier ses lointaines origines homériques, l’épopée quenienne multiplie ici à dessein les étymologies grecques : « coléoptère », « myrmidonne », « hirudinaire », « épileptique », « siphon », « nyctalopes », « périnée », « hécatombe », « antagoniste ».



    • Et un latinisme : « Le dernier antagoniste éliminé » (ablatif absolu latin).




  • Le texte joue sur l’alliance de registres différents et introduit des termes familiers au sein du registre épique :

    • « Quelques jets aquagazeux dirigés sur leur tronche par l'élément féminin et brancardier les remirent en situation. »

    • « Lorsque ratatinés, Zazie et Mouaque les effaçaient de la surface d'Aux Nyctalopes. »

    • « traumatisé, il avait changé de disque »

    • « Seul ne prenait pas part à l'hécatombe Laverdure, dès le début de la bigorne douloureusement atteint au périnée par un fragment de soupière. »

    • « Le dernier antagoniste éliminé, Gabriel se frotta les mains avec satisfaction et dit : - Maintenant, je me taperais bien un café-crème. » Le personnage utilise ici une expression familière et évoque une activité bien prosaïque dans ce contexte guerrier.


On peut aussi voir un jeu de mots dans l’utilisation du verbe taper : après avoir tapé ses adversaires, Gabriel souhaite se taper un café-crème…


    • Et quand Zazie hurle : « courage, tonton ! », on apprécie le contraste entre l’encouragement guerrier et l’appellation affective et familière « tonton ».




  • Ainsi, des éléments paraissent arbitraires et ressortissent de la seule fantaisie créatrice du narrateur, soulignant la convention romanesque et annihilant les envolées épiques.


On peut s’étonner par exemple de la présence un peu arbitraire et absurde d’un épileptique parmi les assaillants de Gabriel : « Gabriel venait de s'effondrer dans la vaisselle, entraînant parmi les débris sept loufiats déchaînés, cinq clients qui avaient pris parti et un épileptique. »
On peut encore relever une phrase volontairement redondante : « projetant (…) des projectiles » (l.5-6).
Et lorsque le narrateur décrit les gestes de Gabriel assailli par ses ennemis : « se secouait, s’ébrouait, s’ébattait », outre la connotation animale des verbes que nous commenterons plus bas, on peut s’étonner de la présence du verbe s’ébattre qui signifie : « se donner du mouvement pour se divertir, au gré de sa fantaisie, batifoler, folâtrer, jouer » (Le Robert).
Ainsi, le verbe semble ici utilisé pour son étymologie (c’est un dérivé de « battre », ce que Gabriel fait ici) mais contrairement à ce qu’on pourrait penser dans une lecture rapide, le terme ne connote pas la violence du combat mais son aspect ludique : cette bataille est avant tout un jeu et une fantaisie due à l’inventivité du narrateur.

  1. Une parodie de combat épique

  • Lorsqu’on lit « Zazie et Mouaque les effaçaient de la surface d'Aux Nyctalopes », on s’amuse de constater que la surface de la terre (expression attendue) est remplacée ici par le nom du restaurant où se joue cette parodie d’épopée.


La scène se déroule en effet non pas sous les remparts de Troie ou dans les Pyrénées mais Aux Nyctalopes. Le mot désigne une personne ou un animal (comme la chouette par exemple) susceptible de distinguer les objets sous une faible lumière ou pendant la nuit.
On peut appliquer le terme à nos oiseaux de nuit que sont Gabriel et ses amis.
Les sonorités du terme peuvent aussi évoquer une insulte pour désigner une femme dévergondée ou considérée comme telle…


  • « D'un seul mouvement se levant, Zazie et la veuve Mouaque s'approchèrent du magma humain qui s'agitait dans la sciure et la faïence. » On note la parodie du style épique dans le mouvement simultané des deux héroïnes et dans l’image loufoque du magma humain s’agitant dans la sciure causée par la destruction du mobilier et dans la faïence due au bris de vaisselle.


Les objets utilisés par les femmes pour servir d’armes (carafe, cendriers, siphon) ou pour ranimer les troupes (« jets aquagazeux ») paraissent bien burlesques dans le cadre d’une guerre supposée épique.


  • Par certains termes, la bataille évoque davantage une compétition sportive qu’une guerre, ce qui atténue sa dimension proprement épique : « la mêlée » (l.10), « la compétition » (l.17), « ses adversaires » (l.18), « le poing » (l.23), « la manchette » (l.23), « le pied » (l.24). La scène peut ainsi faire penser à une mêlée de rugby ou à un combat de boxe.




  • D’ailleurs, on note une certaine euphémisation11 de tout ce que le combat pourrait avoir de mortifère ou de sanglant : les combattants absorbent (l.3), réduisent (l.4), attaquent (l.4), assaillent (l.5), projettent (l.5), roulent (l.7), disséminent (l.11), s’effondrent (l.13), s’agitent (l.16), éliminent de la compétition (l.16-17), déchirent (l.18), sont abîmés (l.19), se dégonflent (l.23), sont ratatinés, effacés, traînés et disposés en tas (l.24-26), mais jamais ils ne répandent le sang ni ne meurent explicitement.


La manière de narrer la bataille peut ainsi renvoyer à l’esthétique des comédies burlesques au cinéma ou des cartoons américains (ce que Louis Malle rend bien dans son adaptation du roman).


  • « Seul ne prenait pas part à l'hécatombe Laverdure, dès le début de la bigorne douloureusement atteint au périnée par un fragment de soupière. Gisant au fond de sa cage, il murmurait en gémissant : charmante soirée, charmante soirée ; traumatisé, il avait changé de disque. »

De manière humoristique, le perroquet est ici présenté comme une victime de guerre : « traumatisé », « douloureusement atteint », « gisant au fond de sa cage (comme un prisonnier), « gémissant ».
Il est humanisé (tandis que les autres personnages sont souvent animalisés) et doté d’un périnée !
On notera la cocasserie de sa blessure provoquée par une soupière. Il est dépossédé de sa parole habituelle (« tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire ! ») mais continue de pratiquer l’ironie (« charmante soirée »).

  1. Les personnages sont perçus avec une certaine ironie

Le narrateur se moque plus ou moins discrètement de ses personnages.


  • Des comparaisons fantaisistes viennent parasiter l’héroïsme des hommes qui combattent :

    • L’expression métaphorique « des troupeaux de loufiats » (l.1) animalise les serveurs et leur confère un certain ridicule.


On peut noter aussi le collage étrange entre le terme « meute » et l’adjectif inventé « limonadière ».
De nouveau animalisés, les garçons de café sont assimilés à un groupe de chiens ou de loups. Quand il précise dans une accumulation : « ils sortaient des cuisines, des caves, des offices, des soutes » (l.2-3), le narrateur rend absurde l’apparition merveilleuse des loufiats.
Si l’on peut admettre qu’ils puissent surgir en quantité des cuisines ou des offices (le terme désigne la pièce ordinairement attenante à la cuisine où se prépare le service de la table), leur surgissement de sous la terre, depuis les caves ou les soutes (réserve, réduit aménagé au-dessous ou au-dessus du sol et servant à entreposer un combustible) est plus étrange.
Tout se passe comme si les garçons de café, animalisés, grouillaient en profondeur et envahissaient la surface comme des rats, l’énumération rendant bien l’aspect débordant de leur arrivée.


    • Il en va de même pour Gabriel : « Tel le coléoptère attaqué par une colonne myrmidonne, tel le bœuf assailli par un banc hirudinaire, Gabriel se secouait, s'ébrouait, s'ébattait, projetant dans des directions variées des projectiles humains qui s'en allaient briser tables et chaises ou rouler entre les pieds des clients. »


Ce passage est marqué par l’humour : Gabriel est animalisé, comparé d’abord à un insecte puis à un bœuf.
Ce dernier rapprochement est intéressant concernant un personnage sur la virilité duquel on s’interroge pendant tout le roman, mais qui, en même temps, est désigné comme une force de la nature.
Alors que Gabriel veut se faire aussi gros que le bœuf, se donner de l’importance (caractéristique qui revient souvent dans le roman), le narrateur veut parallèlement le réduire à la taille d’un coléoptère, miniaturisant ainsi le combat épique et relativisant l’ampleur de la bataille.
Quant aux serveurs, animalisés également, ils sont réduits à la dimension de sangsues ou de fourmis.
Comme nous l’avons montré plus haut, on retrouve ici, mais dans une visée plaisante, les caractéristiques épiques d’un Polyphème, géant qu’affrontent Ulysse et ses compagnons dans l’Odyssée. L’accumulation des comparaisons, des termes fantaisistes et des verbes signale ici la distance humoristique du narrateur avec son personnage et tend à rendre parodique la geste12 de Gabriel. D’ailleurs, dès la victoire remportée, Gabriel surprend en souhaitant très prosaïquement se taper un café-crème…


  • Des hypallages13 humoristiques parodient le style épique et jettent le discrédit sur les personnages :

    • « la présence abîmée de Gridoux et de Turandot allongés contre le sol ».


Ce sont Gridoux et Turandot et non leur présence qui sont abîmés.
On peut aussi lire ici une malice de Queneau car la « présence abîmée » des deux personnages peut aussi désigner le fait qu’ils sont tombés dans un abîme puisqu’ils sont contre le sol…


    • « le poing sévère de Gabriel, la manchette sidérante de Gridoux, le pied virulent de Turandot » (l.23-24) : dans ces expressions parodiant les épithètes homériques, le narrateur attribue plaisamment à des éléments anatomiques des adjectifs au sémantisme fort censés s’appliquer au tempérament des personnages, comme pour suggérer avec humour que la danseuse de charme, le cordonnier ou le bistrotier sont devenus de véritables demi-dieux…


En effet, « sévère » est ici sans doute à comprendre dans son sens originel de « redoutable », « terrible » et désigne quelque chose ou quelqu’un qui inspire la terreur, de même que « virulent » signifie « plein d’âpreté et de violence » et que la sidération désigne « l’anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l'effet d'un choc émotionnel intense » (Le Robert).
Difficile de croire Queneau quand il applique ces qualificatifs aux personnages franchouillards et assez creux de son roman.


  • Les deux comparses féminines ne sont pas épargnées.


Pour les désigner, le narrateur écrit : « l'élément féminin et brancardier », zeugma14 dans lequel il rapproche deux caractéristiques bien différentes (le genre et la fonction).
L’héroïsme de la jeune Zazie lançant une carafe au hasard est sans doute rapproché de manière burlesque de celui de Jeanne d’Arc quand Queneau écrit : « Tant l'esprit militaire est grand chez les filles de France. »
De manière encore plus ironique, la dissémination de cendriers par la veuve est commentée par : « Tant l'esprit d'imitation peut faire faire de choses aux moins douées. » On note en effet que ce n’est que quand elle imite une gamine (dans un geste qui, soit dit en passant, ne révèle pas non plus une bravoure des plus accomplies) que la veuve Mouaque s’illustre, elle qui n’est guère douée. Ici, le narrateur, comme tous ses personnages dans le roman, déprécie cette femme qui mourra peu de temps après.

Conclusion :

  • Un texte héroï-comique qui parodie une page épique. Un sujet bas (une altercation dans un restaurant) devient, sous la plume fantaisiste de Queneau, une bataille digne d’un roman de chevalerie.

  • Le procédé culminera quelques pages plus loin dans la mort pseudo-héroïque de la veuve Mouaque, sous les balles du nouveau Trouscaillon, désormais nommé Aroun Arachide, et de ses troupes…

Prolongements :

  • Comment, dans le film, Louis Malle a-t-il traité ce passage épique ?

  • Repérez, dans Zazie dans le métro, d’autres passages caractérisés par cette parodie d’écriture épique.

1 Loufiat : (argot) garçon de café, serveur.

2 Héroï-comique : le registre héroï-comique est un art du décalage qui consiste à traiter un sujet bas en style élevé (on appelle burlesque le décalage inverse, qui consiste à traiter un sujet noble en style vulgaire).

3 Bigorne : petite enclume à deux cornes ; masse en bois pour fouler les peaux. Le verbe « bigorner » signifie : forger sur la bigorne. Par extension dans le lang. pop. : abîmer, tordre, amocher. Et « se bigorner » : se battre.

4 Myrmidonne : néologisme de Queneau formé sur le nom masculin « myrmidon » (du grec Murmidones, nom de peuple rapproché par étymologie légendaire de murmêx, « fourmi »). Un myrmidon est un petit homme chétif, insignifiant.

5 Siphon : le terme a sans doute ici son second sens, attesté depuis 1862 : bouteille en verre épais, hermétiquement close, remplie d'une boisson gazeuse, et munie d'un dispositif aspirateur et d'un bouchon à levier.

6 Hirudinaire : néologisme de Queneau formé sur le nom féminin « hirudinées » (du latin hirudo, « sangsue »), classe d'annélides dépourvus de soies, comprenant les sangsues.

7 Homéotéleute (nom féminin) : répétition d’un même son à la fin d’une phrase ou à la fin des mots d’une même phrase.

8 Période : phrase dont l'assemblage des éléments, si variés qu'ils soient, est harmonieux.

9 Limonadière : adjectif inventé et formé sur le nom « limonadier, ère » (de limonade) : fabricant de limonade, de boissons gazéifiées ; (vieilli ou admin.) cafetier.

10 Épithète homérique : en grammaire, le mot féminin épithète désigne uniquement l’adjectif qualifiant un nom dans un groupe nominal. Mais, dans la poésie d’Homère, on appelle épithète tout mot ou groupe de mots s’ajoutant à un nom et évoquant la principale caractéristique d’un héros (« Ulysse aux mille ruses », « Hector au casque étincelant »), d’un dieu (« Athéna aux yeux pers », « Zeus olympien »), d’un animal (« Les chevaux aux belles crinières »), d’une ville (« Troie aux larges avenues »), d’une chose (« l’aurore aux doigts de rose », « la divine aurore »).

11 Euphémisme (nom masc.) : expression atténuée d'une notion dont l'expression directe aurait quelque chose de déplaisant, de choquant.

12 Geste (nom fém.) : du latin gesta (« exploits »). Ensemble des poèmes épiques du Moyen Âge, relatant les exploits d'un même héros.

13 Hypallage (nom fém.) : figure de style qui consiste à attribuer à certains mots d'une phrase ce qui convient à d'autres mots (de la même phrase).

14 Zeugma ou zeugme (nom masc.) : procédé stylistique consistant à rattacher syntaxiquement à un mot polysémique deux compléments (ou plus) qui ne se construisent pas de la même façon ou qui ne correspondent pas au même emploi de ce mot.

R. Queneau / LA chap XVII Zazie



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